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Je ne suis pas n’importe qui !

de

Six histoires pas trop courtes et franchement distrayantesJules Feiffer, presque 79 ans, est un monstre sacré. Assistant de Will Eisner, dessinateur au Village Voice, au Los Angeles Times et à Playboy, scénariste, dramaturge, enseignant, romancier, couvert de récompenses (oscarisé et pulitzerifié, scusez du peu). Un de ces artistes complets qui ont contribué à l’histoire des comics modernes, et que l’on connaît mal ou peu, par manque de bonnes volontés, de bonnes traductions ou d’éditeurs idoines (on pourrait parler de Kurtzmann, de Pekar, etc.).
Bref : un de ces auteurs dont une meilleure connaissance et une meilleure diffusion auprès du lectorat francophone pourrait modifier l’image qu’on se fait du comic book ou du cartoon made in US. Lorsque Je ne suis pas n’importe qui ! atterrit dans les bacs, agrémenté d’un avertissement furibard en quatrième de couverture («Quoi ? Qu’est-ce qu’on apprend ? Vous ne connaissez pas Jules Feiffer ! Incroyable !», etc.), on se réjouit. Tout arrive.

Cavanna (dont la traduction est reprise ici) avait fait découvrir les premiers strips de Feiffer dans les années 70 (on se souvient, au passage, que Hara Kiri et Charlie n’étaient pas seulement des supports critiques ou des tribunes politiques, mais aussi des vecteurs de diffusion d’une pop culture (ou contre-culture), animés par la volonté de faire connaître les bons auteurs).

Et Feiffer, de fait, mérite qu’on le découvre. On lit ces histoires avec une double jubilation : d’un côté, celle que procure l’art de Feiffer (et son trait incroyablement facile, lisible et efficace ; son sens de la parabole, de l’histoire épurée, de la leçon morale cruelle et elliptique — comme celle de Munro, gosse de quatre ans enrôlé dans l’armée par erreur, une histoire qui donnera lieu à un cartoon animé par Gene Deitch en 1961[1] ; ou celle de Passionella, la ménagère qui se rêvait en star — bref, un auteur de contes contemporains, genre peu représenté) ; de l’autre, la jubilation presque archéologique qu’il y a à découvrir le chaînon manquant entre Will Eisner et Sempé, Lauzier ou Reiser.
Feiffer raconte l’histoire de ses personnages : sans cases, ils se baladent librement ; sans bulles, les textes flottent aussi, mêlant la voix des personnages à celle du narrateur qui semble s’élever de derrière les images, comme un conférencier qui dans l’ombre commenterait les diapositives de ses voyages dans la misère humaine.

Que du bonheur, alors ? Mouaif. On peut déplorer que Cavanna soit à peine crédité en tout petit, comme si on voulait faire oublier que Feiffer a déjà été offert au public — mais il y a presque quarante ans, et dans Hara Kiri. On regrette surtout que les reproductions des dessins soient très, très inégales (certains sont franchement massacrés — d’accord, les originaux sont perdus, et il a fallu travailler avec des fac-similes des éditions ricaines, mais il n’empêche que c’est parfois du boulot salopé).
L’année où Feiffer dessinait Passionella, Yves Klein et Francis Bacon accrochaient leurs toiles à New York et à Paris. On n’imaginerait pas aujourd’hui pour les œuvres de ces artistes de petites éditions qualité polaroïd. Mais pour un dessinateur de bédé, hein, c’est moins grave (ça reste «lisible», après tout, et puis ça n’est pas vraiment de l’art, n’est-ce pas). Dommage…

Notes

  1. Gene Deitch, qui a par ailleurs réalisé une floppée de Tom & Jerry, est le père de Kim Deitch, auteur de comics, et en particulier de l’admirable Boulevard of Broken Dreams traduit en français chez Denoël Graphic sous le titre Une Tragédie américaine, dont la lecture, ami lecteur, lectrice mon amour, complète admirablement celle de Feiffer.
Chroniqué par en novembre 2007

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