Retour à zéro

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Il y aurait peut-être trois manières d’apprécier la science-fiction dans sa réalisation et sa lecture. La première serait de l’estimer comme une fable philosophique, une expérience fictionnelle pour mettre en scène des idées abstraites aux assises scientifiques ou pour le moins relevant d’une science vulgarisée. La deuxième serait de discerner en celle-ci un phénomène culturel qui peut en dire long sur l’esprit d’une époque, d’une société ou d’un auteur, de leurs rêves ou de leurs angoisses. Enfin, la dernière serait de voir la science-fiction comme l’us d’une prospective prophétique, sorte d’oracle dévoué à une religion informelle d’un progrès matériel miraculeux et déterminant, où la technologie est à la technique ce que l’astrologie est à l’astronomie.

C’est cette dernière forme de science-fiction qui domine actuellement et de manière écrasante dans la plupart des médias. On la dénomme généralement sous l’expression connivente de « sci-fi », son principe essentiel relève de la tradition, elle parle de l’avenir avec des moyens du passé et se veut souvent « visionnaire » comme les prophètes.
La science-fiction comme expérience intellectuelle devient plus rare car elle parle avant tout d’un présent à l’aune de l’avenir sous la forme de prospectives ou d’anticipations. Un présent volontiers translaté, distordu jusqu’à l’hypertrophie par quelques hypothèses de nature scientifique et qui offre par conséquent des futurs qui vieillissent. Aux yeux exclusivement emplis de « sci-fi », ces derniers font rire ou, pire peut-être, provoquent une de ces nostalgies « postmodernes » échappatoires, via des surgeons rétro-futuristes ou steampunk cultivant le plus souvent un maniérisme acculturé.
Aux yeux emplis de science-fiction, par contre, ayant compris que cette dernière parle moins de l’avenir que d’un présent comparé aux possibles de celui-ci, l’attrait de ces œuvres expérimentales est d’être les témoins d’un rapport au monde qui interroge le nôtre. Que l’on soit au milieu des années 1950 ou en 2015, il y a une envie d’appréhender l’avenir qui en fait un dénominateur commun, malgré des écarts formels et temporels. Cette appréciation poursuit la valeur expérimentale de la science-fiction, là où la « sci-fi » ne voit que des erreurs de prévision dues à des impasses techniques ou théoriques généralement regardées de manière condescendante.

Des trois manières évoquées plus haut, la deuxième découlerait de la première et en serait une forme d’épistémologie. La troisième aurait plus à voir avec une idéologie sans recul, un dogme autonome et simpliste tout à l’illusion des « technologies » (toujours qualifiées de « nouvelles » ou de « révolutionnaires ») pouvant tout résoudre, offrant forcément tout les possibles et toujours inconséquemment. Un aspect d’autant plus problématique aujourd’hui, que ce type de discours ne se limite plus à la fiction mais envahit de plus en plus les sphères économiques, politiques, voire scientifiques elles-mêmes.

La « sci-fi » se référant avant tout au passé de la science-fiction pour évoquer l’avenir, tourne naturellement son regard vers l’exploitation d’œuvres emblématiques de celle-ci. En neuvième chose comme ailleurs, cela se fait soit avec l’idée d’inspiration, soit avec celle d’adaptation. La première tout à l’indirect ou aux nouveaux mélanges, pratique abondamment clins d’œil et allusions qui feront les gorges chaudes des fans ou autres phénomènes à identification grégaire ; la deuxième se fait principalement par une remise au goût du jour (une mise à niveau) grâce à quelques esbroufes formelles.
Les adaptations des romans de Stefan Wul chez Ankama étaient jusqu’à maintenant typiques de cette manière de procéder. Cela ne fait pas des œuvres désagréables en soi, mais sans discours autre que l’hommage, et une mise en valeurs plus ou moins consciente de savoir-faire techniques (scénaristiques et/ou visuels) habiles et chatoyants dont la conformité au goût du jour est vendue comme un « progrès », mais ne cachent ni une forme de vacuité, ni une impossibilité d’être au monde autrement qu’en le fuyant.
Retour à zéro est un titre d’une étrange justesse. Il s’agissait d’un départ pour Stefan Wul, sa première œuvre au Fleuve Noir dans la collection Anticipation, et, peut-être, d’une manière autrement prospective, un moyen de ne plus être le dentiste Pierre Pairault et de repartir différemment dans la vie.

