Lâcher prise

de

À l’aube de ses 70 ans, Miriam Katin publie son deuxième roman graphique, Letting it go. Pour l’occasion de sa sortie en français au début de cette année, Futuropolis a également réédité la première bande dessinée de Katin, Seules contre tous, dotant de plus les deux ouvrages de nouvelles couvertures partageant une même ligne esthétique. Dans son premier roman graphique, Katin mettait en scène le récit de sa mère ; juives vivant en Hongrie, celles-ci durent fuir suite à l’invasion nazie afin d’éviter la déportation. Katin confrontait alors déjà le passé avec le présent et l’Europe avec New York en utilisant l’alternance de couleurs et de noir et blanc. Cette alternance stylistique se voit transposée à la couverture française de Lâcher prise où le New York contemporain est juxtaposé à un crayonné d’un Berlin ravagé par la guerre, établissant ainsi une continuité entre les deux œuvres[1]. Si ce second roman graphique n’est pas la suite d’une série, Seules contre tous fournit un contexte nécessaire qui facilite sa compréhension.

«Lâcher prise» signifie en effet résoudre le conflit interne hérité de la mémoire générationnelle que Katin transpose dans son premier album. Quand son fils débarque à New York pour lui annoncer qu’il compte s’établir à Berlin, et que pour ce faire il doit demander la nationalité hongroise, Katin se voit en effet confrontée avec le poids de l’histoire : Berlin, pour elle, reste le siège d’où fut menée la «solution finale». Là où, dans son premier ouvrage, Katin tentait de réitérer un récit du passé dans un moment présent, elle lutte dans Lâcher prise avec cette persistance du passé dans le temps présent. Il ne s’agit donc plus de transmettre la mémoire de sa mère mais de se tourner vers le conflit intérieur qui résulte de cette mémoire. Sur la couverture, le personnage, Katin elle-même, regarde son reflet à New York et nous tourne le dos pour plonger le regard dans ce noir passé. Le ton est donné : nous avons ici l’histoire de deux villes, et la place que celles-ci occupe dans les réflexions introspective de la protagoniste.

C’est en se déplaçant physiquement au cœur de l’antre du démon que l’auteur parvient à affronter ses propres fantômes. Elle effectue, avec son mari, à deux reprises un voyage à Berlin ; des voyages qui lui permettent, si ce n’est de se libérer du poids du passé, au moins de pouvoir regarder le présent en face. Se rendre à Berlin lui permet de réajuster une vision anachronique de la ville ancrée dans un répertoire de valeurs basé sur un antagonisme nourri par l’oppression. Cependant, l’anachronie de sa perception de Berlin lui permet également d’assumer un regard ironique et critique sur la façon dont la capitale allemande entretient sa mémoire culturelle. Se souvenir de la Shoah frise parfois un tourisme de masse, un mélodrame superficiel que Katin rejette délibérément. Il ne s’agit pas donc pas non plus d’embrasser aveuglement la nouvelle image dont le Berlin moderne se pare, mais de pouvoir regarder cette ville du présent honnêtement sans y laisser le monopole à une stéréotypie héritée du passé.

Si le voyage permet de négocier cette mémoire traumatique, il en va de même pour le travail d’autobiographie dans lequel Katin s’engage et les choix stylistiques qu’elle effectue. Dans Seules contres tous, son trait brouillon était strictement contenu par des cases tracés à la règle, une façon de rythmer un récit structuré. Lâcher prise, quant à lui, se débarrasse de tout agencement en case, conférant au récit un aspect de carnet qui renforce son caractère instantané et intimiste. Lâcher prise se situe étrangement entre l’aspect brouillon et désorganisé d’un journal intime et le caractère circonspect et fini d’un roman graphique. Son originalité réside peut-être avant tout dans cet entre-deux formel et thématique permettant de rendre compte d’une instantanéité qui confère au travail autobiographique un cachet d’authenticité. Entre journal intime, carnet de croquis et carnet de voyage, Lâcher prise semble donc indiquer un processus de création qui ne se déroule pas a posteriori des événements racontés, mais bien de façon simultanée. La difficulté engendrée par un tel engagement est signalée dès les premières pages, qui dévoilent un travail enrayé par la procrastination et par le désir de «s’extraire par le dessin» de l’histoire dans laquelle Katin se situe au moment même. Créer devient une façon d’interagir avec la réalité, donnant une valeur performative à l’acte autographique. Dans cette perspective, «lâcher prise» signifie pour l’auteur également lâcher prise sur sa propre création, laisser la main à cet autre acte performatif qu’est la lecture.

Notes

  1. Cette continuité établie au niveau de la couverture se retrouve aussi dans les éditions originales, où les couvertures des deux ouvrages utilisent les drapeaux de façon symbolique. L’originalité de l’édition française réside peut-être dans le fait qu’elle transpose un procédé stylistique interne au premier roman graphique de Miriam Katin pour l’appliquer à la constitution externe de son second ouvrage.
Chroniqué par en mars 2014

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