L’art zombi

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Ça y est, il semblerait que la bande dessinée, au moins en France, a enfin passé les fourches caudines de la respectabilité intellectuelle ! Les honneurs n’en finissent pas : récemment, Hergé a investi le Grand Palais, tandis que les prestigieuses éditions Citadelle & Mazenod ont consacré un volume de leur collection « L’Art et les grandes civilisations » à la bande dessinée.

Les nouvelles initiatives critiques se multiplient aussi : courant 2017, même Le Débat, revue à laquelle on a pour coutume d’ajouter l’adjectif « intellectuelle », a publié un numéro spécial entièrement consacré à ce qu’elle a appelé le « Sacre de la bande dessinée » (Le Débat, n°195, 2017/03, 208 pages). En parallèle, les Cahiers de la BD ont été ressuscités et comptent désormais six numéros. Dans le même temps, The Comics Journal, à l’arrêt depuis quelques années doit être prochainement relancé. Faut-il s’en réjouir ? Ces initiatives visent-elles à mettre en valeur la bande dessinée comme art dynamique et innovant ? Ou le 9e Art est-il une excuse pour redonner un vernis de jeunesse à des publications poussiéreuses ?

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Il paraît donc que la bande dessinée croule sous les reconnaissances. Le numéro du Débat cité plus haut et dont la traditionnelle couverture avait pour l’occasion été égayée par la citation d’une paire d’yeux dessinée par Hugo Pratt, aurait donc été une consécration — un sacrement faut-il probablement dire pour paraphraser son titre pompeux. Cette notion de « sacre » justement mérite que l’on s’y attarde : d’après le Larousse, le sacre servait jusqu’en 1968 à désigner le sacrement d’un évêque. Le terme est aussi employé pour désigner « la cérémonie religieuse pour le couronnement des rois, des empereurs », ou la « consécration solennelle de quelqu’un ou de quelque chose ». L’objet du numéro est donc clair : l’adoubement de la bande dessinée par la revue intellectuelle. Et la presse, bon public comme il se doit, d’applaudir cette intronisation (voir chez Libération, Le Monde, Le Figaro ou sur France Culture). Seules quelques voix discordantes ironisent sur l’absence de débat dans ce numéro et sur l’absence d’originalité du propos (voir cet article sur Les Influences, le billet de Didier Pasamonik ou encore et surtout le numéro 11 de Pré carré).

Le contenu du numéro justifie-t-il une telle absence d’humilité ? On peut en douter. Les contributeurs forment un aréopage ratiocinant, mélange d’habitués de la revue et de soi-disant VIP du secteur dont l’heure de gloire appartient souvent au passé. A noter aussi que Tintin est à nouveau appelé à la rescousse pour illustrer les qualités du 9e Art — on appréciera l’originalité et l’audace du choix. Pas de débat ici, mais bien du consensus mou. Ça n’est pas la reconnaissance artistique de la bande dessinée qui est célébrée ici, mais bien l’importance du marché qu’elle représente.

D’ailleurs, et il aurait peut-être fallu commencer par-là, que vient faire la bande dessinée dans une revue dont les principaux axes de réflexion sont l’histoire, la politique et la société[1] ? Les articles rassemblés ne répondent pas à la question. Probablement ce numéro nous informe-t-il plus sur l’évolution du Débat, revue à l’origine conservatrice qui aujourd’hui fait l’effort de s’intéresser à un art populaire telle que la bande dessinée. Dans ce titre « Sacre de la bande dessinée », Le Débat ne joue pas le rôle du thuriféraire mais bien de l’autorité religieuse suprême, voire de dieu lui-même. Plutôt que d’un sacre de la bande dessinée, il faut plutôt voir une auto-consécration du Débat, une tentative de réaffirmer son rôle central dans la vie intellectuelle française. Il s’agit probablement aussi pour la publication et certains de ses auteurs de redorer leur blason, de se dépoussiérer en abordant un art comme la bande dessinée, encore considéré comme novateur et jeune.

