Pré Carré, cinq ans de réflexion

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du9 avait déjà consacré un entretien à l’équipe de Pré carré en mai 2014, à l’occasion de la parution du troisième numéro de la revue. Celle-ci a donc atteint cinq printemps, une réelle gageure, voire un exploit, pour une publication de ce genre. A la relecture de l’introduction de cet entretien, on serait presque tenté de faire un copier-coller: paysage critique dépeuplé, publication aussi exigeante qu’expérimentale, aussi riche que radicale, aussi incisive qu’intelligente. Pourtant (et naturellement) les choses ont évolué en cinq ans: la bande dessinée bénéficie d’une reconnaissance de plus en plus importante dans les milieux intellectuels bien-pensants et le marché de l’art. Le paysage, bien que toujours dépeuplé, a aussi évolué comme on le verra ci-après. Autant d’excuses pour un nouvel entretien fleuve avec L.L. de Mars.

Voïtachewski : Une des caractéristiques de Pré carré est de ne pas avoir de date de parution. Quelle est la temporalité propre de Pré carré, comment se définit-elle par rapport à celle propre à la critique en général, par rapport à celles de l’auteur et du lecteur ? N’est-il pas paradoxal de parler des cinq ans de la revue dans ce contexte ? (ces questions sont notamment inspirées par la première page du numéro 11, où l’on retrouve une planche d’Ibn Al-Rabin en lieu et place du traditionnel sommaire).

L.L. de Mars : Au salon de la revue, nous nous sommes demandés — notamment à cause de la légère plasticité de notre calendrier — depuis combien de temps on faisait ça. Les visiteurs nous le demandaient, et nous n’en avions pas une idée bien claire. Ce n’est pas tant parce que la revue n’occupe qu’une partie de nos activités au cours de l’année que, au contraire, parce que la critique est une activité continue de nos relations amicales ; elle l’est à la fois comme mode de lecture — nous nous présentons nos découvertes, nous évoquons des publications, des faits et des processus sociaux liés à notre biotope, ceci sans perspective particulière pour la revue — et également comme objet : c’est quoi, la critique ? C’est quoi comme activité ? Comme position politique, comme forme ? Ce n’est pas réglé pour nous, c’est même remis en cause par chaque numéro. En tous cas, ce « cinq ans » a pris une sorte de place une fois prononcé, il est venu signifier quelque chose, sans que nous sachions encore très bien quoi. Il ne dit rien du devenir de la revue (elle peut s’arrêter au suivant, va savoir), ni de notre travail ensemble (il pourrait ne rester personne de la première équipe dès le 14, ça pourrait revivifier la revue). Il relativise finalement nos fatigues passagères.
Ces cinq ans sont essentiellement l’appareil de mesure d’un certain étonnement de notre part devant la durée de tout ça. On s’était juste dits qu’au-dessous de trois numéros, c’était vraiment trop peu pour prétendre avoir tenté quelque chose, pour produire un regard et définir un espace ; il fallait les atteindre, c’était le seuil significatif d’une proposition éditoriale vraiment expérimentée. Au-delà des trois premiers numéros publiés, nous n’avons alors jamais eu plus d’un numéro supplémentaire pour horizon : arrêter ou continuer avait cessé d’être un problème intéressant pour nous. Continuer tant que ça reste excitant, arrêter dès qu’on s’emmerde. Nous aurons l’occasion un peu plus tard de reparler de ce qui peut rendre encore excitant un travail sur ce genre de durées ou le plonger dans l’ennui routinier. Mais je voudrais quand même éclaircir un point sur le flou de cette périodicité : l’absence de date de parution au sommaire est un choix politique. Pas explosif, hein, mais pas insignifiant. Nous voulons signifier à chaque numéro à quel point nous méprisons les cadres d’actualité, les rapports de lecture pris dans des rapports de marché. La temporalité du marché ne nous intéresse pas. L’aptitude d’une œuvre à être actuelle y est complètement indifférente. Le marché produit essentiellement des œuvres du passé dont seule la date de mise en vente est la marque d’un quelconque présent. La quasi-totalité des livres publiés est soit objectivement archaïque — des vieilles séries inlassablement rééditées, parfois à peine déclinées en avatars marchands par des tacherons — soit typologiquement archaïque — des ressassements illusoirement nouveaux de vieux problèmes, des vieilles idées rechapées par les tics graphiques jetables du moment, des routines narratives, des contrefaçons industrielles d’inventions des décennies passées. Nous parlons du reste. De ceux qui sont inactuels, problématiques, à n’importe quel moment de l’histoire éditoriale de notre discipline. Une œuvre d’art n’est pas le miroir du monde tel qu’il va, son espèce de commentaire dans les marges. Elle fait le contraire de tout ça. C’est un mode spéculatif et inventif du monde, transformateur, ce n’est pas un porte-drapeau d’habitus ni de bonne conscience du monde. De la même manière, proposer une datation de notre travail critique nous semble inepte. Notre temporalité est le fil de construction même de la revue, l’enchaînement des numéros comme plan de consistance (comme milieu instable, composé et recomposé par des affects). Chaque numéro rend un peu imaginable — possible — le suivant et écarte pour lui, également, certaines pistes déjà empruntées. Notre périodicité n’est pas si floue que ça, finalement, elle oscille entre quatre et six mois. C’est une tension suffisante et efficace jusqu’ici.

