Konoshiko

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Konoshiko, ce sont d’abord plusieurs centaines de dessins japonisants tout droits sortis de l’imaginaire névrotique de Luc Giard. Auteur majeur de la bande dessinée québécoise, il creuse depuis toujours un sillon brut, profondément radical. Dessinateur compulsif, il fut un moment obsédé par l’image de cet asiatique, agriculteur croisant une jolie femme des temps ancien, un rat, un ours, apprenant la calligraphie dans un monde peuplé de fantômes. Pas de récit à proprement parler mais une puissante série de dessins, se répondant clairement entre eux, semblant parfois se contredire mais ne fonctionnant qu’ensemble. Giard donna un nom à ce tas de dessins, profondément évocateurs et pourtant si mystérieux, portant en eux l’évidence créatrice.

Konoshiko a failli devenir le nom d’un long récit écrit par Jimmy Beaulieu et Sébastien Trahan. Les deux auteurs – amis et admirateurs de Giard – ont cherché pendant longtemps un moyen de donner une cohérence à l’ensemble sans le dénaturer. Ils ont recueilli, scanné, trié, déplacé dans tous les sens les bribes de Konoshiko. Un premier chapitre fut publié dans une revue, tout aussi convaincant que déroutant[1]. Jimmy voulait en faire un livre dans la collection qu’il dirigeait, Mécanique générale. Il fallait qu’il soit volumineux, qu’il soit beau. Il serait cher et difficile à vendre, il fallait donc qu’il soit parfait. Le livre fut plusieurs fois inscrit au planning de parution, toujours repoussé, il y avait tant de matériaux, il paraissait si injuste de privilégier un dessin plutôt que l’autre.

Finalement, Konoshiko c’est une bande dessinée scénarisée par Jean-Marie Apostolidès, spécialiste de l’histoire culturelle, essayiste porté vers Tintin. Il a aussi, il y a quelques années, écrit un brillant texte sur Luc Giard dans Formule ((«Les rituels de Luc Giard», Formule n°1, mars 2008.)), éphémère revue critique de la bande dessinée québécoise. Il ne s’agit donc pas du dévergondage d’un universitaire en goguette mais bien d’un rencontre fusionnelle entre une œuvre indomptable et un amateur éclairé. Choisissant une toute autre approche que ses prédécesseurs, élaguant tant qu’il est nécessaire, Apostolidès plie les images à son histoire. Ou plutôt ses histoires, car il a l’intelligence de laisser les multiples possibles s’affirmer dans son grand-tout. Konoshiko devient l’œuvre d’un obscur aliéné, Raymond Girouard, qui tresse l’histoire d’un pauvre japonais devant affronter l’esprit de son grand-père. Empli d’images d’Épinal le récit offre d’assez classiques morales orientales. L’infirmier rapportera l’histoire transformée à son chef, et l’on devine un téléphone arabe qui ne viendra pas puisque dès lors l’histoire s’emballe, et chacun de ceux qui posséderont les dessin de Raymond Girouard inventeront une nouvelle histoire ex nihilo. Leur seul indice ? Un titre, et des symboles revenant sans cesses – rat, ours, château, pinceau, fantôme…

Les dessins, eux, changent sans soucis de véracité, et cela ne pose aucun problème. On devine à chaque fois que les nouveau interlocuteurs (il y aura en tout cinq récits dans le récits) sont comme l’étaient Jimmy Beaulieu et Sébastien Trahan, paralysés face de dessins indissociables bien que différents, et forcés à des choix. Si Apostolidès choisit donc bien d’infliger une histoire aux dessins, il la fait cryptique, changeante, sans vérité,  et parvient à raconter sans trahir. À terme le livre boucle pourtant son récit avec habileté, mais l’intérêt est ailleurs : dans une construction, dans une maquette élégante ((Malgré des typographies pas toujours heureuses (une par narrateur).)), dans un ensemble qui fait sens plongeant le lecteur dans un état de semi-hypnose.

Enfin, Konoshiko a aussi été le centre d’une exposition montréalaise[2]. Un catalogue a été édité, Luc Giard et ses fantômes (Colosse, 2012), mélange d’articles et de bandes dessinées, portant en lui des bouts de chacune des étapes ayant mené au livre qui s’est tant fait désirer[3]. On y voit d’autres images, encore, pour reconstruire un autre récit. On entrevoit d’autres destins pour cette histoire-puzzle, qui pourrait tout aussi bien s’offrir une autre vie dans l’avenir.

Notes

  1. Ad Hoc (vol. IV no 1), 2000.
  2. Une vidéo, qui donne une idée de la beauté de l’ensemble, est visible ici.
  3. Sans doute déjà épuisé, ce très beau livre contient une préface inédite de Jimmy Beaulieu ; «La trace de Konoshiko», premier chapitre du Konoshiko qu’il avait signé avec  Sébastien Trahan ; «Les rituels de Luc Giard» de Jean-Marie Apostolidès ; «Les livres de Luc Giard», un article de David Turgeon ; et «Ticoune et sa conscience», un long récit de Luc Giard. Le tout est évidemment ponctué de beaucoup d’images.
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Chroniqué par en février 2013

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