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J’entends des voix

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Pourquoi ne parlerait-on pas d’une œuvre de Frédéric Pajak en ces terres énneaphiles ?
Parce que l’auteur et ses commentateurs convoquent l’expression «récit dessiné» pour la définir ? Et alors, avant l’usage exclusif des termes «bande dessinée» celle-ci la valait bien et était régulièrement utilisée.
Parce qu’il y a certes reproductibilité technique, et rapport texte/image mais point de séquentialité ? Ce n’est pas si sûr. La séquentialité ne saute pas à l’œil mais, à la lecture, est présente, latente, sous-jacente dans une configuration minimale tenant à la fois d’une mise en page savante[1] et d’une répétition de motifs, de figures, voire d’une atmosphère que structure, rythme, des images cadrées, agencées et des textes calibrés, jamais périphériques.
Les livres de Pajak, bien que régulièrement chroniqués en littérature (moins pour des accointances de forme que de fonds), sont certainement plus proches de l’autre bande dessinée (qui n’a jamais été aussi proche de la littérature) que bien des livres d’illustrateurs ou de dessinateurs d’humour ou voyageurs reprenant le façonnage de l’album cartonné.
J’entends des voix est d’une sensibilité qui rapproche bien plus certainement cette œuvre de celles d’auteurs tel que Baudoin ou Duba. Et à ceux qui doutent encore de l’éventualité d’un tel lien, Frédéric Pajak évoque en ces pages, et avec force, Gébé, et parmi bien d’autres images certaines ont été publiées dans Comix 2000, l’ouvrage monstre de L’Association.

Puisque l’on parle partout ailleurs du texte, attardons-nous sur les images.
Celles-ci sont non illustratives du premier, bien plutôt complémentaires, donnant une couleur, une ambiance, une texture aux mots, accentuant leur caractère introspectif par le descriptif d’images manipulées, condensées avec force comme en poing serré par la main qui dessine.
Elles empruntent, sont empreintes, à la fois latences photographiques et mémorielles s’unissant, se réalisant, par la sismographie d’un trait ayant un regard pour point de fuite échouant à symboliser le futur, s’attardant sur un présent qui exprime le passé par le refouillement d’idéaux, d’amitiés, de lectures éternellement ajournés en actes par la dureté du substrat.

La mélancolie commence-t-elle avec la première mort ?
Pajak la connaît depuis ces dix ans, depuis la mort de son père en 1965, fauché par un chauffard saturé d’alcool.
Il n’est plus qu’une voix et une photo pour le fils, offrant un point zéro à la chronologie de sa vie, qui en s’étendant (amitiés) cumule les morts, qui en se cherchant avant (généalogie) en retrouve d’autres.
Lectures, jeunesses, voyages saturent autrement et quelques temps la pensée, puis s’effilochent. Premiers morts encore, et d’autres voix d’autres souvenirs. Des voix plus nombreuses, que l’on comprend mieux ou autrement, que l’on étalonne à sa vie devenue longue, du portrait d’un père désormais bien plus jeune que soi, devant tout au statut de la mémoire et aux traces photographiques, lumineuses, contrastant le papier d’une preuve irréfutable «parfaitement épouvantable» de vie passée.

Le dessin n’en n’a que plus d’évidence. Saisir le monde par soi, le manipuler (répétons-le) devient salvateur, permet le deuil.
Cela commence comme un album de famille et cela devient l’inventaire d’un moment de réflexion, dans le temps flou et distendu de la pensée, entre lectures et souvenirs, entre la Bretagne à marée basse saisie sur le vif et les images construites allant rejoindre la voix de Nietzsche dans les sommets alpin de la Suisse pour se terminer à Turin, à mi-hauteur, à mi-chemin, ville carrefour de sa jeunesse où tant d’écrivains ont choisi la mort volontaire. La ville est donc métaphysique comme la peinture de Chirico, par ses arcades et par le noir du deuil qui s’impose et le vide qu’il installe et donne à voir.

Pajak est de cette génération qui a manipulé, accolé, retourné, interrogé les images, des Bazooka à Claeys. Il s’empare, assemble, noircit et rature, cachant, comme signifiant l’élimination, comme on compte les jours, les survivants/survivances de l’inquiétant calendrier aux limites statistiques des probabilités.
C’est la mort, c’est le deuil, celui de vies, des vies qui s’étendent bien avant le XXeme siècle, puisqu’il (à sa grande surprise aux débuts) les voit, les entend (les voix) dans sa singularité, dans ce siècle au front du temps, «in progress», infranchissable autrement que par quelques livres donnés à ceux d’ici et d’après.
Entendre des voix ? Soit ! Mais si l’image se manipule, les mots aussi. Pourquoi Frédéric Pajak ne pourrait-il dialoguer avec, faire parler Nietzsche ou Primo Levi ? Leurs voix lues dans des milliers de pages contiennent plus de mots que dix ans de paroles échangées entre un père et un enfant, et la mémoire leur donne à toutes le même statut.

Notes

  1. Bien précisée de l’auteur en dernière page.
Site officiel de Frédéric Pajak
Site officiel de Gallimard
Chroniqué par en février 2007

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