Voïtachewski : Vous avez donc durant cinq ans pris soin de votre pré carré. Curieusement, l’actualité critique de la bande dessinée a été riche pendant ces cinq ans, pas toujours pour le meilleur : il y a eu l’événement annonciateur, le lancement de Kaboom suivi des Cahiers de la BD, le numéro spécial du Débat pompeusement intitulé « Sacre de la bande dessinée » mais aussi la nouvelle revue de Casterman, Pandora. Et puis la publication sur du9 des numéros de Dorénavant ou encore le lancement de la maison Adverse qui publie des textes critiques et la plupart des auteurs de Pré carré et qui prévoit aussi une prochaine revue critique, A partir de, pour l’automne 2019. Comment cohabiter au milieu de tout ce monde ?

L.L. de Mars : Nous sommes bien d’accord que nous ne parlerons que des publications sur papier ? Nous avons, je crois, déjà longuement dit ailleurs en quoi ce paradigme éditorial opposant les publications en ligne — d’une qualité parfois bien supérieure à tout ce que nous trouvons sur papier — et les autres était important pour définir le front particulier sur lequel se place et se développe Pré carré (un front qui, d’une manière assez abrupte, réclame l’expression d’un désir, demande à la voir matérialisée). Même sans cette précision, laissons de toute façon de côté la publication de Dorénavant dans du9, qui est à la fois patrimoniale et symbolique ; patrimoniale, c’est assez évident, mais symbolique, bon, symbolique de quoi ? Hé bien sans doute symbolique de l’illusoire qu’il y aurait à voir aujourd’hui une quelconque réactivation du champ critique s’il ne se place pas, au minimum, à hauteur de ça, de ces publications-là (quelles que fussent les éventuelles faiblesses théoriques de Dorénavant, ce n’est pas la question. La question, c’est évidemment : dans quelle mesure prend-on au sérieux la question critique ? Et on ne peut pas reprocher à Dorénavant de ne pas l’avoir prise au sérieux). Donc, une fois laissée de côté cette publication comme matière critique potentiellement utilisable aujourd’hui (ce que je ne pense pas vraiment, notamment à cause de gros problèmes en théorie du langage), reste entière cette question épistémologique. Et sans doute, également, sociale. En quoi ? Hé bien épistémologique en tant qu’est entière la virtualité d’une même catégorie de travail, de méthode et de perspective, qui prétendrait rassembler Pandora, Adverse, Le Débat, Les Cahiers, Kaboom et Pré carré — et sociale en tant que, pour répondre précisément à ta question, je ne suis pas bien certain que tous cohabitent, effectivement, dans le même monde. C’est une façon de te dire : rien de particulier n’a vraiment bougé dans la critique, rien de la richesse que tu évoques n’est plus qu’une circulation accentuée de la marchandise. Plus brutalement : il n’existe en ce moment qu’une seule revue à proprement parler critique, c’est Pré carré. Et je le regrette sincèrement. Ce n’est pas très stimulant de n’avoir rien à disputer sur le même plan. Mais regardons tout ça de plus près.

Commençons par dire que ce qui suit, tout de même, doit être précédé d’un léger avertissement : jamais ces revues n’ont affirmé leur position critique depuis l’endroit où nous nous plaçons, jamais elles n’ont prétendu non plus avoir les mêmes perspectives que nous, ni viser les mêmes buts. Elles n’ont pas non plus elles-mêmes toutes les mêmes objectifs, la même place. Ce n’est pas la peine d’en faire rhétoriquement des « hommes de paille » non plus. Ceci étant dit, qu’avons-nous effectivement devant nous comme nuancier de propositions ?
Une publication aux accroches tapageuses qui trahit quasiment toutes les promesses faites par l’imposition d’un titre historique réputé pour avoir peu reculé devant la complexité (même si il faudrait sérieusement revoir aujourd’hui la réelle tenue, sur la durée et dans les détails, des anciens Cahiers de la bande dessinée que nous avons hâtivement sanctuarisés, ceci surtout, je pense, pour l’espèce d’exception éditoriale qu’ils représentent dans toute l’histoire de la critique) ; on ne peut que se demander ce que veulent ces Cahiers là, notamment en s’appelant si ostensiblement les Cahiers… Cette espèce de sous régime enrhumé où clignotent de temps en temps des vieilles lampes critiques — elles viennent rassurer le chaland sur les liens charnels éventuels de cette version tunée avec son ancêtre — n’annonce jusqu’ici rien de bon… La place qu’y prennent les exceptions — et ceci dans toutes ces revues — est, précisément, celle d’exceptions ; ceci les constitue non seulement en accidents de parcours, en bizarreries, mais, surtout, ça n’a pas d’autre vertu, d’autre fonction, comme dans un programme télé qui n’oublie jamais son polisson décoratif, que de faire prolepse, de faire une petite maille colorée dans la trame infinie, uniforme, de l’autocélébration du marché. Cet artifice construit un rempart contre tout ce qui prétendrait présenter une faille de représentation de « LA » bande dessinée. On oublierait assez vite que ce qui fait l’hypothétique justesse statistique d’une telle répartition d’importance — à considérer qu’une revue critique ait pour mission de parler de ce qui est déjà présent et commenté partout ailleurs — ne repose pas sur un grand écart du nombre de titres créés, mais sur le tonnage industriel des uns devant l’insoupçonnable existence des autres (enfin, maintenue très sciemment dans cette zone d’impensé à la fois par dédain et par manque de curiosité par la plupart des acteurs de la sphère éditoriale et critique). Jolis à regarder, sans doute, curieusement vite avalés malgré leurs presque 200 pages, les nouveaux Cahiers ressemblent au fond à n’importe quel magazine de kiosque par ses approches, ses ambitions, son audace, sa silhouette, exception faite de leur objet, donc, la bande dessinée, qui leur offre une niche entre les chats, le bien être védique, la mode, le voguing, le surf, la mode, le sexe octogénaire, la mode, l’automobile à voile, la mode, la cuisine végane et enfin, surtout, la mode, venant compléter avec eux le monde merveilleux du loisir stylé accessible par carte bancaire.