Si l’œuvre de Wul est un retour pour la majorité de ses lecteurs[1], ce premier roman est aussi celui qui suscita le moins d’empressement pour être adapté en bande dessinée auprès des différents auteurs contactés pour le projet d’Ankama.
Œuvre du décollage ou de l’’envol, elle apparaît pour certains avoir plus de défauts que de qualités. Pourtant son intérêt est certainement moins dans son histoire que comme révélateur d’un processus, voire d’un zeitgeist. On sait que l’écrivain s’est mis à écrire après avoir lu un livre de science-fiction médiocre, en se disant qu’il pourrait faire mieux. Ce Retour à zéro en est littéralement un et contient en quelque sorte une critique ou un bilan, par une forme de mise à plat symbolique, de cartographie schématique plus ou moins volontaire d’un imaginaire, de ses sources et de ses méthodes pouvant faire émerger ou circonscrire des lacunes à explorer.
On comprend alors que les auteurs de « sci-fi » puissent se bloquer devant une telle œuvre qui, d’une certaine manière, les anticipe dans leurs travers, les renvoie à eux-mêmes, à leurs astuces de faiseurs mais aussi à leurs dérives spirituelles, avec cette fin trop explicite où une autre planète devient un paradis pour de nouveaux Adam et Eve.
On comprend aussi que ce roman ne pouvait qu’intéresser des auteurs essayant de comprendre leur art par son histoire, ses origines, son rapport au monde et ses mécanismes, autrement que pour en faire leur petit cinéma de papier.

En tant que scénariste et historien de la neuvième chose et de ses à-côtés, Thierry Smolderen sait justement pratiquer une « science-humaine fiction »[2] où se déploie et se partage une forme de clairvoyance, sachant rester loin de cet attractif premier degré de l’effet ou du sensationnel.
Avec Laurent Bourlaud, il poursuit ici une démarche entamée il y a plusieurs années dans la série McCay[3] ou plus récemment avec le récit complet Souvenirs de l’empire de l’atome[4]. Travail exploratoire par le texte et par l’image, c’est à chaque fois un paysage culturel qui est détaillé et dont le questionnement fait récit et fiction. Une attention originale qui s’affirme presque comme méthode.
L’inédit est ici qu’elle entre en écho avec cette préoccupation de Wul d’avoir voulu faire une mise à plat intuitive pour commencer. Fiction de créateur ? Fiction de lecteur ? C’est aussi dans cette ambiguïté que se loge le travail des auteurs de l’album, dans le sens où ce qu’ils proposent comme « paysage culturel » de l’écrivain du Fleuve Noir reste une hypothèse, une prospective, une anticipation à rebours ayant suffisamment de rigueur dans ses propositions et la qualité de ses recherches (de ses trouvailles en bibliothèque), pour ne pas être simplement qualifiée d’amateur[5].
La réussite du livre serait de boucler une boucle. De montrer une science-fiction qui ne retourne pas vers son passé uniquement pour accommoder les restes et s’en divertir, mais bien pour poursuivre l’idée de science et de fiction à travers une interrogation première qui relie ces deux mots, ne les limite pas à l’idée de prophétie à renouveler aux premières craintes de changements trop marqués, mais pour faire au contraire ressortir une curiosité, un goût pour la compréhension et la recherche, avec son corollaire de questionnements, de processus déductifs ou inductifs.

Notes

  1. Des lectures généralement de jeunesse, initiées par divers collections ou éditeurs (Présence du futur, Folio junior, Folio S.-F., Lefrancq, aujourd’hui Bragelonne.) voire par les films de René Laloux (La planète sauvage avec Roland Topor et Les maîtres du temps avec Moebius, films inspirés respectivement de Oms en série, et de L’orphelin de Perdide.).
  2. Une science qui serait l’histoire culturelle.
  3. Dessin de Jean-Philippe Bramanti.
  4. Dessin d’Alexandre Clérisse.
  5. Et puis les artistes seraient des chercheurs comme les autres, ils auraient juste des méthodes un peu différentes.
Site officiel de Ankama
Chroniqué par en mars 2015

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