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Malgré l’annonce du sacre, ce numéro ne change donc en rien la donne : la bande dessinée ne dispose pas des habits critiques qu’une discipline promise à tant d’honneur devrait arborer. Ce vide est régulièrement évoqué avec en écho l’inquiétante malédiction de (presque) toutes les revues de bande dessinée, qui ne cessent de couler et disparaître, dont Kaboom est la dernière en date. Lancée en 2013, elle a arrêté de paraître fin 2016. Et pourtant, son instigateur avait un CV suffisamment crédible pour laisser espérer qu’il ne commette pas les mêmes erreurs que ses prédécesseurs : ce Monsieur n’était autre que Stéphane Beaujean, entrepreneur-libraire qui travaillait à l’occasion avec Chronic’art et est depuis devenu Directeur artistique du festival d’Angoulême.

Alors que Kaboom disparaissait, un autre titre (re)émergeait : Les Cahiers de la BD qui synthétisent bien les problèmes et les insuffisances de la critique de la bande dessinée. Le magazine reprend le flambeau d’une publication elle aussi éphémère d’il y a plusieurs décennies : Schtroumpf, devenue Les cahiers de la bande dessinée puis Les Cahiers de la BD. A l’origine du projet financé en ligne, Vincent Bernière, déjà connu pour avoir dirigé les hors-séries bande dessinée du magazine Beaux Arts et pour être directeur de collection chez Delcourt, ainsi que créateur des éditions Revival, dont il fait allègrement la promotion sur la page Facebook des Cahiers de la BD ((A qui pourrait être surpris qu’un directeur de collection/éditeur s’occupe d’une revue critique de bande dessinée, on rappellera que le numéro du Débat cité plus haut a été dirigé par Benoît Mouchart, directeur éditorial bande dessinée chez Casterman.)). On notera le passage du terme de « bande dessinée » à « BD » — plus facile à écrire et plus rapide à prononcer — trahissant probablement une volonté de ratisser large et de ne pas donner l’impression d’être intellectuel.

Est-il dès lors nécessaire de préciser que par leur ambition et leur absence de culture théorique, ces cahiers n’ont rien à voir avec ceux du cinéma ? Il s’agit bien ici de parler de BD de manière légère et à grands renforts de classements ou de listes permettant de guider le lecteur vers les Fnac ou Amazon où il pourra acheter ces albums. Revival vient d’ailleurs de publier une Bédéthèque idéale, énième liste de « 99 BD qu’il faut avoir lues au XXIème siècle » (ou en trouvera l’annonce sur la page Facebook des Cahiers de la BD)[2]. La revue utilise une mise en page vieillotte qui évoque une esthétique Monoprix, le tout trahissant une volonté de s’inscrire dans une esthétique pop que les rédacteurs doivent espérer indémodable.

Sans surprise, les thèmes abordés reprennent les principaux sujets de la presse généraliste, présentés cette fois sous forme de question accrocheuse. La revue s’est ainsi spécialisée dans des titres qui mélangent méthode Coué et prophétie auto-réalisatrice : « Pourquoi les héros ne meurent-ils jamais ? », « Les femmes sont-elles l’avenir de la BD ? », « Art & bande dessinée, pourquoi ça marche ? », « Peut-on encore parler d’amour en BD ? », « Comment raconter le monde en BD ? » et « Que dit la science-fiction aujourd’hui ? ». Tout un programme. Curieusement, les numéros que nous avons eu entre les mains laissaient ces questions en suspens…