De Pandora, je ne dirai rien de plus, sans doute, que ce qui a déjà été écrit par Alexandre Balcaen dans son adresse à son directeur éditorial, ici, sur du9. L’affichage programmatique de la revue est aussi criard que l’est n’importe quelle annonce publicitaire, avec la même conséquence : une profonde déception devant des promesses mensongères. Le mépris de classe culturelle doublé d’une belle haine de l’intello qui s’affichaient éditorialement dans le premier numéro est un des aspects assez repoussants de cette revue : elle représente une boîte qui n’a vraiment pas besoin de ce genre de coups bas racoleur (ça marche à tous les coups, le crachat sur la gueule d’élites intellectuelles imaginaires quand on est soi-même le représentant d’une élite financière à laquelle rien ne doit résister) pour s’imposer sur un marché qui, déjà , lui appartient. Pandora est une revue globalement ennuyeuse et confuse, certes, mais est-ce le problème du jour ? est-ce notre problème ? Non, la question est d’ordre plus téléologique : ce que propose cette revue, de son socle historique — je parle de son historicité propre, pas de la légende sur laquelle elle fonde son jugement de goût — à ses fins, cela en fait-il une revue critique ? Non ; il n’y a rien là-dedans qui ressemble à un programme critique potentiel. Ni dans ses polarités combatives éventuelles — cette revue est l’écho du monde éditorial tel qu’il va — ni dans une quelconque aptitude à penser le cadre général de son apparition. J’aimerais tout de même, avant qu’on nous demande une fois de plus pour quelle raison on peut bien prêter attention à des publications qui, au fond, nous concernent aussi peu, qu’on n’oublie pas l’incroyable violence qui règne dans ce monde éditorial comme dans tous les autres — il faut vraiment flotter à un mètre au-dessus du sol d’une librairie pour ne pas voir la guerre qui s’y livre ni l’incroyable disproportion des forces qui s’y opposent. D’une manière ou d’une autre, cette violence nous concerne parce qu’elle s’exerce systématiquement sur les formes les plus fragiles, c’est-à dire celles qui nous bouleversent et qui nous tiennent en vie.

Kaboom (je croyais d’ailleurs que le magazine n’existait plus depuis un an, mais peut-être que ça a simplement changé de forme ou d’équipe[1] ) s’inscrit dans une tradition critique où ce mot est restreint à son plus simple appareil de distribution des polarités du jugement : une petite esquisse descriptive, un petit contrepoint affectif, et hop. Début et fin du travail d’écriture. Et un bon bavardage de salon entre pairs gentiment potes, duquel on ressort exactement dans l’état où on était rentré. L’entretien comme forme critique est le beurrage de papier que nous avons sans hésitation congédié de Pré carré pour ne jamais produire ce genre d’entre-soi babillard et content. Spectre éditorial ? Hé bien, malgré l’apparition ponctuelle de livres plus fragiles, plus invisibles, Kaboom ne se distingue pas franchement du territoire éditorial le plus visibilisé dont, lui-aussi, semble être un simple représentant de plus, dans l’infinie variété du même. Au point que les rares moments de dissipation de ce sentiment désagréable d’être en ballade à la Fnac ne semblent pas avoir d’autre vocation que celle-ci, une fois encore : produire quelques contrepoints déviants de principe, des token auteurs, pour solidifier les cadres de représentation de soi d’une totalité incontestable (ils prennent la place, bien malgré eux, de ces minuscules sursauts critiques institutionnels, gérés et distribués par les institutions elles-mêmes, destinés à contrecarrer toute prétention d’une extériorité à exister en dehors de ce tout-de-la-pensée présupposé et affirmé).
La surreprésentation stratégique et politique de son directeur éditorial n’est pas sans poser d’épineux problèmes supplémentaires : qui serait assez stupide (devine ?) pour émettre un moindre souffle de contradiction au travail de Stéphane Beaujean ? L’uniformité de l’enthousiasme qui accompagne chacune de ses réalisations est, finalement, assez flippante. Je ne connais pas le gars, je ne préjuge évidemment rien de qui il est, de ce qu’il veut, il ne s’agit pas de construire non plus une espèce de bête figure paranoïaque et nécessairement injuste. Mais qui peut être l’ami du monde entier ? Et quelles sont les conséquences d’une telle domesticité de son entourage sur le renouvellement potentiel de ses principes de pensée à lui, d’action, de création, quel qu’en soient les modes de production ? Ces questions de pouvoir ne peuvent être écartées devant l’étrange absence de renouvellement des cadres critiques dans un monde aussi censément vaste et bigarré que le nôtre. Le fait de retrouver, d’une revue à l’autre, d’une exposition à une autre, toujours le même casting est également un gros problème de la sphère sociale censée présenter et commenter les bandes dessinées.

