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The Red Monkey dans John Wesley Harding

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Pour clarifier la ligne, disons de suite que l’album est dans la distance, de celle qu’il y a entre la ligne claire et nous aujourd’hui.

Comme il s’agit d’une bande dessinée, d’une œuvre, cette distance en contient d’autres. Il y a par exemple celle évidente à tous, celle spatio-temporelle d’un récit s’ancrant en Afrique du Sud, dans sa dimension présente, contemporaine et ailleurs que dans le noir et blanc où nous croyons la voir. Des kilomètres de distance donc, et pourtant un même fuseau horaire qui lie pour un album un autre hémisphère à une école stylistique de la bande dessinée francophone ayant franchi un nouveau siècle.
Il y a également le personnage principal, jeune lui aussi mais avec au moins dix ans de plus que le plus connu,[1] le contraire d’un scout[2] et ayant une caractéristique physique distinctive moins capillaire que «podologique».
Ici pas de houppette, plutôt quatre mains, dans cette différence entre «ceux qui marchent debout» et ceux arboricoles, avec l’idée moins d’involution que de mutation quasi super-héroïque, et cette possibilité utile dans certaines circonstances de pouvoir grimper de plus d’une tête quand cela est nécessaire. Notons que rouquin, sa couleur pourrait redoubler la moquerie de ceux d’ici ou d’ailleurs,[3] mais il l’assume, en fait son sobriquet, affirme ce rouge et sa différence physique comme une bannière et une vision marginale du monde enrichissante.[4] Profession indécise dans les deux cas, il n’est pas reporter mais dessinateur de comics, et ses aventures au coin de la rue font/feraient/feront le suc de ses récits publiables un jour certainement.

Post quelque chose[5] oblige, la distance ne tient pas qu’à ces différences mais aussi au fait de savoir que tout fait récit, histoire, et que l’on est façonné par eux. Tintin ne se savait pas dans la possibilité de vivre un récit et s’ignorait porter une vision du monde, The Red Monkey si.[6] Et quand il propose une explication qui semble un délire aux lecteurs/lectrices, il peut prendre conscience lui aussi qu’il s’agit d’un délire. Si au final ce délire n’est pas un délire, on comprend alors que la réalité dépasse la fiction, et ce même dans une fiction qui alors devient très réaliste. The Red Monkey est donc vraiment un héros et «a ouvert bien des portes».

Joe Daly pourrait dire «The Red Monkey c’est moi» comme Hergé avec Tintin, mais avec ces distances/différences que le dessinateur sud-africain a à peu près le même âge que son personnage et qu’il partage la même profession et la même passion pour la culture populaire.[7]
John Wesley Harding est une aventure d’aujourd’hui. L’Afrique la plus lointaine de l’Europe[8] n’est pas un décor exotique, et comme le reste du monde développé elle n’est pas à découvrir autrement que dans une culture urbaine mondiale qu’elle s’approprie, développe ou subvertit. La terra incognita n’est plus sur les cartes ou dans ce qui se cache mais dans les distances que l’on perçoit et que l’on veut dévoiler.[9]

Notes

  1. Tintin avait 17 ans d’après Hergé.
  2. Comme partout, le scoutisme y semble d’une autre époque, mais avec cette nuance locale, où Lord Baden-Powell est connu pour devoir une part significative de sa gloire à son rôle contre les Boers pendant la guerre du même nom.
  3. Les indonésiens comparaient les hollandais aux orang-outangs.
  4. Assurance qui en fait (enfin) un adulte, alors que Tintin même à 17 ans était déjà très sérieux, trop adulte.
  5. Modernité ?
  6. Lucidité qu’il se cache à lui-même et à nous-mêmes, par un langage caricatural et semblant aussi limité que le limitant. « Eh, ouais mec ! »
  7. John Wesley Harding est le titre d’une chanson d’un album homonyme de Bob Dylan datant de 1968.
  8. D’Occident en général.
  9. Quitte à les voiler à nouveau pour mieux les montrer. D’où aussi ce jeu de masques et de faux-semblants s’alliant ici, qui plus est, à l’humour.
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Chroniqué par en février 2009

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