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Mon copain le kappa

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La ressemblance en ce qu’elle navigue à la fois entre l’identique et la différence, en ce qu’elle témoigne aussi d’un regard de surface, d’une certaine approximation à voir et à dire, serait la clef de ce livre. L’histoire viendrait de cette ambiguïté, de cette frontière du jugement qui fait que, suivant qui le regarde, le verre est à moitié vide ou à moitié plein. Le jeune Sampei passerait cette frontière entre l’eau et l’air, entre le monde aquatique des kappas et celui plus aérien des hommes[1] par le regard des autres, par leur jugement à lui trouver ressemblance avec les kappas, à le trouver identique ou à le trouver différent suivant le monde auquel ils appartiennent.
Tout se joue dans un certain savoir voir oublié, délaissé, négligé. Les humains trouvent qu’il ressemble à un kappa sans en avoir jamais vu autrement qu’en dessin, et les kappas pensent qu’il est des leurs en imaginant les humains bien plus dissemblables d’eux-même.
Ainsi, uniquement par le hasard de son physique et une forme d’aveuglement venu de deux univers, Sampei est un être des frontières, des marges, un être de bande dessinée devenant vivant plus que d’autres dans l’entre-deux, entre le monde des hommes et celui des yokaï.

A la lecture de ce livre, on se demande aussi si Sampei ne pouvait pas naître qu’à cette époque, en ce début des années 60 où le monde rural se retrouve définitivement drainé par les villes, pour perdre son identité et son regard dans les lumières électrique[2] d’une société de consommation prenant sa vitesse de croisière. Ce sont alors d’autres marges qu’il incarne entre villes et campagnes, entre deux manières de vivre et de voir le monde.[3]
Si l’on ajoute à cela l’absence de ses parents, le fait qu’il doit se prendre en charge comme un adulte,[4] mais aussi son statut d’enfant et la fraîcheur de regard qu’il implique, notre protagoniste se trouve encore renforcé dans son rôle de héros.[5]

L’intelligence de Mizuki Shigeru est, paradoxalement peut-être, de faire rentrer son personnage dans la mythologie dominante de son siècle par celle des yokaï. Par sa rencontre avec un kappa, l’amitié qui en naîtra, Sampei a une double identité comme certains super-héros.
A sa manière, comme les auteurs américains actualisant à travers le super-héroïsme certaines mythologies européennes, Mizuki fait de même avec les yokaï, et Sampei se voit champion de natation quand il est confondu avec son copain le kappa. Bien sûr, il y a ici moins une double identité qu’un double quasi identique. Mais s’il devient champion c’est bien par des forces, des capacités physiques surhumaines qu’il semble posséder aux yeux gauchis des hommes.

C’est cette vision humaine, ce regard accentué avec le siècle qui fait rire Mizuki et lui fait apprécier les yokaï. Il sait que tout n’est que regards, explications pour se rassurer et se faire peur, pour fuir ce messager de la mort grotesque qui a emporté le père et le grand-père de Sampei, mais qui échoue toujours lamentablement à s’emparer de ce dernier.
Avec le XXe siècle, les yokaï sont devenu une explication du monde venu des campagnes japonaises et de leur rapport à la nature. Mizuki a connu cela. Mizuki est Sampei. Comme ce dernier, il s’est levé tard, aime dormir, regarder et cela le faisait passer pour un idiot, un être en marge auprès des instituteurs et de ses camarades. Mizuki est Sampei, mais comme point de départ pour vivre dans le monde, pour être mangaka. Kitaro exploitera plus franchement cette univers exotique,[6] et NonNonBa, trente ans plus tard, évoquera précisément cette enfance d’avant guerre. Dans ce bel album, l’auteur émerge, se découvre plus qu’un copain avec lesquels il s’agira d’affronter la vie, en faire les arguments qui entretiennent les charmes du monde.

Notes

  1. Aérien dans le sens où il respire l’air.
  2. Pour Mizuki Shigeru le monde des yokaï s’est évanouï avec la généralisation de l’éclairage électrique.
  3. On voit dans ce livre la télévision apparaître dans un foyer.
  4. Il deviendra orphelin de père au cours du récit, sa mère travaille à Tokyo mais il ne l’a jamais vue. Après la mort de son grand-père, Sampei doit se débrouiller seul, s’occuper de la maison, des champs, et aller à l’école.
  5. Dans l’antiquité un héros était un demi-dieu. Sampei est par le sort un demi adulte/demi enfant, par le regard des autres un demi humain/demi yokaï, et, plus symboliquement, par l’évolution du monde où il vit, un demi citadin/demi campagnard.
  6. Dans une veine fantastique qui s’épanouit déjà ici, p. 230, dans la poursuite de Sampei par un messager de le mort grimé.
Site officiel de Mizuki Shigeru
Site officiel de Cornélius
Chroniqué par en avril 2010

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