Enfin, si les lecteurs de du9 veulent savoir ce que je pense de l’ambulance Débat avant que je ne commence à tirer, je les invite à lire le douzième numéro de Pré carré, où j’en parle. Ce Débat 195 est une honte — effectivement, un dossier Tintin s’imposait tellement ! on manque tellement d’écriture là-dessus !, merci mon Dieu ! Merci au Débat d’ajouter sa pierre à l’édifice ! — rassemblant les mêmes éternels retraités des Cahiers, les embarrassantes bêtises de Le Clezio, et l’inimitable Homais de la bande dessinée venu une fois de plus nous exprimer le lit de son inconscient (pas si sûr) dégoût de la bande dessinée lorsqu’elle n’est pas au service de dieu sait quelle chose supposément plus grande qu’elle, le Savoir, la Littérature, l’Histoire ou n’importe quelle autre incarnation marmoréenne du Génie Humain. Quelle humiliation de n’avoir que ça pour ambassadeurs, franchement…

Toutes ces revues ont en commun une absence totale de remise en cause des outils critiques et théoriques les plus courus et les plus faux : on y relaie à tour de rôle les définitions ineptes de notre discipline (bon sang, on trouve encore des gens pour parler de la bande dessinée comme « genre » ! Mais comme genre de quoi ?), les catégories purement marchandes de définition de l’art (un petit orgasme de temps en temps devant les ventes d’originaux ce qui épargne toute forme de question sur l’art comme activité, comme catégorie historique et comme problème, et qui le résume à sa choséité dernière[2] ) et les ridicules sanctifications des mêmes bibelots descriptifs (le style, les genres, les héros, l’artisanat, les partitions sociales, historiques et disciplinaires, etc.).
Je pense donc — mais était-ce utile de le préciser ? — que nous ne faisons pas le même travail.
Quant à savoir si nous partageons le même territoire social, évidemment pas : Pré carré est toujours un fanzine tiré (et vendu) à 250 exemplaires, sans distribution. Notre existence ou notre disparition ne fera trembler d’un cil aucun d’entre eux ; la force ou la faiblesse de nos constructions théoriques leur sont aussi inaperçues que la chute d’une feuille. Nous travaillons dans les mêmes marges que les objets que nous nous donnons à penser. Parfois, ce dont nous parlons sort des marges, court au long d’une temporalité nouvelle. Elles n’ont alors plus besoin de notre travail pour apparaître aux yeux des autres. Nous parlons alors d’autres choses. Notre regard va toujours vers la fragilité, la singularité, l’imperceptibilité. Qu’il s’agisse d’une proposition minoritaire — monstre, unicum, inimaginé — ou d’un angle, d’un point de vue minoritaire sur une œuvre qui ne l’est pas. Mais nous sommes également conscients de produire opiniâtrement, discrètement, des cadres non négligeables pour d’autres, lecteurs ou chercheurs, qui accompagnent notre marche de toutes sortes de façons, qui nous en parlent et qui, bon an mal an, épuisent nos stocks. Et, surtout, vont voir et lire les livres dont nous parlons. Tu ne parles pas de Nicole, et pourtant, même si c’est essentiellement une revue de publication de planches, la place du travail d’écriture n’y est pas négligeable. J’y trouve régulièrement une certaine fraternité éthique, et même politique, bien que son irascible directeur éditorial répugne un peu trop à ce terme à mon avis. Je trouve, et je suppose que d’autres membres de Pré carré également, dans le programme éditorial de Nicole un écho régulier de certains de nos désirs, de nos goûts, et même parfois de nos positions. Quant à son territoire socio-économique, même si Cornelius est une robuste et imposante maison d’édition pour nous, il est extrêmement proche, en fait, du nôtre.

Voïtachewski : L’évolution de vos derniers numéros est assez fascinante. Alors que pendant les débuts, on avait l’impression d’un style très particulier mais assez rodé, vous vous êtes décidés il y a un ou deux ans à sortir un numéro sur Chris Ware. A lire la manière donc celui-ci est introduit, j’ai l’impression que vous le publiiez presque à reculons comme si votre témérité vous effrayait… Puis il y a ce très beau numéro 11 « spécial rubriques », épais et très visuel. Et le numéro 12, « spécial fusées » et « dédié aux formes courtes ». Est-ce que Pré carré est à la recherche de l’utopie de la forme critique idéale ? Qu’est-ce que ces expérimentations vous ont apprises ?

