Lady Snowblood

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«Le manga qui a inspiré Kill Bill» — enfin, c’est ce qui est annoncé dans la préface, donc ça doit être vrai. Ca l’est peut-être, remarquez, mais à la lecture de ces deux épais volumes qui inaugurent la collection «Kana Sensei», le rapport entre l’un et l’autre est relativement ténu, et pourrait se limiter à cette simple phrase : «une femme tente de se venger de cinq hommes, et va les tuer un par un». Pour le reste, nul doute que Tarantino (dont la culture est largement cinématographique, et doit donc plus se baser sur la version filmique de Lady Snowblood que du manga) est allé puiser à d’autres sources l’inspiration, réduisant cette filiation à l’argument marketing destiné à attirer le chaland plutôt qu’à une véritable réalité.

Ainsi donc, Lady Snowblood suit une trame aujourd’hui devenue classique, alternant deux chronologies : d’une part, en suivant la réalisation de la vengeance elle-même, et d’autre part, en retraçant les étapes de la transformation de cette jeune femme en l’assassin sans pitié qu’elle est devenue. Rien de très surprenant ici, puisqu’après tout, le scénariste de ce récit n’est autre que Koike Kazuo, à qui l’on doit entre autres Lone Wolf and Cub,[1] et qui s’inscrit dans la tradition du chanbara avec ses histoires de rônin en quête de rédemption.
Cet intérêt (d’époque) pour le chanbara s’accommode également de la seconde vague du pinku eiga au Japon,[2] qui voit son début en 1971, et va voir fleurir un grand nombre de personnages féminins cherchant à se venger.[3] Shura-yuki Hime paraissant à partir de 1972 dans l’édition japonaise de Playboy, on ne s’étonnera pas d’y trouver en action le duo Eros-Thanatos, les magnifiques scènes de combat venant émailler ce qui peut parfois ressembler à un catalogue des pratiques du Japon libertin de la fin du XIXe siècle.

Mais au-delà des influences de l’époque et des conventions des genres, Lady Snowblood est un récit mené de main de maître(s), où l’élégance du trait (capturant là la grâce d’un cou, ici la beauté d’une pose) fait écho à la poésie des titres de chapitre. Il y a peut-être là quelque chose de nostalgique, alors que l’histoire se situe dans une période à mi-chemin entre la fin de l’ère Edo (ère médiévale qui s’achève en 1848) et la modernité à venir qui sera entérinée par la guerre Russo-Japonaise (1904-1905) — et l’entrée de plain-pied sur la scène internationale comme nouvelle puissance. C’est une époque de bouleversement, de changement profond dans la société Japonaise, alors que le système des castes a été aboli en 1871, et qu’une nouvelle classe gouvernante (administrative) est en train de remplacer l’ancienne noblesse.

Ce tiraillement entre les traditions du Japon et ce qu’il va devenir, entre l’hier et le demain, Yuki elle-même l’incarne pleinement. S’appuyant sur le petit peuple, pour qui les conditions de vie n’ont pas changé et qui est toujours attaché au passé,[4] elle frappe sans pitié ceux qui profitent du «nouvel ordre» en place. Et si elle vient parfois à lutter directement contre les méfaits de cette modernité (comme dans l’épisode du photographe), elle n’hésitera pas non plus à l’utiliser à son compte, que ce soit l’attirance exotique de la culotte ou le recours aux romans-feuilletons des journaux pour poursuivre sa recherche. Princesse de neige et de sang, tueuse implacable à la personalité impénétrable, Lady Snowblood réunit (et réconcilie) en elle les extrêmes.
Plus encore, c’est peut-être dans son rôle libérateur que Yuki s’inscrit comme force de changement. Lady Snowblood fait ainsi le portrait d’une femme conquérante, non plus inféodée à l’homme, mais qui va aller jusqu’à utiliser sa sexualité comme une arme.[5] A plusieurs reprises, elle viendra émanciper les femmes qu’elle rencontre, le plus souvent en les libérant de leurs tortionnaires. La conclusion de la dernière histoire prend alors une autre dimension, décrétant la séparation définitive d’un passé par trop pesant, et enfin libérée de son carcan de devoirs, affirmant que l’avenir appartient à la femme…

Notes

  1. Kozure Ookami en version originale, avec Kojima Gôseki au dessin.
  2. Pinku eiga, littéralement les «films pink», désigne un style de films porno soft Japonais en vogue du milieu des années 60 au milieu des années 80.
  3. On notera en particulier la série des Zubeko Banchô, des Sukeban ou des Joshû 701-Go — Sasori («Scorpion») — dont l’actrice principale, Kaji Meiko, jouera également le rôle de Lady Snowblood dans son adaptation cinématographique de 1973.
  4. Témoin les registres que Yuki doit retrouver pour eux avant qu’ils n’acceptent de lui venir en aide.
  5. Une sexualité qui, souvent, exclut les hommes, que ce soit dans les scènes saphiques, ou dans le recours à des alternatives, «pleurnichards» et autres «femmes-bambou».
Site officiel de Kamimura Kazuo
Site officiel de Koike Kazuo
Site officiel de Kana
Chroniqué par en février 2008
  • En fait Kill Bill serait plutôt parait-il inspiré (entre autres) de l’adaptation cinématographique de Lady Snowblood par Kazuo Koike lui même. Tarantino a-t-il lu le manga ? Peut-être mais vraissemblablement, le « manga qui a inspiré kill bill » est plutôt « le manga qui a inspiré le film qui a inspiré Kill Bill ».

    • K75

      C’est cela. Ce sont plutot les aspects propres au film (mise en scene, decoupage, musique) que l’histoire dont s’est inspiré Tarantino.

      On trouve des comparaisons plans a plans sur le web.

      • A noter aussi que Kaji Meiko l’actrice de la série « la femme scorpion » apparaît aussi dans la BO de Kill Bill puisqu’elle interprète la chanson « Urami Bushi ».