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La protectrice

de

Keko est un auteur de bande dessinée. Il n’est pas seulement un dessinateur, non plus uniquement un scénariste. Il n’y aurait pas pour lui d’histoire à chercher ou de dessin uniquement à réaliser, mais  aussi à comprendre, ou pour le moins explorer, ce qui fait que l’on pense bande dessinée jusqu’à en faire. Celle-ci, tout à l’entre-deux d’images rangées[1], y déterminerait peut-être son essence, à la fois comme lieu de mémoire et d’une anticipation se jouant des fantasmes.
Plutôt que d’adapter, de rentrer dans les cases Le tour d’écrou d’Henry James, l’auteur joue de l’ambivalence de la célèbre nouvelle, pour explorer les équivoques de la neuvième chose.

Peut-on parler de suite ? Plus certainement d’une envie de s’emparer des questionnements provoqués par le récit de l’écrivain américano-britannique pour en faire l’étrange matière, le spectre de la bande dans ses mécanismes et sa légende populaire. Les relations entre personnages seront précisées comme dans un roman feuilleton, les images évoqueront leurs illustrations[2]. L’ambiguïté ne naîtra plus de la subjectivité d’un  témoignage manuscrit, mais bien du degré d’illusion voire d’illusoire que provoque une rencontre à la fois parallèle et décalée entre ce qui a le statut de mots et celui d’image. Keko rejoindrait par là Henry James, tout deux tendus vers les forces essentielles de leur art respectif. L’écrivain jouait des non-dits, d’un témoignage et de ses illusions, voire fantasmes ; l’auteur en neuvième chose s’amuserait du caché à dévoiler[3], et d’un récit image d’une société du sous-entendu, mais aussi peut-être de l’image d’un récit.

Dans la bande dessinée, la gouvernante sans nom lit Le tour d’écrou dans un livre (p.21), récit qui est sensé être la retranscription de son journal manuscrit. Dans la nouvelle, le nommé Douglas introduit le récit en faisant la lecture de ce manuscrit lors d’une veillée, vingt ans après le drame. Chez Keko, il devient l’oncle qui a engagé cette gouvernante.
Au fil de l’album, La protectrice apparaît comme une lecture à l’aune de la mémoire d’un récit, de ses rouages et de ses thèmes, mais aussi des discours/langages qu’il a provoqué, des temps dont ils témoignent.
Ce diffus spectral ressemble à ce qui se passe entre deux cases, qui remplit la gouttière d’illusions ou virtualités signifiantes. Pourquoi alors mettre en cases un récit sur le non-dit et le fantasme, et ne pas plutôt faire un récit sur les lectures qu’il provoque et en disent peut-être plus sur leurs natures ?
Le projet de Keko apparaît ainsi, tentative et objet en neuvième chose, dont la pertinence s’accentue à l’heure de ces multiples adaptations faites par des dessinateurs en quête de scénarii à bon compte[4]. L’auteur ne cherche toujours pas à en mettre plein les yeux, mais bien à interroger ce qui fabrique un regard.

Notes

  1. La case vignette et la case où l’on range, où l’on case.
  2. Deux ancêtres de la bande dessinée.
  3. Protéger le regard des plus jeunes, vieille antienne qui a longtemps limité la bande dessinée dans sa réalisation.
  4. Le tour d’écrou n’a pas échappé à cette tendance, voir son adaptation dans la collection «ex-libris» de Delcourt.
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Chroniqué par en octobre 2014