L.L. de Mars : Tu as bien compris à quelle point cette question des formes, des formes critiques, était pour nous centrale. En dehors du problème tout bête d’accorder à l’écriture une place excédant les questions fonctionnelles, Il s’agissait de mobiliser notre imagination critique et de passer par toutes sortes de truchements plastiques, structurels, pour produire de la pensée, du commentaire, de l’analyse, de l’ouverture. Et en sortant absolument du diagramme. Nous pensons tous de façons assez différentes, nous avons tous des méthodes distinctes, mais nous avons au moins en commun une horreur du diagramme, des démonstrations binaires. Dès le numéro cinq, les questions de notre renouvellement méthodique nous hantent ; nous ressentons l’identité spéculative et formelle des quatre premiers comme déjà en possible routine ; ça menace un peu. On est bien d’accord, je pense, sur le fait que ce n’est, à ce moment-là, sans doute pas bien grave. Nous sommes tout de même conscients de la nouveauté de ce que nous sommes en train de faire, des assemblages humains et théoriques que nous expérimentons, et nous sommes très loin encore d’avoir construit une machine qui roulerait d’évidence. Mais disons que nous nous méfions de nous-mêmes, ce qui me parait la moindre des choses quand on prétend renverser quelque chose et que le renversement dure. La durée, c’est un problème éthique, politique. La durée change les problèmes, les forces, les pratiques.
Alors nous commençons à ce moment-là, au moment de concevoir le cinquième numéro, à regarder ce que nous avons déjà réalisé et à imaginer comment en tirer parti pour de nouveaux modes de travail. De mon côté, j’entame un feuilleton théorique, pour une invraisemblable théorie du dessin pas encore achevée aujourd’hui, dont on se demande toujours à quoi et à qui elle pourrait bien servir. On s’en fout, il faut essayer. Au même moment, on décide aussi de resserrer un tout petit peu les articles. La position de départ laissait imaginer des textes de n’importe quelle longueur, jusqu’à ce que Jérôme décide d’en fixer une : 35000 caractères maxi. C’est encore largement de quoi bosser, mais ça tient compte d’un paramètre que nous avions écarté jusque-là, trop préoccupés à d’autres difficultés de la construction d’une revue, celui d’un collectif au travail et d’une revue qui, d’une manière ou d’une autre, rend compte de sa composition. Ce sont des impératifs de régulation qu’impose le désir de laisser plus de voix différentes dans le même numéro, sans que les unes écrasent les autres de leur présence. Peut-être que les tensions naissantes sur certains points rendent sensibles cette question à ce moment-là. Evidemment, c’est plutôt raté. Les écarts sont encore assez fous, mais il ne s’agit pas non plus de pécher par l’excès inverse et de normer les modes de production. Certains travaux ouvrent des pistes transhistoriques (le travail de Jérôme sur Gillon et Forest) ; des parasites peuvent venir contaminer la revue et en ouvrir les significations (l’inclusion d’une page originale des Cahiers sténographiques dans le 5, le double palimpsestes du 10) ; la maquette que nous avions décidée au début très sage, rigoriste, commence à se dérégler. Peu à peu, nous ajouterons des nouvelles expériences formelles (dont le 11 est, effectivement, le parachèvement), et nous en virerons d’autres (l’atome, après sa version rude sur le bouquin de Mussat est quand même vécu assez mal par nous, comme une mise au pilori, et montre que nous avons atteint les limites de cette machinerie-là).

Ce n’est que pour le 8 que nous tentons une transformation rapide par un coup de force, avec un spécial Ware, ces lents aménagements ne satisfaisant pas notre appétit, principalement, d’expériences collectives. Nous avons le sentiment à ce moment-là qu’il faut forcer les choses sous peine de manquer ce qu’une revue offre de plus stimulant, à savoir travailler vraiment ensemble. Que ce soit Ware plutôt que quelqu’un d’autre nous parait une évidence : on arrive au moment où les engouements de surface dégagent, où l’espèce de niaiserie warienne qui le singe à outrance se calme, et où seuls restent ceux qui, lui ayant trouvé du génie avant tout le monde, n’auront pas de raison de lui en dénier après un bref effet de mode quand tous les autres s’en seront lassés. Il y a peu d’auteurs dont nous nous sentions tous, à part peut-être Yokoyama, à ce point les contemporains. Il y a surtout peu d’œuvres aussi complexes. Il y a un vrai enjeu pour nous. Là-dedans, rien ne nous effraie vraiment, mais on craint peut-être de ne pas être à la hauteur du pari, de passer à côté de quelque chose. Pourquoi ? hé bien parce que certains d’entre nous lisent Ware — essentiellement en américain — depuis les années 90, depuis qu’on pouvait en trouver au compte-goutte au Regard Moderne, et que tout ce qui a pu être écrit sur lui depuis nous semble plutôt ridicule, assez pauvre, paresseux. La quantité incroyable de points d’entrée qu’offrent ses livres nous ouvre à tellement de digressions possibles, d’agencements théoriques inédits, de manières de penser la bande dessinée elle-même, qu’on décide ce montage assez profus et inextricable sur une colonne vertébrale courant tout au long du numéro, et s’invaginant en séries de commentaires imbriqués. Quand tu parles d’une utopie de la forme critique idéale, je pense qu’il y a quelque chose comme ça là-dedans, qu’elle soit réalisée ou pas (nous pensons tous, à des degrés différents, qu’elle ne l’est pas, même si ce numéro nous a enchantés). Pour la première fois, nous montons la maquette à plusieurs, à l’atelier, pendant une semaine, comme un gigantesque collage.
Le numéro 11, lui, est intégralement dédié à ces formes que nous avons appelées rubriques, à ces constructions interrogatives. C’est sans doute celui qui met en lumière le caractère le plus certainement singulier de Pré carré, ce que nous avons pas à pas apporté à la pratique critique. Un essor considérable dans ces perspectives a été permis par les multiples propositions de Guillaume Chailleux, particulièrement en forme sur ce numéro. Nous verrons maintenant, en les réexploitant, comment ces processus de travail survivent et jusqu’où nous pourrons aller avec eux.
Le 12, c’est presque une blague. Aller vers les formes courtes comme si c’était une aventure inédite, une révélation ! — alors que c’est par défaut la forme et l’ambition paresseuse de toutes les publications, c’est une façon ironique de parler de notre propre rapport un peu halluciné à la critique, au fleuve, à la digression infinie, tel que nous pensons l’avoir rendu sensible pendant 11 numéros (on nous le reproche assez). Ce 12 n’est évidemment pas que ça, on ne fait pas un numéro pour faire seulement une blague. En fait, nous souffrons souvent de ne pas parler d’assez de choses, de tout ce que nous lisons, manipulons, et que l’ampleur que prennent nos textes habituels nous fait laisser de côté. Or, nous ne voulons pas laisser croire que les livres merveilleux sont rares. C’est faux. Ils sont invisibles, c’est vrai, mais ils sont très nombreux. Nous découvrons des choses renversantes tous les jours. Faire un montage de dizaines de petits textes était l’opportunité, au passage, de parler de tout ça.

