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Pourquoi j’ai tué Pierre

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Il y a des formes de l’autofiction ou de l’autobiographie moins gratuites que d’autres. Il y a des intimités qui ne sont pas des filons faciles mais des douleurs, des démangeaisons. La reconstruction d’une identité humaine dans le récit est un des plus grands pouvoirs de la poésie, et la poésie en image n’y fait pas exception. Au contraire : la diversité des styles et des tons, la multiplication de fragments que constitue naturellement la construction d’une bande dessinée semble y être particulièrement adaptée.
Pourquoi j’ai tué Pierre est l’histoire d’une telle reconstruction : le narrateur a été abusé, enfant, par un curé rondouillard, libertaire et pédophile ; il s’est construit, ou détruit, autour de cet événement ; il parvient à l’âge adulte et cherche à recomposer son existence en réglant enfin son compte, le mieux possible, à ce fantôme étouffant.

Mais rassembler les fragments d’une existence pour recomposer l’histoire de soi, c’est aussi toujours brosser l’histoire d’une époque. En arrière-plan du récit d’Olivier Ka, qui est puissamment centré sur le narrateur lui-même, sa chute, sa crise et sa délivrance finale, on trouve ainsi une autre chute, une autre crise : celle de l’époque et de la génération qui ont rendu possible son histoire personnelle.
L’épreuve que raconte l’auteur est donc aussi la mise à l’épreuve d’un monde de références, de valeurs et d’espoirs qui s’est trouvé un beau jour bouleversé et remis en cause. Fils de parents artistes anars, gauchistes éclairés, aux mœurs progressistes,[1] et petit-fils de grand-parents cathos classiques et gentils, le petit Olivier Ka ressent sans l’analyser le conflit latent entre ces deux cultures et ces deux points de vue sur le monde.[2]

Mais le déclencheur littéralement dramatique de l’histoire, c’est le geste de Pierre. Pierre est un curé progressiste ( ?) ou libertaire ( ?), ami de la famille, ami d’Olivier lui-même, et qui pourtant, après l’avoir invité dans la colonie de vacances qu’il gère, va le violer, fournissant ainsi la matrice à partir de laquelle tout le reste de l’histoire va se déployer, à commencer par la reconstruction psychologique et chronologique, qui est comme scandée par les étapes d’un meurtre intérieur (« j’ai tué Pierre parce que j’ai sept ans », « parce que j’ai huit ans », « parce que j’ai dix ans » : chaque chapitre du livre s’ouvre sur cette façon assassine de retisser les années qui passent).
Le livre est construit en deux longues séquences « montantes » (la lente ascension vers le viol, puis la lente ascension vers la délivrance, le meurtre symbolique de Pierre), elles-mêmes composées de plusieurs séquences courtes, puis de plus en plus longues, qui piègent le lecteur et le font peu à peu pénétrer dans l’âme du narrateur.

Ainsi la première « moitié » du récit commence par peindre les premières années, entre les culpabilités d’enfant qui se tripote et la joie éclatante des vacances baba-cools, en trois séquences courtes (4 pages chacune) ; puis vient la rencontre avec Pierre et l’entrée timide dans un monde plus adulte (une séquence de 10 pages) ; enfin vient la longue séquence de la colo dans laquelle Pierre a invité Olivier, longue séquence de 38 pages qui se conclut sur le viol : tout se passe comme si les séquences précédentes étaient des respirations brèves puis plus profondes avant la longue apnée nécessaire pour affronter d’une traite la scène du viol, dix planches hallucinées, fixées dans un gaufrier de six cases rigide et dur, rédigées en une voix blanche qui se déplace du sommet de la case à son pied, sur des dessins monochromes qui s’irritent, deviennent violents, vénéneux.[3]

La seconde moitié du récit détaille les efforts du narrateur devenant peu à peu adolescent puis jeune adulte : il veut se construire une vie et à nouveau les sous-chapitres sont courts (2 à 4 pages chacun) : premières copines (et sexualité pas facile), séparation des parents (l’amour n’était donc pas si libre), enfant, projets… Mais une ombre plane sur ces planches au dessin pourtant à nouveau clair et coloré. Comme dans la première moitié de l’album, une séquence plus longue (8 pages) marque le début de la plongée : une crise, un flash, un retour d’acide du narrateur, traité comme une transe chamanique, dans laquelle tout le passé remonte à la surface en déséquilibrant la construction même des planches.
A partir de cette crise s’ouvre la seconde longue séquence (31 pages) qui raconte le dénouement, la recherche et le « meurtre » symbolique de Pierre. Cette séquence est scandée par les changements de style graphique (polaroïds à peine retouchés, aplats très contrastés, travail sur photos solarisées, etc.) : tout semble souligner l’éparpillement intérieur du narrateur au moment de refermer enfin le cycle de son histoire, jusqu’à ce qu’enfin la planche finale, qui rassemble tous les différents « Olivier » aux âges différents en une seule image muette et souriante — réconciliés ?

