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Le Journal de Jo Manix (mars 1994 – juillet 1995)

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J’ai connu l’histoire de Jo Manix avant de la connaître auteure. C’était dans une petite brique orange sale, La disparition, un collectif de L’employé du Moi paru en 2004. Le trop rare Bert en occupe quasiment le tiers, avec les pages d’un journal autobiographique qui disent son amitié pour Joëlle Guillevic (c’était son vrai nom). Sous les hachures des dessins de Bert, elle a des cheveux noirs et une jolie face ronde. Elle est malade – un cancer – mais elle dessine encore. « Le dessin comme lutte », dit Bert. C’est presque la dernière fois qu’ils se verront.

Quelques temps plus tard, je lis à la suite tous les mini-fanzines Ça va de David Libens, pour un projet de compilation avorté (entre autres parce que quelques originaux s’avèrent introuvables) de la même maison d’édition belge. J’ai le vague souvenir, peut-être erroné, d’une page de 2001 : David Libens sous la douche, qui pleure. Jo Manix est morte.

J’ai vécu à Rennes, sa ville, et c’est pourtant définitivement à Bruxelles que je l’ai rencontrée. En fouillant dans des boîtes de l’atelier de L’employé du Moi, je suis tombée sur un trésor : une petite pile de Simo, des livres au format comic book, édités par Jo et l’auteur Nylso (signant Nyls. O. à l’époque), avec qui elle partageait sa vie. Parmi eux, deux Sketch Book de Joëlle, les derniers, dans lesquels elle raconte tout : la douleur, l’hôpital et le mince quotidien qui lui reste. Je voulais les lire à nouveau pour écrire ce texte, mais me suis ravisée. D’abord, ils sont très durs. Ensuite, il ne s’agit pas de cela.

Le premier tome du Journal de Jo Manix,[1] publié à l’automne dernier par Flblb, rassemble les productions autobiographiques de Joëlle, de mars 1994 à juillet 1995. Il n’y est pas question de maladie, mais de vie, tout simplement. Plus précisément, il s’agit de la compilation de quatre Artist Sketch book de Joëlle publiés par Le Simo, ainsi que de quelques extraits de ses carnets dont plusieurs parties — non publiées dans le recueil — demeurent inachevées.

J’avais à l’époque onze ans. J’ai donc abordé le journal de Jo avec une première curiosité : la même que j’avais eu, par exemple, pour La véritable histoire de Futuropolis. Une curiosité historique, donc, à l’égard de ce témoignage direct sur la naissance d’un courant de bande dessinée devenu une quinzaine d’années plus tard, si ce n’est la norme, au moins un contre-poids sensible aux gros éditeurs. On y voit bien-sûr que tout a changé. Il n’y avait pas d’Internet, surtout : Nyls et Joëlle courent sans arrêt à la poste pour y expédier leur travaux d’illustration, passent des heures chez l’imprimeur, et écument les festivals car c’est concrètement la seule façon de faire connaître leurs livres. Mais on y voit aussi que rien n’a changé, justement : qu’il est toujours aussi difficile de décrocher des contrats alimentaires, que la frontière est vague entre l’auto-édition et l’édition indépendante, et que l’on croise toujours ces mêmes réactionnaires (ceux d’aujourd’hui ont juste l’air à nos yeux un peu plus cons encore) pour nous dire «ce que vous faîtes, ce n’est pas de la BD».[2]