Voïtachewski : Pré carré me semble être l’une des publications d’un collectif mouvant. Quel lien avec tes publications, avec Amici ? Comment travaillez-vous à l’élaboration d’un numéro ? Avez-vous une réflexion collective sur le type d’articles à publier, les thèmes à traiter, les illustrations, etc. Chaque auteur est-il libre et autonome, ou alors y a-t-il derrière chacune des signatures de nombreuses interactions et échanges ? Comment sélectionnez-vous vos nouveaux contributeurs, quelles sont leurs références théoriques ? Que sont devenus ceux de la première heure qui ne participent plus à la revue ?

L.L. de Mars : Depuis le numéro 8, le numéro Ware, la revue n’a plus cessé d’être hantée par cette expérience collective et nous faisons communiquer beaucoup plus nos approches, même si ça reste plus compliqué factuellement que tactiquement (nous sommes éloignés les uns des autres par la vie, et ça produit trop d’abstraction charnelle pour un vrai travail commun). Le 11 et le 12 sont également des productions soucieuses de montrer une revue pensée en elle-même comme surface critique, comme forme agissante et problématisante. Nos conversations nous amènent à essayer de formuler des réponses aux nombreuses zones de frustration que provoque invariablement chaque numéro. Tout ce qu’on rate. Tout ce qui nous manque. « Bon sang, il faudrait vraiment qu’on fasse ça ! ; ce n’est pas possible de tenir tel discours et de ne pas faire ça comme ça ! » Parfois les idées, à cause de leur complexité, mettent plusieurs numéros avant de prendre forme. Un beau montage de Jean-François Savang attend patiemment depuis deux numéros d’être enfin mis en forme correctement (il nous oblige à repenser les limites physiques de la revue). La réflexion collective s’ouvre, depuis le 8, lentement aux participants qui ne sont pas dans le comité. Nos vies respectives limitent évidemment cet appétit de commun, mais nous sommes heureux quand, de temps en temps, ça marche.
Un numéro avance donc en boitillant, avec des sursauts d’échanges nourris pendant cinq jours et des silences de deux mois, des rappels affolés qu’on n’a rien foutu de ce qu’on avait dit et que la deadline est au bout de notre nez, des échanges furtifs pour bricoler des trucs à plusieurs qui aboutissent ou pas, des propositions sur lesquelles tout le monde saute parce que c’est le kaïros pour elles, d’autres qui disparaissent dans des oreillers en silence sans qu’on sache bien pourquoi.
Les liens avec les autres publications de PCCBA, Amici ou le bulletin, sont ténus, mais implicites ; Amici, d’une certaine manière, réaliserait quelque chose par les bandes dessinées elles-mêmes qui dépose un certain seuil topographique aux disciplines, qui discrimine les opérateurs de création, de connaissance, qui délimite leurs champs respectifs d’action, de possibilités. Mais il n’y a rien de hiérarchique là-dedans ni de vraiment séparé ; l’un n’est pas l’objet de l’autre, ni sa réification. L’un ne vient pas parachever plastiquement des propositions théoriques, l’autre ne vient pas cimenter théoriquement des expériences en bandes. Les deux modes se font théories mutuelles, contaminantes, ils se fécondent et produisent, je crois, des sortes de moments de perplexité distinct pour observer les deux mouvements par un autre point de vue, un décrochement nécessaire.

Les directives pour écrire dans Pré carré sont rares (et nulles dans Amici) ; quand nous décidons d’inviter quelqu’un, nous commençons généralement par lui suggérer une vingtaine de livres que nous aimerions voir traités, des sujets que nous n’avons pas abordés et qui mériteraient à nos yeux, de l’écriture ou du dessin. Nôtre hôte est évidemment libre de traiter le livre choisi comme bon lui semble, mais cette petite précaution d’aiguillage nous parait nécessaire au départ pour dire, à travers cette liste-même, sans la commenter, ce qu’au fond nous ne voulons pas. Qui a besoin d’un article de plus sur Sattouf ou Blast ? Qui est encore assez perdu pour traquer les bandes dessinées à Bayeux ou dans des tableaux de la Renaissance ? N’imagine pas pour autant que cette liste reflète en quoi que ce soit une sorte de répertoire de nos goûts communs. Les autres écrivent régulièrement sur des livres voire des notions qui ne m’intéressent pas du tout ou des modèles théoriques que je récuse, mais dont j’entends très bien qu’ils suscitent de l’écriture, qu’ils donnent matière à penser. Je crois qu’on est tous plutôt dans cette perspective bienveillante. Les nouveaux contributeurs sont sollicités parce que, généralement, nous les avons lus ailleurs, que nous avons trouvé dans leurs textes quelque chose. Quelque chose que nous pourrions parfois être bien incapables de définir, mais une intelligence qui nous parait évidente. Cathia, par exemple, n’avait pratiquement écrit que sur des livres que nous n’étions pas loin de trouver merdiques ou presque, mais c’était évident pour nous qu’elle avait une vision. Nous la lisions avec curiosité à chacune de ses publications en nous disant que ce serait très excitant de l’écouter parler de livres plus audacieux que ceux qu’elle chroniquait pour le Monde. C’est une chouette rencontre et c’est également la seule qui pour l’instant ait tenté, dans le Ware, la forme poétique pour une contribution. François, c’est une rencontre charnelle, à un festival, à Colomiers. On a parlé. On s’est écrits. Un an, deux ans, et puis quelque chose comme une amitié naissante sur la base d’une confiance intellectuelle était né. Nous savions déjà qu’il risquait d’écrire sur des trucs qu’on ne lisait sans doute pas, mais nous ne doutions pas qu’il saurait nous surprendre.

