Lastman

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« »Lastman », le premier des franco-mangas» titrait le Monde des Livres du 4 avril à propos de la série réalisée par Yves Balak, Mickaël Sanlaville et Bastien Vivès, dont le premier volume est paru mi-mars chez KSTR. Passons sur l’inexactitude du titre — Lastman n’est pas, loin de là, la première série francophone qui s’inspire des standards éditoriaux et/ou thématiques de la bande dessinée populaire japonaise, et encore moins la première qui est le fruit d’un travail de studio — pour nous intéresser au contenu de l’article.

«On voulait retrouver ce qu’on aimait lire quand on avait 12 ans, cette BD d’aventures jouissive, sans prétention, divertissante mais pas débile» déclare notamment dans cet article Bastien Vivès, l’un des trois auteurs de la série. On trouvera au choix ce programme excitant ou peu engageant, en fonction de sa culture et de ses habitudes de lecture — l’auteur de ces lignes se positionne pourtant en faveur de la première proposition — mais le véritable problème de cette déclaration et plus largement du premier volume de Lastman se situe ailleurs.

Dans le contenu, plus encore que dans le format ou le mode de production — le partage des rôles entre les trois auteurs semble fort différent de celui qui a cours dans la plupart des ateliers japonais, où les assistants sont subordonnés à un auteur qui signe seul l’œuvre — Lastman s’inspire donc de la bande dessinée japonaise destinée aux adolescents. Il y est en effet question d’un tournoi, une figure narrative fréquente dans les shônen manga, et plus particulièrement d’arts martiaux. L’amateur de Dragon Ball première période ou Captain Tsubasa (Olive et Tom) y retrouvera avec plaisir les adversaires hauts en couleur, les retournements de situation spectaculaires et la montée en puissance dramatique typiques de ce sous-genre. Les auteurs ont en effet parfaitement assimilé les codes narratifs et séquentiels de leurs modèles, au niveau desquels ils parviennent à se hisser. Même si certaines actions manquent de lisibilité, le découpage conçu par Balak, fondé notamment sur l’alternance de pages ultra-fragmentées et d’actions remarquables traitée en grandes cases ou pleine page, fonctionne parfaitement. En outre, le travail de Sanlaville et Vivès sur les postures et les expressions faciales procure un plaisir que ne suscite pas forcément le tout-venant de la production japonaise, si ce n’est chez Matsumoto Taiyô (dans Ping Pong par exemple) ou Inoue Takehiko (Slam Dunk). On retrouve en particulier dans Lastman le charme des personnages féminins typiques de Vivès, dont la beauté n’est parfois soulignée que par quelques traits, telle sa manière toute personnelle de faire ressortir la fossette qui se trouve sous le nez, que l’on appelle «doigt de l’ange» ou «coupe d’amour»… Bref, sur le plan formel, on peut considérer que c’est une réussite.

Sur le plan du récit par contre, il me semble qu’il y a un écart entre les intentions affichées — dans l’article cité mais également au regard du genre choisi et de l’aspect éditorial de la série, nous y reviendrons — et le résultat, et c’est en cela que Lastman est décevant. En effet, il paraît peu probable que la série déclenche l’adhésion massive de lecteurs enfants ou pré-adolescents, pour une raison simple, qui n’a rien à voir avec le style graphique : au centre du récit est placé un duo de combattants composé d’un adulte et d’un enfant. Or celui-ci reste constamment au second plan, totalement sous-développé au profit de son partenaire, dont la relation amoureuse naissante avec la mère du premier est le principal enjeu émotionnel de ce volume. Même si cela peut évoluer par la suite, en plaçant d’emblée le focus sur le personnage adulte et sur une relation qui s’apparente par certains aspects au fantasme de la MILF, les auteurs font le choix conscient ou inconscient de s’adresser plutôt à des jeunes adultes ou, plus probablement, à des geeks, nostalgiques des séries japonaises pré-citées et/ou sensibles au «fan service», ou encore à des lecteurs de Télérama qui voudraient s’encanailler à lire «le manga de l’auteur du Goût du chlore».

Il y avait pourtant là un potentiel certain pour développer un récit qui puisse rivaliser vraiment avec la bande dessinée populaire japonaise, dans ce qu’elle a de meilleur, mais encore aurait-il fallu pour cela aller au bout de la démarche et s’intéresser avant tout aux émotions, aux espoirs et aux déceptions de l’enfant et le placer au centre du récit ; encore eût-il fallu que les auteurs troquent leurs propres fantasmes contre ceux d’un lecteur de 12 ans et ainsi lui procurer le plaisir qu’ils ont eux-mêmes ressenti à cet âge. De ce point de vue-là, Lastman est bien moins réussi que d’autres tentatives du même style — pourtant perfectibles par ailleurs — comme par exemple Agito Cosmos de Fabien Mense et Olivier Milhaud, en attendant Goligo de Gobi.

Drôle de mélange donc que Lastman, véritable bande dessinée pour adultes qui s’accoutre des couleurs flashy, du mode de diffusion numérique et autres goodies (autocollants, jeu vidéo, etc.) visant les pré-ados, véritable œuvre d’auteur qui se pare des artifices de la culture populaire, échouant vraisemblablement à séduire sur la durée les uns et les autres. De ce point de vue, la Grande odalisque du même Vivès, accompagné pour l’occasion de Ruppert et Mulot, présentait une proposition artistique autrement plus subtile et cohérente.

Bref, contrairement aux apparences, Lastman ne sonne pas le début de la reconquête du lectorat enfantin par les auteurs francophones, probablement l’une des conditions pour un nouvel âge d’or de la bande dessinée européenne. On rêve pourtant que des auteurs du calibre de Vivès emploient leur talent à ouvrir véritablement de nouvelles voies pour l’édition francophone ; on rêve en effet de relire «cette BD d’aventures jouissive, sans prétention, divertissante mais pas débile», symbolisée par Spirou, Batman ou Astro Boy. Le contrat proposé par Lastman n’est qu’à moitié rempli, attendons la suite.

Site officiel de Bastien Vives
Site officiel de Casterman (KSTR)
Chroniqué par en mai 2013

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