Ma deuxième curiosité est pour Joëlle, tout simplement. Est-ce une curiosité un peu malsaine ? Je m’interroge. Son personnage me fascine. Peut-être parce qu’elle est de ces premières femmes de la bande dessinée indépendante, ces premières filles autobiographes, et que, dans ce domaine-là, son caractère me rejoint tellement plus que celui de Julie Doucet ou de Marjane Satrapi. À Jo Manix, je m’identifie. Elle n’a rien d’extraordinaire à raconter, du moins dans ses premiers carnets, mais elle m’intéresse pour ce qu’elle est. Elle n’achète des fringues qu’une fois tous les cinq ans, vit avec un dessinateur dont le style, au premier coup d’œil, attire plus de monde que le sien, semble habitée d’une ambition humble, d’une certaine joie du dessin, et réfléchit beaucoup sur sa pratique du journal, forme intéressante que le blogue actuel a rendue quelque peu désuète. «Toi aussi, tu devrais faire un journal, dit-elle à Nyls, pour que tes pensées ne s’envolent pas dans l’atmosphère, c’est comme ça que se construit la réflexion. (…) Petit à petit, il y a des choses que tu avais notées l’air de rien, que tu as envie de développer trois semaines plus tard. (…) J’entretiens l’idée qu’il est aussi important de noter la façon dont on crée, ce qui nous y amène, que la création finie, l’œuvre…»

Ma fascination pour le journal de Joëlle Guillevic vient aussi, je dois bien l’avouer, de son statut de trace. Il est la trace d’une personne qui va reprendre vie chaque fois qu’un lecteur s’attardera dans ses pages.

On dit que la photographie est traversée de fantômes : «J’étais hier au royaume des ombres», disait Gorki au lendemain de sa première rencontre avec le cinématographe. La bande dessinée, qui n’est pas tellement plus vieille que l’image mouvante et photographique, nous laisse des fantômes aussi, sans aucun doute. Il y avait bien des portraits peints de morts, mémoire à la fois de l’artiste et du modèle. Il y avait aussi les écrits des disparus : journaux, lettres ou notes… Mais il me semble qu’avec la bande dessinée autobiographique, nous éprouvions une autre sorte de revenance. Nous lisons le dessin vivant d’une morte, la manière dont elle se pensait, se mettait en scène et surtout en corps. Nous nous rappelons l’image psychique qu’elle se donnait d’elle-même, une image qui dit autre chose que l’image physique subie. Certes, la photographie de la jeune fille si belle et souriante que l’on trouve sur le site de la maison d’édition nous parle et nous renseigne, mais le petit dessin de Joëlle qu’utilise Flblb sur les signets, les badges promotionnels ou la tranche du livre de ce premier tome, nous ramène autrement la personnalité de Jo Manix.

Notes

  1. A priori, il y aura trois tomes de ce journal qui paraîtront chez Flblb, et, peut-être, des compilations de ses fictions.
  2. Si cette période des années 90 vous intéresse, je vous invite à écouter la rencontre Hommage à Jo Manix, enregistrée le 29 janvier 2010, avec le témoignage de Jean-Paul Jennequin, Bert & David Libens (de L’Employé du Moi), Loïc Néhou (d’Ego Comme X), Big Ben (Le Groinge), Thomas Dupuis/Otto T. (FLBLB), Morvandiau et Nylso.
Site officiel de Editions FLBLB
Chroniqué par en février 2010
  • FBC!

    juste une petite précision: Baudelaire est mort avant l’invention du cinéma.

    • Julie D

      Ah oui, en effet, c’est Maxime Gorki qui a dit quelque chose comme ça. Noel Burch le cite dans « Charles Baudelaire contre le docteur Frankenstein – la Lucarne de l’infini ». Désolée.

  • Anonyme

    Ce premier tome est un très beau commencement. Certaines des dernières pages (par exemple, la conversation, citée dans cet article, autour de ce que peut être un journal) laissent augurer quelque chose de formidable pour les tomes à venir… Attachant, enthousiasmant, drôlement d’envie de continuer à le lire

  • loïc

    J’ai été ravi de replonger dans la lecture du travail de Jo Manix. J’attends la suite avec impatience.
    Comme vous, j’ai éprouvé le besoin de ressortir les ouvrages du Simo. Je n’ai pas résisté à la relecture.
    Il s’agit pour moi d’une œuvre majeure de la bande dessinée. Bravo aux éditions FLBL de nous proposer une nouvelle lecture de l’œuvre de Jo Manix!

  • Joëlle