Soixante-huitardisme et curé pédophile, le risque de tomber dans les clichés et les effets de mode sordides était grand. De ce point de vue, le récit est à la fois une réussite et une diversion : une réussite, parce qu’il concentre immédiatement le regard sur l’histoire du narrateur, qui en est la seule ligne directrice et l’axe autour duquel tout tourne ; une diversion, parce que cette concentration alliée à la fascination qu’exerce la transgression de Pierre laisse subsister le reste du discours comme à l’arrière-plan.[4]

Dans cet arrière-plan, c’est le jugement d’une époque qui s’instruit. Le geste de Pierre fait basculer dans l’interdit le monde sensuel de la permissivité, et nourrit les doutes d’Olivier sur la liberté de sa propre famille.
Avec le viol, en effet, l’idée d’interdit ou de norme est automatiquement ressucitée (il faut une loi pour que quelque chose soit bien ou mal par rapport à elle). Le viol met ainsi tout en crise, même la vie passée, déjà déchirée entre parents libertaires et grands-parents catholiques : dans la figure de Pierre, ce sont à la fois la liberté sensuelle de la famille et le cocon catholique des grands parents qui sont souillés, ou mouillés dans une sale affaire. Il va falloir se recontruire sans.

Dès lors le choix de l’axe unique, l’axe de soi, est le seul possible, et il n’y a aucune autre solution, aucune autre thérapie, aucune autre justice possible que celle qui consiste à redérouler l’histoire, à se reparcourir soi-même, à se mettre en histoire, pour que l’homme nouveau abandonne la dépouille de l’homme ancien enfin tué.
Pierre, c’est le narrateur lui-même, ou plus exactement le nom qu’il donne à sa part de fardeau qu’il déposera enfin à la fin, et la couverture illustre magnifiquement cette intrication de l’Ogre et de sa victime. Il n’y a qu’un coupable, et pourtant personne n’est innocent.

Notes

  1. L’identité des parents aurait pu pousser le récit vers la chronique people : Olivier Ka est le fils de Paul Carali, éternel rédac chef du Psikopat. On aurait pu avoir droit à une sorte de règlement de compte générationnel dans le milieu de la bande dessinée gauchiste, comme si Charlotte Gainsbourg faisait une chanson contre Jane Birkin. Or ce n’est pas le cas : le narrateur n’instruit pas le procès des individus, et c’est une réussite discrète que d’avoir totalement évité cet écueil.
  2. Sur ce point, on est tenté de voir un parallèle avec Les Mauvaises gens de Davodeau : là aussi, l’engagement anti-conformiste et progressiste rencontre la foi et la permanence des structures chrétiennes de la culture française. Tout sort de la macération de cette grande matrice — mais ce qui joue un rôle décisif chez Davodeau, et qui n’existe pas chez Olivier Ka, c’est le monde du travail.
  3. On pense au Larcenet de Presque, dont on retrouve le dessin irrité et noir, comme si la patte du dessinateur se débattait avec les souvenirs d’une violence impossible à représenter.
  4. Au passage : à travers les parents, c’est d’une séquence particulière de l’histoire culturelle qu’il est ici question, celle dont ces derniers temps on a pris l’habitude d’instruire le procès en soixante-huitardisme. Après avoir fait de « Mai 68 » une sorte de valeur culturelle collective à peu près aussi intouchable que « Charlaznavour » ou les T-shirts du Che, on se met donc à tirer à boulets rouges sur le même « Mai 68 » avec exactement aussi peu d’intelligence qu’on avait mis à l’encenser. Sur ce sujet difficile, Pourquoi j’ai tué Pierre offre des angles de réflexions nuancés et complexes qui valent mieux que les retours de bile d’un ministre de l’ordre juste ou les braiements indignés d’un pigiste à Libé.
Site officiel de Olivier Ka
Site officiel de Delcourt (Mirages)
Chroniqué par en septembre 2007

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