Jardin

de

Comme une case de bande dessinée un jardin est cerné par une limite, un enclos, un mur. Et dans les deux cas, c’est dans ces limites que tout ce passe, et c’est toujours à cause d’un regard qu’elles sont franchies.

Pour nous, il suffit d’ouvrir le livre et le regard en distance peut voir, transformant alors chaque case en massifs s’enchaînant dans ce qu’ils donnent à lire. Mais pour eux, cette foule de personnages d’outre-cultures inconnues et parallèles de Yokoyama Yûichi, il faudra une brèche dans le mur pour aller dans ce jardin exceptionnellement «fermé aujourd’hui».
Fermé pourquoi ? Pour donner ce sel de l’interdit qui fera le minimum d’histoire de ce livre et offrir une déambulation non pas à travers les sentiers battus, mais ceux plus techniques, moins balisés, du lacis des coulisses du spectacle de ce que les jardiniers donnent à voir, d’où ils complotent l’illusoire, asservissent peut-être une nature, en jouent plus certainement.

En ce lieu clos semblant infini et contenant comme certains jardins un monde en réduction, la nature est fondamentalement autre, de cette altérité qui irrigue et identifie toute l’œuvre de Yokoyama Yûichi et surpasse toutes références.
Démiurge de ce monde qu’on devine, il n’en est pas pour autant le jardinier de cette partie qui sera visitée, exposée. Même si on les voit peu, d’autres ont cette fonction, semblant moins jardiner que surveiller ou empêcher parfois de se rendre dans cet espace clos qui transforme paradoxalement l’extérieur qui le contient, en prison dont on s’échapperait qu’en le visitant. On comprend alors ces singularités formant une multitude qui s’engouffrent dans la brèche.

Comme pour les touristes, l’aventure sera d’être devant. Mais devant quoi ? C’est là le questionnement de cette foule.
L’inconnu procurant la peur, celle-ci ne s’établit pas ici au degré de mise en danger des corps, mais à la crainte inavouable, plus culturelle que naturelle, de ne pas comprendre, de ne pas pouvoir échafauder une hypothèse pour au moins dire quelque chose rassurant sa construction du réel. Pas vraiment de «pourquoi ?» dans cette marche, plutôt des «comment ?», pour continuer non pas plus loin mais plus longtemps en ce jardin.

Un jardin culturel, sans nature, fait d’artefacts, un triomphe des fabriques, des sculptures, c’est à cela que l’on pense, c’est en cela que l’on peut se tromper dans une opposition nature/culture qui n’a pas lieu d’être. Car ne l’oublions pas, un jardin n’existe pas sans l’homme, il est, même en semblant le plus naturel, toujours une construction culturelle.
De même qu’il existe des jardins secs, des jardins de pierres,[1] il nous faut admettre ici que c’est un jardin et que ces objets ne sont pas naturels ou artificiels, ils sont juste exactement ce qui définit un jardin pour certains, cette contradiction entre une matière libre et des formes asservies.[2]
D’où ces mouvement, ces flux pour dire le vivant, d’où ces dimensions titanesques pour rappeler celle de l’homme,[3] d’où ces objets rappelant aussi ce qu’il fait/peut faire.

Tous ces lieux visités, toutes ces formes, tous ces repères qui nous perdent rappellent un autre objet des jardins : le labyrinthe. Sous des allures de paysage abstrait d’un jeu vidéo improbable,[4] Jardin peut être vu comme un immense dédale semant un peu d’infini dans les âmes de ce monde parallèle.[5]
Un emprunt aux jardins occidentaux, qui ne doit pas faire oublier sa conception plus profondément japonaise. Nous avons évoqué le jardin sec qui fait la renommée des jardins zen, nous pourrions évoquer aussi le fait de ne pouvoir y pénétrer, de seulement les contempler, et surtout leur conception pour qu’ils soient vus d’un point fixe. Ici, ce dernier serait en hauteur comme un regard de lecteur sur une case, et serait matérialisé au milieu de l’histoire par une escadrille larguant des milliers de photos qui, une fois réunies par cette foule en visite, forment un point de vue unique, une carte pour précisément se/s’y retrouver dans cet univers.
Mais peut-être trop au «comment» plutôt qu’au «pourquoi», cette foule se voit souffler ce puzzle fragile. Leur tour continue avec leur même présence-absence, les photos par milliers recouvrant en plus, désormais, un paysage que le vent et les typhons finiront de rendre impraticable et illisible (ou plutôt invisible).

Comprenons aussi que s’il s’agit d’un labyrinthe par bien des aspects, celui-ci ressemblerait dans sa conception générale à ceux de cathédrales, comme celui de Chartres par exemple, où l’important est d’arriver en son centre. Les personnages finiront par l’atteindre («centre des superviseurs») et voir ce foyer (ce «feu sur la moquette»), mais par hasard et parce que le jardin est justement devenu impraticable et invisible. A aucun moment ils ne semblent égarés, chercher une sortie ou prétendre atteindre un centre.[6] De vrais touristes donc, et une très belle fin[7] somme toute logique, où ils essaieront de voir sur des photos qui ne sont que détails et/ou représentations d’eux-mêmes, ce qu’ils n’ont pas su voir quand ils y étaient.[8]

Notes

  1. Traditions japonaise et chinoise.
  2. Pierre Grimal, Maurice Levy : «Art des jardins» in Encyclopédia Universalis.
  3. On notera que l’on retrouverait là le shanshui, «la montagne et l’eau» concept chinois qui structure bien des images et jardins d’extrême-orient.
  4. D’autant plus improbable que l’auteur se dit étranger à cet univers, et affirme ne pas posséder d’ordinateur.
  5. Un labyrinthe que l’auteur prolonge dans le temps, sous formes d’impasses si on les emprunte, ou si on les remonte conceptuellement sous la forme de «Quatre développements», appendices que l’on peut lire en fin de volume ou parallèlement. Nous noterons aussi cette bibliothèque babélienne, où les livres ne disent rien et dont les formes s’adaptent à leur fond, littéralement, c’est-à-dire à ce qu’ils représentent. D’autres impasses donc.
  6. Ils ne semblent pas, non plus, avoir besoin de manger. Ce jardin n’est pas un Paradis où croquer la pomme, un jardin d’Alkinoos sans mauvaises saisons.
  7. Un plan fixe sur trois photos, dont l’image doit apparaître petit à petit à la manière des polaroïds d’antant, avec en arrière-plan, derrière une vitre, un vent d’une extrême violence semblant disperser tous les éléments qui firent ce jardin.
  8. Je note que ces photos ont un cadre, mais différent de ceux des cases de ce livre. Peut-être une métaphore de cet enclos paradoxalement étriqué que représenterait l’extérieur du jardin, vers lequel revient forcément cette foule, puisque le jardin s’envole/disparaît.
Site officiel de Matière
Chroniqué par en juin 2009

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