Extrait de "Hypocrite (t2) N’importe quoi de cheval"
Hypocrite (t2) N’importe quoi de cheval
Hypocrite, jeune fille terrienne pas si innocente que ça, débarque en compagnie du docteur Alizarine, du très barbu Brise-Bise, de John Paragraphe et d’Edmond, son destin, son impresario, son papa-gâteau, sur la planète zoo Yolande. Elle y apprend les lois de l’univers, la façon dont tout le monde y est devenu végétarien, y compris les animaux. Manger de la viande est même un acte condamnable au plus haut point. La police ne rigole pas avec ça, ses experts ont même mis au point un carno-test infaillible ! Tout cela c’est bien beau, mais bouffer des plaquettes de zipou goût 21 et 22, c’est pas fameux, d’autant plus que d’autres, des renégats, semblent se régaler de civets de chiens de garenne et de Schlons en daube ! Il y a quelque chose de pourri au royaume des légumes !
Si l’album s’appelle N’importe quoi de cheval, ce n’est pas pour rien ! Forest y étale des délires fabuleux à chaque page, tentant désespérément de suivre le cours de son histoire alors que ses personnages partent chacun dans une direction contraire. Le résultat en est étonnant.
Il y a deux semaines, si l’on m’avait demandé de lire un album de Forest, quel qu’il soit, même du Barbarella, je serais parti en courant en levant les bras au ciel. M’enfin c’est vrai quoi, des traits gras, des textes à la limite du compréhensible, et des couleurs qui me rappellent le papier peint orange et marron de mon enfance, je n’allais pas y remettre mon nez ! Et pourtant, j’en suis revenu !
Peut-être est-ce parce que les textes de Forest sont emplis de poésie, que son trait qui semble, quand on feuillette un de ses albums sans prendre le temps de s’arrêter, totalement explosé est en fait terriblement maîtrisé. Peut-être encore est-ce parce que cet album en particulier, loin de ressembler à un exercice de style carré comme on en découvre aujourd’hui à la pelle, met à jour les difficultés du créateur face à son oeuvre.
Comment, me direz-vous, on peut lire de l’autobiographie dans une bande dessinée de science-fiction française, improvisée de surcroît, et dans les années 70 ? Et bien oui. Prenez la page 48 par exemple, où l’on découvre Edmond en pleine interrogation. On peut y lire dans ses pensées : pourquoi un scénario, d’abord ? Est-ce que des gens, des idées, des humeurs, ça ne suffit pas ? Il [Edmond parle de Forest] a bigrement envie d’arrêter les frais(évidemment, il ne le fera pas à cause du fric d’abord : il est payé pour raconter la suite et un artiste ça bouffe du caviar).
C’est dans ce passage-là que l’on se rend compte du tour de force que réalise Forest dans cet album. Au milieu de tous les personnages secondaires qu’il a introduits, des flics tarés aux rebelles cuisiniers lanceurs de pavés, en passant par le collège des médecins (et Dieu sait que Forest a dû en voir passer dans sa vie), qu’il parvient à animer mois après mois (cet album ayant été publié en feuilleton) en maintenant un semblant de cohérence au récit principal, il parvient à glisser au travers de l’un d’entre eux des réflexions sur sa création et ses façons d’écrire.
C’est trop fort de chez fort, ça déchire comme on dit maintenant dans le langage des jeunes. Forest réalise un album vivant, doué d’une franche autonomie, presque organique. Alors on dira ce que l’on voudra sur le Garage Hermétique, sur la manière dont le dieu Moebius l’a réalisé, mais N’importe quoi de Cheval tient parfaitement la distance. La comparaison point par point n’a jamais été mon fort, mais là on pourrait y faire des trouvailles étonnantes.
l’autre bande dessinée
Il faut le croire pour le voir

Super contenu ! Continuez votre bon travail!