Nombre de ces thèmes sont d’ailleurs directement recyclés d’anciens numéros des hors-séries de Beaux Arts (rappelons qu’ils ont été dirigé par l’actuel rédacteur en chef des Cahiers de la BD) : voir « art et BD », « la BD entre et politique » ou encore « les secrets de la BD de science-fiction aujourd’hui ». En toute logique, on pourra s’étonner de l’absence pour l’instant de numéro consacré au sexe dans la bande dessinée, les hors-séries de Beaux Arts s’étant fait une spécialité du genre[3] (faut-il y voir une volonté de ne pas paraître trop masculin et ne pas créer de polémique vis-à-vis des femmes qui, rappelons-le, seraient « l’avenir de la BD » ?). Chacun de ces numéros est par ailleurs égayé par un dessin célèbre, qui occupe les ¾ de la page, le quatrième quart étant consacré à une liste des sujets traités dans le numéro, et au titre de la revue apparaissant au milieu d’un losange, à côté d’un ISBN bien en valeur. Le choix des couvertures n’est pas non plus anodin. On y retrouve par exemple des resucées des hors-séries Beaux Arts, comme ce Mickey Mouse du numéro consacré à « art et BD », repris à l’identique par le Cahier de la BD consacré, ô surprise, au marché de l’art. Le numéro « les femmes sont-elles l’avenir de la BD ? » est illustré par une couverture dessinée par un auteur… masculin (Giraud, avec Chihuahua Pearl, album de Blueberry)[4].

Probablement les Cahiers cherchent-ils à créer du consensus en recyclant les thèmes déjà traités un peu partout et de manière souvent identique. Aussi le numéro sur les femmes auteurs de bandes dessinées sera-t-il une réponse à la polémique d’Angoulême 2016 lancée par Sattouf. Le numéro sur la science-fiction rappelle l’engouement pour Valerian à la sortie du film de Luc Besson en 2017. Dès lors, la revue se condamne à parler de ce qui est déjà advenu. Les Cahiers veulent faire jeune, mais sont en réalité nés tellement vieux… Le thème du premier numéro est donc tout sauf anecdotique — « Pourquoi les héros ne meurent-ils jamais ? » : question qui permet aux Cahiers de la BD de se placer dans la lignée des Blake et Mortimer (cités en couverture), Lucky Luke et autres séries à succès devenues mortes-vivantes après leur reprise par de nouveaux auteurs dans une approche principalement d’exploitation commerciale. Indirectement, ce premier numéro nous laisse aussi entendre que Les Cahiers de la BD appartiendraient à ce Panthéon zombi du 9e Art… Seront-ils aussi immortels que les héros de 48CC (comprendre : leurs ventes seront-elles suffisantes pour financer de nouveaux numéros) ? On peut en douter.

Tout cela respire une forte odeur de déjà-vu, de recyclage et de promotions d’autres travaux de Bernière. En essayant de se plonger dans le numéro du Débat, on peut sentir les vapeurs de la naphtaline. Quelle utilité de tels morts-vivants — comme le faisait récemment remarquer L.L. de Mars, « qui a besoin d’un article de plus sur Sattouf ou Blast ? ». Les Cahiers de la BD cherchent à épouser l’évolution du secteur et du discours développé par la presse. L’idée à l’origine du projet est déjà symptomatique : il s’agit de faire revivre une publication d’antan avec une équipe et un style rajeunis et au passage, de reprendre (discrètement) des thèmes et idées d’hors-série de Beaux Arts. Est-ce donc un hasard si Bernière a choisi d’appeler sa nouvelle maison d’édition Revival, ou est-il une nouvelle fois encore d’essayer de faire du neuf avec du vieux[5] ?

En attendant, le 9e Art se cherche toujours des habits critiques pour se couvrir.

Notes

  1. C’est du moins de cette manière qu’elle est présentée sur la page web des éditions Gallimard qui la publie.
  2. Citons dans la même veine Les 1001 BD qu’il faut avoir lues dans sa vie ou les absurdes listes de Télérama.
  3. Cf. « Sexe & BD » en janvier 2011 puis « Sexe & BD » (encore) en juillet 2014, « Les 100 plus belles planches de la BD érotique » en octobre 2015, « Sexe & BD. Les interdits de la BD érotique » en juin 2016. Citons également « Art et Sexe — De Pompéi à nos jours, 2000 ans d’images et de sexualité » qui reprend un dessin de Manara en couverture.
  4. A noter également que le cahier dédié au thème du numéro reprend quant à lui un dessin de Blutch, précédemment utilisé pour une couverture de Kaboom).
  5. Sans vouloir faire de jeux de mots (ou presque).
Dossier de en janvier 2019

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