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Une Magnifique Journée

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Une Magnifique Journée est un livre dont on peut se demander s’il appartient à la bande dessinée. 48 planches portent chacune un unique dessin, accompagné d’une phrase ou deux, en pied de page. Les phrases résument en un bref récit saccadé les épisodes de la vie d’un musicien européen, de la génération qui a fait la Grande Guerre à vingt ans : on le suit dans ses voyages, autour du 80e parallèle, où il recueille des chants traditionnels, en Amérique enfin. Puis Hitler arrive au pouvoir en Allemagne, la vie bascule, la famille est décimée, la halte en Amérique devient un exil, et le narrateur raconte le bouleversement profond de son existence, la reconstruction d’une vie nouvelle, le travail, la musique, puis la célébrité, jusqu’au soir de sa vie, lorsque sa petite-fille devenue adulte fait connaître «les millions de voix exterminées par la civilisation, ce fragile son fossile», que son grand-père a sauvé de l’oubli.

Pour illustrer les fragments détachés de ce récit, de grands tableaux verticaux, pastels gras ou gouaches épaisses,[1] dessinent le portrait d’une ville. C’est d’abord un écho de Monet : comme ses cathédrales ou ses nymphéas, on dirait la même ville saisie sous plusieurs angles, approchée par ses lumières, ses architectures géométriques, ses lignes presque abstraites. Certains dessins en jouant sur les contrastes poussent la ville au bord du non-figuratif : les immeubles et les rues semblent se résoudre en masses sombres ou vives, en traits de couleurs, en flaques de lumières ou d’obscurité. On reconnaît New York, un pont, une gare, des voitures aux allures années 30, des tramways, un fiacre. Les coins de rue sont familiers, peuplés de silhouettes vaquant à leurs activités quotidiennes.
Grâce à la chaleur de la palette, et aux lumières intenses des personnages et des façades ensoleillées, on passe naturellement de la géométrie de la ville aux portraits des quartiers. La ville est vue sous son aspect le plus humain, le plus singulier. Travaillant les clairs-obscurs, posant souvent les traits et les touches de couleur sur un fond sombre, Pinelli fait éclater des lumières chaleureuses. Pourtant, parfois un détail crée une fugace impression de solitude ou d’hostilité, et on est brusquement dans une ville européenne, où passent des soldats casqués ; ou encore sur le pont d’un navire où un homme seul, debout, regarde devant lui, visage fermé.

Au premier abord la conjonction de ce minutieux feuilletage d’une ville avec le récit de l’exil crée un étrange double rythme. Tandis que le texte résume brièvement l’errance, le déracinement et le difficile réenracinement, le dessin esquisse au contraire de tableau en tableau la profonde familiarité avec un lieu. Le texte parle de la guerre, de la séparation, de la perte, de l’abandon dramatique d’une vie pour tâcher d’en reconstruire une autre, et les images montrent le cadre de cette vie désormais reconstruite, de cet ailleurs presque abstrait (une grande ville américaine) qui devient un «ici», une demeure concrète, peuplée de lumières chaudes. «Magnifique» journée, voyage magnifique parce que sa déchirure est racontée dans le moment même où l’on nous montre sa guérison en acte : un portrait de ville devenue familière. La ville américaine est le bon lieu, l’eutopos[2] où viendront se soigner et s’oublier les blessures ouvertes du Vieux Monde.

Cette expérience a historiquement été partagée par de nombreux artistes européens. En particulier des dessinateurs, des peintres, des écrivains, des cinéastes. Ici, c’est un musicien.[3] Peindre la ville américaine comme une grandiose abstraction géométrique qui devient son contraire (c’est-à-dire un endroit familier), c’est peindre la naissance d’un imaginaire partagé dans la génération des déracinés.[4]

Pour autant la transplantation ne «réussit» pas totalement. Le réenracinement cache un déracinement plus radical, une définitive étrangeté au monde : le narrateur ne cesse de se retirer du monde, aidé par son travail de compositeur et de conservateur. Après l’Afrique, il se réfugie chez les Hopis, puis il s’enferme dans le travail, refuse un poste prestigieux en Europe («Il était bien temps à soixante ans passés de se satisfaire de pompeux postes officiels, de vendre mon silence»). Il finit par s’installer à Albuquerque, dans un mobile home, absorbé dans la composition et dans la contemplation du désert. Le livre tout entier change alors de sens. Il n’y a pas de véritable réenracinement après un exil si radical. Ce qui a été perdu, ce n’est pas l’appartenance à un pays, ou à un continent : c’est le fait même d’être au monde qui n’est plus le même, et l’on ne peut plus être vraiment nulle part que dans l’abstraction solitaire du désert et des œuvres.
La ville alors redevient décor abstrait, emblème de toutes les villes — pourquoi pas ici, au fond, si cet ici vaut tous les autres lieux ? La grande ville américaine est cette fois le non-lieu, l’ouktopos,[5] le décor abstrait, «par défaut», de ce que seront désormais les aventures modernes. Ses tableaux, d’abord familiers, deviennent peu à peu distants et insignifiants, comme ces mots que l’on répète jusqu’à ne plus en comprendre le sens. La vie, elle, s’est réfugiée ailleurs, dans cette distance au monde que les artistes entretiennent soigneusement, depuis les Anciens, pour supporter l’existence.

Le déracinement dépasse alors l’expérience historique de la guerre et de l’exil, pour devenir un destin universel des hommes : c’est sa propre famille qui a disparu dans les camps, mais ce sont les voix oubliées des peuples premiers que le narrateur préserve de l’oubli. Le devoir de mémoire, dans cet exil universel, n’a ni patrie ni communauté : il s’applique à tout ce qui s’évanouit. Une magnifique journée est le portrait saccadé de ce commun combat.

Notes

  1. Ou peut-être d’autres techniques qui donnent cet aspect gras, sombre et chaud aux couleurs, je ne suis pas assez pro pour le dire.
  2. Eu-topos, le «bon lieu», est une des étymologies les plus couramment reçues du mot «utopie».
  3. Ou plutôt plusieurs musiciens, puisque la page de garde annonce sobrement que «l’ouvrage est inspiré des vies de E. Krenek, E. Schulhoff, B. Bartok, A. Zemlinsky et d’autres».
  4. C’est même une fascination plus ancienne : voir le Poeta en Nueva York de García Lorca.
  5. Ouk-topos, le «non lieu», autre étymologie parfois donnée pour le mot «utopie», qui devient alors dans les traductions le pays de Nullepart.
Site officiel de Les Requins Marteaux
Chroniqué par en décembre 2007

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