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Mano-Blanco Comics

de

Leif Tande, dessinateur-scénariste-éditeur québecois, publie depuis 1997 de petits volumes agrafés sous le label Mano-Blanco Comix. Noir et blanc photocopié, couvertures sépia, lettrage manuel simple et lisible : Leif Tande fait du beau travail.
Dans deux formats (qui correspondent aux deux façons de plier une feuille A4 en deux), on compte en tout six petits volumes : L’oubli, L’entrevue, Tranches de vie, Une seconde dans la vie de l’homme qui pensait cent fois plus vite que les autres hommes (ça c’est le A4 plié en largeur), et Histoire Spaciale et Chronique d’une vie (ça c’est le A4 plié en hauteur).

Graphiquement, Leif Tande est très fort. On pense parfois à Vincent Sardon (pour la saturation des cases étroites et très remplies), parfois à Kaze (pour le minimalisme expressif des crobards), parfois à Tirabosco (pour le grisé cotonneux des fonds, mais en fait, c’est un effet de la photocopie — effet travaillé d’ailleurs, et parfaitement intégré à son vocabulaire graphique).

Et puis, très vite, on arrête de comparer parce qu’on se laisse avaler par les planches et par leur liberté visuelle. Quand le personnage a peur, sa tête explose. Quand le temps passe lentement, son visage se découpe en neuf cases mais pleine planche. Parfois on suit seulement un mouvement de doigts pendant six cases. Parfois l’oeil devient une caméra fixée au plafond, qui suit les déplacements des personnages depuis son socle fixe (et s’il faut les dessiner à l’envers lorsqu’ils passent sous la « caméra », eh bien, où est le problème ?). Leif Tande est très convainquant.

Bon. Et les histoires ? Les comics minimalistes ont souvent le défaut d’être assez jolis esthétiquement tout en n’ayant pas grand’chose à dire. Là, rassurez-vous, c’est le contraire. Des choses à dire, Leif Tande en a des tonnes. Il y ajoute une audace inquiétante : il ose tout, et ça marche.
Dans L’entrevue, il reconstitue les trente terribles minutes qui transforment un chercheur d’emploi normal en loque trempée et tremblotante.
Dans L’oubli, il va au bout de son titre : son personnage finira par oublier de respirer.
Dans Histoire Spaciale, il invente la bande dessinée, comme ça, hop, à partir d’un cadre blanc et d’un type tout nu.
Dans Une seconde dans la vie de l’homme qui pensait cent fois plus vite que tous les autres hommes, il décompose dans un ralenti incensé la chute d’un verre d’eau et « toutes ces choses qui nous passent par la tête quand on fait une bourde qu’on aurait facilement pu éviter en y pensant à deux fois. »
Bref, Leif Tande part chaque fois d’une idée, mais il la prend au sérieux : il la tire, la pousse, la tord, la développe, la pétrit, et de cette bonne pâte modèle un petit récit habile, fascinant, toujours terriblement bien écrit (en plus, on entend même l’accent québécois).

Alors ? Alors Leif Tande, de son vrai nom Eric Asselin, aurait mieux fait de mettre une adresse au dos de ses petits livres beiges. J’en aurais acheté des tonnes pour les offrir. En plus, à 19FF pièce …
En attendant, vous pouvez essayer de fouiller les bacs du Regard moderne, ou de harceler les vendeurs de Super-héros. Dès qu’on a ses coordonnées, on vous les donne.

Site officiel de Leif Tande
Chroniqué par en février 1999

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