Les socles théoriques en eux-mêmes ne nous intéressent a priori pas, sauf quand leur nullité nous saute au visage (c’est sûr qu’on ne va pas inviter quelqu’un qui prend au sérieux McCloud). Une écriture profonde peut venir de n’importe quelle cause historique, d’une longue pratique de la cuisson à basse température, d’une abolition de soi dans la course à pied jusqu’au vertige, de l’observation assidue des insectes. L’objet, la bande dessinée, ce sera secondaire. La relation inédite qu’on a su créer au monde prime. Gwladys n’avait jamais écrit sur les bandes, elle en lisait assez peu, deux ou trois compulsivement. Mais elle sait être lumineuse sur les manifestations de la chair dans la peinture religieuse de l’Italie du Nord. Si elle sait écrire ça sur Bergognone, pourquoi ne saurait-elle pas nous bouleverser avec Pascal Doury ? Guillaume Massart joue des tours aux habitudes du documentaire qui en font un cinéaste profondément perturbant. Tu as vu le foutoir qu’il produit dans la revue ?

Quant à ceux de la première heure, hé bien ils nous manquent souvent. Jérôme est parti parce qu’il lui était trop douloureux de travailler avec moi, avec mon espèce de train dévorant et furieux au moment du montage, cette espèce de tyrannie du tempo qui ne souffre à ce moment-là plus aucun frein. Les questions de tempo sont les plus complexes dans un travail commun et elles produisent toujours de la souffrance, qu’on se sente freiné morbidement ou qu’on se sente entraîné dans le tourbillon fou de quelqu’un d’autre. Il y a des constructions personnelles que nous ne pourrions changer sans nous effondrer. Nous sommes chaque jour attristés par son départ et nous l’emmerdons à chaque retrouvaille pour qu’il revienne. Mais il résiste, le salopard. Cédric est parti peu après, en quelque sorte par fidélité à Jérôme, pensant, je crois, qu’avec lui quelque chose du projet politique de départ disparaissait. Je ne le crois pas, et je ne pense pas que Jérôme le croie non plus. Je ne pense d’ailleurs pas que Cédric, après ce long chemin de la revue, s’il la lit encore, le croie encore lui-même. Mais il pourrait sans doute parler de tout ça bien plus justement que je ne le ferais. Il aurait très certainement d’autres choses à en dire. J’imagine que tôt ou tard ces deux-là feront une autre revue, qu’elle sera bien, et qu’ils auront des tas d’autres problèmes de tempo.

Voïtachewski : Revenons sur le numéro 11. On y trouve de nombreuses ekphrasis, lieux communs, « atomes d’herméneugènes », etc. autant de formes que vous avez inventées et développées au fil des numéros… Est-ce une tentative de critique de la bande dessinée par la bande dessinée, une volonté de faire exploser les textes ?

L.L. de Mars : Comme je te l’ai dit, ce numéro est un récapitulatif de notre travail d’exploration de la critique et de la théorie par la forme, par des formes. En fait, il en est plutôt une expansion, jusqu’à une certaine démesure (il nous paraît à peu près certain que certaines rubriques ne se reproduiront pas, qu’elles ont déjà donné là toute leur sève). Julien dit qu’il fallait faire dessiner ceux qui écrivent et écrire ceux qui dessinent. Faire un travail théorico-critique sans passer nécessairement par l’écriture nous a toujours semblé primordial ; il y a quelque chose de fou à n’imaginer que le primat de l’écriture pour rendre compte des possibilités d’une discipline aussi visuelle. Quand Quintilien, dans son Institution oratoire, dit que ce sont les œuvres d’art qui font la théorie des œuvres d’art et que c’est avant tout à leur enseignement que les théoriciens se forment, il réaffirme la puissance des images à produire les modalités mêmes de leur analyse, avant toute formulation verbale. C’est sur ce socle que Francescus Junius, à qui je dois cette lecture, a pu bâtir l’idée d’une double fécondation théorique de la pédagogie entre image et discours (c’est à mon sens précisément ce que nous disent les relations de dialogues philosophiques devant la peinture, dans la stoa). Je ne m’étends pas là-dessus, mais c’est quelque chose qui saute aux yeux chez certains peintres, comme Fra Angelico, Crivelli[3], Lotto, le Tintoret ou Tiepolo, dont certains tableaux ou fresques sont lisiblement des leçons, complexes, polysémiques, de peinture (et de théologie chez au moins quatre d’entre eux).
De la même manière, des démonstrations théoriques qu’aucun énoncé ne pourrait atteindre sont à l’œuvre jusque dans des bandes dessinées dont l’objet du récit peut être, en regard, négligeable ou léger (je ne te fais pas l’affront d’une liste, je pense que chacun ici a en tête des planches qui les ont grandis en tant que lecteurs de bandes dessinées, c’est-à dire qui ont grandi en eux la lecture des bandes comme processus, pour toujours). Il serait assez naïf de croire qu’il faut attendre Marc Antoine Mathieu et son artillerie lourde pour que se mette en branle ce processus réflexif des bandes dessinées. Nous cherchons moins à travers nos « formes qui creusent » à faire exploser le texte qu’à faire exploser les mauvaises habitudes critiques. Que nous décidions d’isoler, par exemple, le texte de certains auteurs quand les fétichistes du dessin (qui par ailleurs ignorent généralement complètement ce que dessiner fait) font une fixette historique sur les cases remarquables — le trait de machin, le style de bidule, la maîtrise supposée du dessin d’untel etc. — c’est également un retour sur bande, une volonté de réarrimer la bande dessinée à la totalité de ses propositions, jusqu’à l’absurde.

