Planches & Sentinelle

de

La bande dessinée québécoise en revue

Au Québec comme en France, les revues de bande dessinée sont rares. Pour ce qui est de revues se voulant un peu exigeantes, c’est encore pire : au-delà du fanzine – tout à fait estimable – peu de salut. Les quelques expériences menées ici et là ont souvent été des échecs. Petit marché, le Québec souffre particulièrement de la double concurrence des productions américaines et de l’Europe francophone. Ainsi, voir deux revues se lancer coup sur coup, avec des projets éditoriaux clairs et une vision à long terme, est une nouvelle des plus réjouissantes.

Planches

Lancé par deux amies n’ayant pourtant aucune expérience dans la bande dessinée, Planches a tout de suite trouvé ses marques. Le but affirmé est simple : permettre au grand public de découvrir la richesse de la production québécoise, et ainsi lutter contre le manque de visibilité d’une création locale qui explose depuis une quinzaine d’années.
Il s’agit donc autant de mettre en valeur des talents originaux (le site revendiquant une « bande dessinée d’auteur ») que de toucher un public le plus large possible. Dès lors, l’objet se doit d’être attrayant, et il faut reconnaître que cet aspect est très réussi. Pour une première publication, aucun amateurisme rédhibitoire n’est à noter — il faut dire que c’est Vincent Giard (responsable de la belle structure La Mauvaise Tête) qui s’est chargé de la maquette, à la fois sobre et efficace. Le format est accueillant, la couleur de mise, rien qui ne puisse rebuter le mécréant.
Sur le fond, la formule se rôde au fil des sorties mais porte ses fruits. Chaque numéro comporte de nombreux récits complets d’auteurs variés ainsi que des sections récurrente : la sexologie par Sophie Bédard, l’histoire du Québec par Michel Hellman, les bébés par Iris et Cathon, l’histpoire de l’art par Obom, etc. Les styles sont variés, avec une forte présence de la bande de Colosse (soit la crème de la nouvelle génération) mais pas que.
Ainsi, bien que réalisée par des auteurs reconnaissables et mis en avant, la revue n’est pas excessivement pointue et propose une large palette de styles. L’équilibre étant toujours délicat dans un collectif, il y a forcément des pages moins bonnes que d’autres, mais le niveau global sait rester à la fois accessible et de haut niveau.
Enfin, pour compléter le tout, chaque numéro explore le travail d’un auteur à travers un entretien, des inédits… Là aussi il s’agit de rester connecté avec la création actuelle, de donner la parole aux auteurs et d’encourager le lecteur à aller plus loin.
Trois numéros sont déjà disponibles, avec un plan de parution apparemment établi et un équilibre financier trouvé pour plusieurs années. De quoi laisser espérer un bel avenir de défricheur à un projet comblant un vide qui était de plus en plus béant.

Sentinelle

En comparaison, le projet est ici tout autre, le public sans doute moins large mais la nécessité pourtant tout aussi grande. Sentinelle est en effet la seule revue existante de réflexion sur la bande dessinée québécoise. Si elle se penche sur les parutions récentes, elle ne s’interdit pas de grands retours en arrière et ambitionne de devenir un rendez-vous régulier pour tous les lecteurs qui rechigneraient à devoir se contenter de brèves et rapides chroniques. L’éditeur a d’ailleurs un nom transparent : Mém9ire. Son dirigeant, Jean-Dominic Leduc, a déjà publié plusieurs ouvrages sur l’histoire de la bande dessinée québécoise ainsi que des rééditions numériques de séries patrimoniales. Le voir s’attaquer au difficile projet d’une revue de réflexion n’a rien d’étonnant.
Difficile car le public est encore plus mince, difficile aussi car plusieurs autres projets s’y sont cassés le nez par le passé. On se souvient du très bon Formule, qui n’avait connu qu’un numéro, et proposait une formule hybride mêlant dossier historiques et bandes dessinées contemporaines. Sentinelle choisit de son côté de se restreindre à du rédactionnel et une volonté de recherche, optant pour une simplicité nécessaire dans ce type de projets.
Un seul numéro est paru à ce jour, mais il est prometteur, d’autant que les éditeurs l’ouvrent par un appel à contribution. On ne peut qu’espérer que nombre de chercheurs ou critiques ignoraient encore l’existence d’un tel média en création et rejoindront les prochaines livrées.
Il reste que ce premier jet est très prometteur, d’abord dans la variété de ses approches. Ainsi l’on passe de sujets strictement économiques (l’analyse quantitative de l’édition au Québec par Michel Viau, des crowfunding/éditions au Québec par Raymond Poirier) à de la pure analyse critique (une lecture politique de La Guerre des Rues et des maisons par Alexandre Fontaine-Rousseau), ou à de l’histoire culturelle (Jean-Dominic Leduc partant à la recherche de l’auteur Jocelyn Houde, un panorama des revues d’horreur en Amérique du Nord par Robert Laplante)…
Fait marquant, parmi les contributions on trouve aussi un entretien de Jacques Samson avec Henriette Valium paru en 1987 dans Les Cahiers de la Bande Dessinée. Plus que tout, cette réédition recontextualisée montre l’orientation du projet de Sentinelle : permettre sans œillère l’expression sur la bande dessinée québécoise et ne pas avoir peur d’exhumer le passé, que ce soit une bande dessinée oubliée ou un travail critique toujours pertinent. Un dialogue se crée alors entre différentes générations de critiques (au moins trois, de Samson à Fontaine Rousseau), dimension plus que stimulante dans une discipline où les pionniers sont restés seuls bien longtemps.
Évitant le conflit entre les anciens et les modernes Sentinelle vise forcément un public de spécialistes mais propose le support essentiel à une recherche qui existe depuis des années tout en manquant désespérément de visibilité.

Si les deux titres s’intéressent à la bande dessinée québécoise, leurs approches, propos et publics-cibles sont bien différents. Dès lors, ils n’entrent pas en concurrence mais bien en résonance, couvrant ensemble un spectre plus large pouvant englober un grand nombre de lecteurs… Et notamment une audience jusqu’ici ignorante et inaccessible : les Européens. Il est en effet très facile de soutenir ces initiatives et découvrir une riche création en allant sur les sites respectifs des éditeurs et en achetant en quelques clics les versions numériques des différents numéros…

Dossier de en juin 2015

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