Mamé

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Posons la vie humaine dans ses extrêmes : très jeune, très vieux. Soit un début et une fin, entre les deux forcément une histoire. Ce livre n’est pas pour autant une biographie ou l’histoire d’une vie. Etre jeune, être vieux peut paradoxalement durer toute une vie,[1] il y aura donc deux personnages. Le lien sera celui du sang, de la famille, réduisant le temps à pas grand-chose, à la distance infra-mince d’un bisou ou d’un câlin entre une grand-mère et son petit fils. Loulou est en primaire, Mamé en sa dernière, et tout deux, sans le savoir, aspirent à en sortir.

Ecole et maison de retraite buissonnières, sont les programmes improvisés qui vont s’imposer/s’offrir aux deux personnages, au gré du hasard, de la chance, de l’improvisation pulsionnelle à l’inattention où se cacher, offrant le beau présent d’une liberté printanière.
Avec Loulou, le fauteuil roulant de Mamé devient un véhicule, un transport en commun effrayant/réjouissant, vers ces morceaux citadins de nature autorisée que sont les parcs et les cimetières. Ils y vont, ils s’y cachent, contemplent et se rappellent. Ils partagent ce qui eut/a l’illusion fragile, douce et tendre d’un début.

Mièvrerie ? Ce débordement de tendresse, cette ville idéale avec sa petite maison de retraite de proximité, pas loin de cette école, de ces rues sans trafic, de ces parcs boisés, de ce cimetière en bord de rivière, etc. Tout cela oui, pourrait le faire penser.
Pourtant, l’intérêt de ce livre est précisément là. Faire une histoire qui ne montre pas mais qui dit en creux la réalité de ce qui ne peut pas arriver. Les maisons de retraites sont loin en périphérie comme tout ce que l’on se cache, les écoles sont des garderies/coffres-forts pour petits trésors[2] et la ville n’est plus à l’échelle du piéton prié de prendre sa voiture comme tout le monde. Alors, oui, cette histoire est impossible. Elle montre des distances qui ne se parcourent plus, qui ont été oubliées par les familles nucléaires, voire effacées sous la doctrine d’un éternel présent impératif, pratique comme un neuroleptique.
Mamé nous offre donc ce constat de ne pas avoir été, de ne pas pouvoir l’être, de ne pouvoir le devenir. A constater, changerons-nous ? Comme dans ce livre devenu étrange, la fin est ouverte, rappelant dans un dernier envol que le «c’est la vie» ne doit pas se limiter qu’à l’expression d’une fatalité.

Notes

  1. Celle d’un autre à la vie courte.
  2. Qui rapporteront un jour, espérons-le.
Site officiel de Loïc Dauvillier
Site officiel de 6 pieds sous terre
Chroniqué par en mai 2008
  • Philéas

    « Faire une histoire qui ne montre pas mais qui dit en creux la réalité de ce qui ne peut pas arriver. »
    C’est effectivement une constante dans les livres de Loic Dauvillier. Dire sans le dire, montrer sans exposer…lorsqu’il ne travaille pas sur des adaptations, c’est sa façon de scénariser. Du coup, la lecture de ses livres n’est pas toujours trés facile mais par contre ça leurs donnent incontestablement une profonde touche personnelle.

    • loic dauvillier

      Bonjour

      Pour commencer, merci pour cette chronique qui me va droit la où ça fait du bien.

      « Faire une histoire qui ne montre pas mais qui dit en creux la réalité de ce qui ne peut pas arriver. » Waw ! merci ! c’est ça que je désire faire… Je ne sais pas si j’y arrive mais c’est agréable de voir que l’on voit ce que je cherche….

      Philéas -> pourrais-tu m’expliquer ce que tu entends par « la lecture de ses livres n’est pas toujours très facile ». Ce n’est absolument pas une critique. J’aimerai juste comprendre afin de m’améliorer.

      • Philéas

        Ce que je veux dire par tes scénarios pour adultes ne sont pas « évidents » c’est dans le sens « sans surprises et sans aspérités » que peut comporter ce terme. Leurs lectures imposent des degrés divers qui obligent souvent à revenir à l’ouvrage pour en saisir toutes les subtilités, toute la teneur du propos.
        Je dis ça parce que souvent une simple lecture me suffit à saisir l’ensemble d’un livre et ceux sur lesquels je suis obligé de revenir pour bien tout saisir sont plus rares. Souvent soit je ne comprend rien et je laisse complètement tomber, soit je comprend à peu prés tout et j’assimile le livre sans y revenir. Les livres sur lesquels je me penche de nouveau dessus tant par plaisir que parce que je sais qu’il me manque des degrés de lectures sont plus rares. Les tiens en font partis.
        C’est dans ce sens là que je dis que la lecture de tes livres « n’est pas toujours très facile ».
        Mais en même temps c’est toute la difficulté de dire sans trop en dire et de monter sans trop en montrer. Et comme j’ai le sentiment que c’est un parti pris dans beaucoup de tes scénarios, c’est en ça que tes livres sont intéressants. Ils remplissent parfaitement leur mission d’exprimer des choses sans les nommer directement. Et c’est d’ailleurs à mon sens un fil conducteur (fil de pudeur ?) qu’on retrouve dans la plus part de tes productions (hormis les adaptations). Mais c’est vrai aussi que du coup parfois il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour saisir ce que tu as voulu dire sans se tromper.
        Mais comme la lecture reste de façon agréable, on y revient généralement avec plaisir.

        • Anonyme

          Oh ! merci !

          Autant, je suis un intégriste de la fluidité dans la lecture; autant, je pense que la lecture ne doit pas être un acte gratuit. Oui, j’ai la prétention de dire que je construis mes histoires avec des épaisseurs différentes.

          Pour bâtir une fiction (ou une autofiction), j’utilise mes questionnements. Je pourrais utiliser les réponses que je trouve, j’obtiendrai alors une histoire pauvre et sans intérêt (à mes yeux).
          J’essaie de construire une histoire en laissant volontairement des trous. Dans l’espoir que le lecteur bouche ces trous avec sa vision, sa perception… sa réponse à sa question.

          Je sais que je vais perdre une partie des lecteurs qui ne verra pas ce niveau. Tant pis !
          Dans ce sens, je peux comprendre que la lecture de mes livres ne soit pas toujours « évidentes ».