Voïtachewski : Il est de tradition de conclure sur les développements futurs… Pré carré va, il semblerait, se terminer un jour (qu’on espère lointain, même si tes déclarations laissent envisager le contraire…). Penses-tu que cette expérience aura une influence sur le secteur ?

L.L. de Mars : J’espère régulièrement que ça finisse parce que ça m’épuise, quand même, tout ça, parce que ça rogne sur mon temps de dessin que je fous déjà si souvent en l’air avec la multiplication de mes activités satellites, artistiques ou politiques. Mais ça me rattrape à chaque fois. Et puis souvent, c’est la frustration qui l’emporte, le sentiment d’inachevé qui vient quand l’un d’entre nous dit « ah, mais ça on l’a jamais fait ! ». Bon. La revue vivrait très bien sans moi, ce n’est pas le problème. Je suis sûr de ça. Mais les conneries techniques, que j’assume souvent quasi seul, pourraient bien mettre à l’épreuve cette prolongation de la revue au-delà de ma propre participation. Ce serait con, parce que ça aurait une autre gueule, pleine d’autres surprises. Je serais heureux de devenir un rédacteur occasionnel pour un petit truc par ci, un numéro sur trois, en passant. Il est tout de même question en ce moment de confier la maquette, pour que je puisse passer la main, ce qui serait vraiment chouette. Et pour répondre à ta question sur l’influence d’un tel travail sur le secteur, je te demanderais bien « mais quel secteur ? » De toute façon, il est bien trop difficile de conjecturer sur les devenirs des textes, des œuvres, des paroles, d’une façon générale. Quel instrument de mesure pour ça ?
Je sais, je l’apprends de temps en temps, que nous donnons envie de lire certaines choses. 250 numéros (et j’imagine que les exemplaires tournent un petit peu, certains partent en B.U.) ; hé bien ce n’est pas tout à fait rien. Je sais aussi que tel ou tel bout d’un travail théorique est venu féconder une thèse ici, appuyer une conférence là, que leurs auteurs causent de tout ça. C’est tout ce qu’on peut en savoir, trois fois rien. En revanche, ce que nous savons bien, c’est que nous ne sommes représentatifs que de nous-mêmes, c’est-à-dire quasiment rien, que nous ne produisons pas une communauté, que notre travail est imperceptible et que parmi ceux qui le perçoivent, et ils sont rares, beaucoup se méprennent à son sujet, le rangent rapidement dans un endroit confortable de l’esprit où ils pensent pouvoir le localiser, en l’assignant à des formes déjà éprouvées. Bon. C’est l’usage. Mais notre travail consiste aussi à émettre des signaux adressés à toutes sortes de rédacteurs hâbleurs, de théoriciens approximatifs, de bavards mondains ; et ces signaux leurs disent : « Nous t’avons entendu. Nous t’avons lu. Nous savons que tu essaies de nous enfumer. » Cette petite trace des innombrables forfaitures du quotidien critique et théorique, ce n’est pas rien. C’est du dérisoire sur le dérisoire, sans aucun doute, mais ça rééquilibre les forces. Du moins dans une perspective lointaine, depuis ce jour incertain où ce que nous disons aujourd’hui aura franchi le seuil de leur conscience ! En effet, comme je centralise toutes les commandes et que je suis présent à presque tous les salons où la revue est montrée, je connais, au bout du compte, assez bien notre lectorat. Et crois-moi, à l’exception notable de Thierry Groensteen qui est assez régulier pour un théoricien avec lequel pourtant nous somme souvent peu tendres, ceux qui incarneraient le plus certainement ce monde de la recherche institutionnelle dans notre discipline, ne nous lisent pas. On doit supposer qu’ils ont trop de choses passionnantes à lire dans notre domaine, qui est, censément, le leur. Je serais très curieux de savoir où ils les trouvent.

[Entretien réalisé par email en décembre 2018, avec contribution de Loïc Largier et Julien Meunier.]

Notes

  1. Il a semble-t-il cessé de paraître fin 2016 (note de Voitachewski).
  2. Dernier avatar du moment, à l’heure de cet entretien, l’article consacré au MelPublisher de Leclerc. il faudrait dix pages pour développer tout ce que cette façon d’aborder les choses et les productions qui en découlent ont de vertigineusement idiot, fétichiste, bourgeois et ringardissime (note de L.L. de Mars).
  3. J’en profite pour inviter à découvrir le chouette essai de Golsenne sur Crivelli, publié aux Presses Universitaires de Rennes, parce que si je ne le fais pas, personne ne le fera : « Carlo Crivelli et le matérialisme mystique du quattrocento ». Pour une fois que quelqu’un écrit sur Crivelli en français, et avec une thèse aussi originale, ce serait con de le rater ! merci à Gwladys, crivelienne comme moi-même du premier regard, qui m’a offert cette belle chose (Note de L.L. de Mars).
Entretien par en décembre 2018

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