#TourDeMarché (4e saison)

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(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur les rézosociaux)

2025 débute, et en guise de bonne résolution pour la nouvelle année, voici la reprise du #TourDeMarché, en espérant pouvoir me montrer un peu plus régulier. Actualité brûlante oblige, cette semaine, on va parler acquisition. C’est parti !
En effet, l’information (attendue) est tombée le lendemain du Jour de l’An, avec toute la poésie d’un communiqué de presse : « les groupes Delcourt et Editis officialisent leur rapprochement ». Félicitations aux jeunes mariés, serait-on tenté de dire. La réalité est un brin moins romantique : « Après une phase de négociations en juillet 2024 et l’aval de l’Autorité de la concurrence en décembre dernier, Delcourt, troisième éditeur français de bandes dessinées, rejoint le groupe Editis. » Livres Hebdo précise encore : « Cette opération […] doit permettre au deuxième groupe d’édition français [Editis] de renforcer sa position sur le marché de la bande dessinée et du manga […] tout en offrant à Delcourt les fonds nécessaires à son développement. »

Ce mouvement de concentration, qui voit la création progressive d’une poignée de grands groupes dominant un secteur d’activité, n’est pas spécifique au petit monde de la bande dessinée, ou même à l’univers du livre, mais se retrouve un peu partout. Ainsi, après des années de consolidation progressives, plus de 90 % des médias américains sont contrôlés par « The Big Six », soit News Corp., TimeWarner, ComCast, Sony, Viacom et Disney.

Pour revenir à la bande dessinée, je me suis plongé dans mes archives pour retrouver les forces en présence début 2004, 2014 et 2024 dans les bilans annuels de Livres Hebdo. Et voici ce que cela donne, pour les parts de marché des éditeurs :

On retrouve plus ou moins les mêmes en tête de classement, mais cette apparente stabilité masque les différentes acquisitions qui ont permis à ces groupes de maintenir et parfois d’étendre leur position sur le marché. rapide tour d’horizon, sans prétention d’exhaustivité.

Média Participations procède au rachat des éditions Dupuis (2004), Niffle (2011), Marsu Production (2013), Graton Editeur (2020) et Vega (2020).

Glénat récupère le département BD des éditions Albin Michel (2007), celui des éditions Milan (2008) et les éditions 12bis (2013).

Delcourt devient actionnaire majoritaire de Tonkam (2005), acquiert le département BD des éditions Robert Laffont (2009) et les éditions Soleil (2011).

De son côté, Hachette s’offre Pika (2007) puis les Editions Albert-René (2008 à 60 %, puis 2011 à 100 %).

Enfin, Madrigall (holding de la famille Gallimard) s’offre Flammarion en 2012, et absorbe Sarbacane (2020).

Voilà pour les cinq groupes qui représentaient ensemble plus de 75 % du marché en 2014, et tout juste 60 % en 2024. Certes, il faut garder en tête que le marché a sérieusement évolué sur cette période, passant de 38,2m d’exemplaires pour 357m€ de chiffre d’affaires en 2003 proches des 36,7m d’exemplaires pour 417m€ en 2013, avant d’atteindre 75m d’exemplaires et 877m€ en 2023.

Indéniablement, c’est l’acquisition de Soleil par Delcourt (au moment où Mourad Boudjellal se tournait vers le rugby) qui a été un point de bascule, permettant l’éditeur d’entrer dans la cour des grands en passant la barre (symbolique ?) des 10 % de parts de marché. Dans les rayons des libraires, Soleil continue toujours d’exister, avec ses collections, ses auteurs et ses succès. Et c’est le cas de la plupart des maisons d’éditions qui ont été absorbées au fil des ans, permettant au groupe constitué de s’adresser à un lectorat plus large. Il y a d’ailleurs de grandes chances que cela continue, puisque Editis se félicitait en septembre 2023 du lancement de « sa 55ème maison d’édition, Chatterley, dédiée à la romance », avec un communiqué de presse aux airs de faire-part de naissance. Encore une fois, ce n’est pas spécifique à la bande dessinée : si le graphique que j’ai partagé plus haut sur les « Big Six » existe, c’est bien parce que la perception de diversité tend à dissimuler la réalité de la concentration de l’activité entre une poignée d’acteurs.

L’intérêt de ces manœuvres, c’est d’optimiser les outils de travail « en coulisses » — on pense à la structure de diffusion-distribution dans le cas particulier du livre, ou des postes plus prosaïques comme la comptabilité et le contrôle de gestion. (parfois, on se limite même à racheter l’outil de travail, comme en 2015 lorsque Editis, justement, se porte acquéreur du pôle de distribution de La Martinière, composé de Volumen et Loglibris, après accord de la Haute Autorité à la Concurrence)
Et puis bien sûr, il y a l’influence que le poids que l’on représente au sein du marché confère, que cela se joue sur le plan économique (pour négocier des conditions commerciales plus avantageuses) ou symbolique (pour obtenir plus de reconnaissance). Les relations compliquées entre Dupuis et le Festival d’Angoulême sont une illustration de ce second point : estimant être en décalage avec la ligne éditoriale du FIBD, l’éditeur en a été absent de 1986 à 1993, de 1996 à 2005, et enfin de 2012 à 2016.
Même constat pour Glénat, qui annule sa participation à l’édition 2022 un mois avant la tenue de la manifestation, « par solidarité » avec ses auteurs après qu’aucun de ses ouvrages ne figure dans la Sélection Officielle du Festival. Au final, Glénat était bien présent à Angoulême cette année-là, mais installé dans une librairie à l’écart des espaces officiels, et dont payants, du Festival. Un coup de pression tout à fait assumé, en forme de sanction commerciale.

C’est bien sûr l’importance de ces deux éditeurs qui donne une résonnance médiatique à ces sorties — on se souvient aussi de Guy Delcourt demandant une « refonte radicale » du FIBD en 2016. Outre une maison d’édition, Editis récupère donc un porte-parole de premier plan sur le secteur de la bande dessinée. Selon les médias, le montant de la transaction serait évalué entre 110 et 140 millions d’euros.
Le président-fondateur Guy Delcourt reste en place, et se félicite de ce rapprochement visant à « poursuivre énergiquement notre développement, dans le respect de notre identité et la préservation de notre autonomie, tout en tirant le meilleur parti de la dynamique collaborative ». Oui, c’est beau comme du Largo Winch.

Dossier de en janvier 2025

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