Kijin Gahô

de

Bénéficiant d’une relative notoriété dans le monde anglophone pour son récit dans Secret Comics Underground, ainsi que sa mention dans Pulp (RIP) pour la liste des «Dix manga qui ne doivent jamais être traduits» avec Kagayake ! Daitoakyoeiken,[1] Kago Shintarô est … en fait, c’est simplement un véritable malade.[2] Dans Kijin Gahô («Excentricités Illustrées»), il compense son penchant grotesque avec un humour noir, qui se montre à la fois révoltant et drôle.

La plupart des histoires de ce recueil tournent autour de l’idée de collection. La première débute de manière assez bénine comparée au reste de l’ouvrage. Une fille follement amoureuse d’un garçon de sa classe se met à accumuler des échantillons de tout ce qu’il touche, pour les ajouter à sa collection. Cela commence avec des bouts de craie, des livres empruntés à la bibliothèque et des poignées de parapluies, mais évolue ensuite vers des morceaux de sa propre peau lorsqu’il vient à rentrer en contact physique avec elle.
Lorsqu’elle découvre qu’il a embrassé une autre fille, elle va kidnapper la coupable et lui prélever la peau de ses mains, de sa bouche ainsi que (comme il s’est aventuré jusque là) de ses seins. Cette mutilation est fatale à la pauvre fille, ce qui prépare la chute lorsque le père découvre la scène macabre. Plutôt que de se montrer choqué ou de se mettre en colère, il est ravi de pouvoir ajouter un nouveau cerveau à sa collection.

L’histoire qui suit est beaucoup plus dérangeante, est s’est trouvée être pour moi une épreuve que j’ai dû endurer pour pouvoir lire le reste de ce recueil.
Un séducteur intéressé par la photographie décide de combiner ce penchant avec son passe-temps favori, recevoir des fellations. Optant pour une structure qui n’est pas sans rappeler certaines des histoires courtes de Yamamoto Naoki, Kago Shintarô va utiliser une série de polaroïds accompagnés de descriptions, organisés chronologiquement, pour son récit.
Les images, représentant chacunes une femme avec un pénis dans la bouche, se montrent tout d’abord assez banales, mais alors que notre séducteur va commencer à s’ennuyer de cela, les choses vont devenir de plus en plus extrêmes. Ainsi, une fille va pratiquer l’acte avec divers types de nourriture dans la bouche, la photo étant accompagnée de commentaires sur les sensations causées, et la présence ou non d’une éjaculation.
Plus tard, notre personnage va se tourner vers des animaux ou des femmes avec d’horribles infections buccales, les séquences devenant de plus en plus sadiques, impliquant de la torture, jusqu’à aboutir à ce que chaque rencontre se conclue sur un cadavre tué et mutilé d’une manière spécifique. Comme dans le premier récit, Kago garde une chtue pour la dernière photo — ayant épuisé toutes les autres possibilités, le pervers décide de franchir les dernières limites en se coupant la tête pour se satisfaire.

Si ces tableaux sont sans nul doute horrifiques, Kago Shintarô ne se départit pas de son air ludique pour raconter ces histoires. Tout au long de ce livre, on trouvera ainsi un ton amusé et léger qui permet d’éviter de voir les images les plus marquantes trop souvent répétées ou soulignées par l’auteur.
Et en effet, certains des récits se révèlent être plus drôles que choquant, et en particulier le dernier chapitre, qui fait du Père Noël un personnage de terreur, pouvant frapper à n’importe quel moment, écrasant ses victimes sous un véritable déluge de cadeaux.

Le style de Kago est relativement détaillé, mais son recours fréquent aux lignes droites, aux physiques filiformes et l’utilisation de hachures légères donne à l’ensemble un sérieux et une nervosité tout à fait adaptés au sujet. Sans surprise, on notera une abondance accrue de détails et une attention particulière portée aux scènes les plus grotesques.
Entre la représentation sans retenue de la violence et l’absence visible d’hésitation quant à l’utilisation des sujets qui lui viendraient à l’esprit (fœtus, fétishes sexuels, mutilations), le travail de Kago se montre vertigineux et parfois fascinant, mais présente le risque de mettre à mal vos relations sociales si jamais quelqu’un venait à le découvrir dans votre étagères.
En ce qui me concerne, j’ai bien l’intention de me pencher sur d’autres œuvres de sa plume … une fois remis de celle-ci.

(Cette chronique est parue originellement sur le blog de Stephen Paul, Robots Never Sleep)

Notes

  1. Un manga satirique dans lequel le Japon sort de la Seconde Guerre Mondiale avec une éclatante victoire grâce à ses filles-tank géantes qui tirent d’énormes étrons.
  2. Note du traducteur : Stephen Paul utilise l’expression «sick fuck», qui est complètement adaptée à l’univers de Kago Shintarô — malsain, extrême et déviant.
Chroniqué par en juillet 2007

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