Explainers

de

Qu’expliquent-ils ? Un peu moins d’eux-mêmes que l’âme humaine en général, qu’une époque, une génération, un pays, une ville,[1] voire l’histoire d’un médium et de ce terreau fertile particulier que peut représenter une revue inventive et emblématique laissant place comptée pour un strip hebdomadaire.

Paru en mai 2008, Explainers[2] est le premier volume (sur quatre annoncés) d’une série d’albums qui regrouperont l’intégrale des strips de Jules Feiffer publiés pendant quarante-deux années par The Village Voice. Agé alors de 27 ans, arrivé quasiment un an après la création du célèbre hebdomadaire New Yorkais, c’est le 24 octobre 1956 que tout commence pour notre auteur pour momentanément se clôturer ici en une première décennie et 500 strips plus tard, en décembre 1966.

Edition quasi exhaustive comme on sait en faire de nos jours,[3] l’impressionnant volume s’agrémente d’une introduction foisonnantes et instructive de Gary Groth et d’un index en fin de volume[4] bien pratique, pour des lectures aimant plus souvent explorer ponctuellement une chronologie que de vouloir la remonter strictement, comme refaire un chemin semblant parallèle avec ses hauts et ses bas.
Reste que c’est bien avec cette dernière manière de lire que l’on voit l’évolution de Feiffer d’un style tout d’abord souvent décrit comme «UPA»,[5] se cherchant en une éventuelle synthèse entre William Steig et Saul Steinberg, pour ensuite évoluer vers celui que l’on connaît de l’auteur de Tantrum : son économie, son attention aux gestes, son aspect virevoltant et incisif, décrivant comme personne ce «spin» intérieur illusoire qui fait notre commun si difficile à partager/communiquer.

La lecture d’Explainers rend aussi plus évident ce rapport à l’enfance particulier à Feiffer. Comme une tentative de préserver la force et l’acuité de cette curiosité propre à cette période de la vie non lestée par les années, pour mieux assoir une responsabilité adulte, démontrer ses illusions cachant plus ou moins consciemment limites et faiblesses.[6] Pourquoi s’expliquent-ils ? Parce que Feiffer leur a posé cette question innocente, de celles enfantines qui savent si bien déstabiliser tout adulte. Vous comprendrez alors que la vérité ne puisse sortir de la bouche des «explainers».[7]
Faire donc remonter l’amer par le rire et la caricature, charger pour rire de ce qui pèse, retrouver une forme de légèreté, même si c’est le temps d’un strip (dévoilement) salutaire.

Pour le lecteur d’aujourd’hui et de ce côté-ci de l’Altlantique, lire ce livre c’est aussi le faire entrer en résonance avec la neuvième chose actuelle. Au fil des pages on pense à Blutch et ses danseuses par exemple, à Ayrolles et ses parleurs, à Satouff et ses Vie secrète des jeunes, etc.
On voit l’évolution et l’émergence d’un talent hors pair, mais aussi les persistances à des questions, à des tentatives de répondre qui rentrent en écho avec celles, autrement formulées, qui se sont posées ensuite ou posées avant dans la bande dessinée.
Le propos n’est évidement pas de faire une généalogie des influences (une explication), mais bien plutôt de percevoir, entrevoir, ce qu’a permis et ce que permet la bande dessinée, de ce ce qu’elle explore ailleurs et a exploré avant. Un livre décidément interrogateur.

Notes

  1. New York.
  2. Dans The Village Voice, le strip s’est d’abord appelé Sick, sick, sick, puis Feiffer’s fables et pour finir tout simplement Feiffer.
  3. Et principalement depuis que l’intégrale des Peanuts (cinquante ans de strips !) est devenue «éditorialement» possible en même temps qu’un succès commercial relativement inattendu.
  4. Principalement de noms de personnalité et de lieux mais aussi parfois de ce qui fait la culture de l’époque de Bonanza au New York Time, de Mickey Mouse à «Shazam».
  5. En référence au studio d’animation United Productions of America. Studio connu pour sa série Mr Magoo, et qui fit de nombreux films publicitaires et éducatifs dans un style et des techniques d’animations alors innovantes, qui aujourd’hui caractérisent les années 50 et 60.
  6. Feiffer montre d’ailleurs ce point de vue enfantin, puisque trois strips de ce recueil sont prétendument dessinés par un enfant de 5 ans.
  7. Notons que Feiffer fait parler des enfants dans ses strips, dans ce cas-là et s’ils ne parodient pas des adultes, ils interrogent les lecteurs qui deviennent eux même «explainers» s’ils répondent avant de tourner la page.
Chroniqué par en mars 2010