Pour une “BD” artiste

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On a pu lire, sur ce site (à travers des billets comme «Le Masque et la plume», «“Je” est un autre» ou «Le syndrome du prisonnier») ou ailleurs (l’entretien entre Fabrice Neaud et Jean-Christophe Menu publié dans L’Éprouvette n°3), nombre de prises de bec et écrits enflammés ayant trait à ce que certains qualifient de «retour en force de l’autobiographie». Ces prises de position me semblent soulever un problème qu’esquisse Xavier Guilbert : «L’autobiographie avait été (et reste, dans une moindre mesure aujourd’hui) le fer de lance de la bande dessinée indépendante, lui permettant de s’affirmer en genre majeur (adulte) en s’ancrant dans une réalité.» À en croire ces lignes, le fait, pour la bande dessinée, de frayer avec ce que Dominique Viart nomme (dans La Littérature au présent, Bordas, 2005), les «écritures de soi» (p.25) serait ainsi l’occasion de faire table rase de moult «gamineries» et de rompre avec un «9e art» tournant le dos à toute sorte de psychologie.

Certes, mais plus que s’affirmer «adulte» (car démonstration était tout de même déjà faite que la bande dessinée pouvait exister au-delà de toute enfance), ne s’agit-il pas de s’affirmer «artiste» ? L’autobiographie semble en effet constituer le vecteur d’une inscription dans la littérature au sens fort du terme et un genre permettant de se situer dans le champ d’une création dépassant largement le cadre de «l’illustré» ou de la «culture BD» évoquée dans Plates-bandes.[1] Fabrice Neaud n’hésite ainsi pas à affirmer une forme de parenté entre les 5e et 9e arts : «J’avais l’intuition qu’en allant puiser dans ce matériau encore vierge, ou peu s’en fallait, qu’en exploitant ce minerai avec les mêmes outils que n’importe quel auteur littéraire, avec la même exigence et les mêmes convictions (je n’emploierai pas le terme de “sincérité” que je n’aime pas), de nouvelles formes de narration allaient émerger d’elles-mêmes, de nouvelles grammaires».[2]

Utilisant les «outils» de «l’auteur littéraire», la bande dessinée se découvre ainsi un nouveau voisinage, à l’instar de Jean-Christophe Menu se plaçant, dans le même entretien, sous les auspices de Michel Leiris (choix dénotant une véritable recherche puisqu’exemple d’un auteur sans aucun doute majeur aujourd’hui presque totalement oublié). Ce haut patronage et d’autres affiliations semblables semblent pleinement signifiants en termes culturels, et Thierry Groensteen peut ainsi opposer[3] deux «conceptions de l’édition» en se contenant de citer «deux déclarations» : celle de Mourad Boudjellal déclarant apprécier une «BD qui me fait oublier tous mes soucis» et celle de Jean-Christophe Menu s’en remettant à René Char pour expliciter les fondements de son activité.[4] De ce point de vue, l’autobiographie possède avant tout une valeur et peu importe à la limite qu’il s’agisse d’un genre «mineur» (même si semblable position suppose de faire l’impasse sur les écrits d’Augustin, Rousseau, Chateaubriand, Sartre, Gide, Leiris, Perec, Saraute…) ou «majeur» : il suffit de constater qu’il permet de positionner d’emblée la bande dessinée au sein de la littérature et des livres en leur entier, ce qui ne saurait être considéré comme chose négligeable.

Il est dès lors logique que cette «écriture de soi» devienne le flambeau d’une forme «d’indépendance» puisqu’à travers elle se rencontrent une esthétique et une forme d’éthique, ainsi que le suggère Fabrice Neaud dans l’entretien sus-cité : «D’autres explorèrent la bande dessinée différemment, mais, pour moi, le matériau autobiographique me paraissait assez riche, assez vierge et assez noble, en quelque sorte, pour échapper aux mécanismes et aux formes complètement oxydées des récits que les 48CC des années 80 avaient imposés».[5] Se fait ainsi jour une aspiration à une autre pratique mais également à une autre vision de ce que les théoriciens de la bande dessinée nomment volontiers «médium». Et force est de constater que nous sommes ici face à une volonté contrastant fortement avec les mœurs en vigueur dans d’autres pans de l’édition : «littéraire» ne constitue nullement dans les propos de Fabrice Neaud déjà cités un terme galvaudé, mais représente à l’inverse un enjeu et un objet de polémique. De même, le terme de «livre» semble, au sein de Plates-bandes de Jean-Christophe Menu, posséder une valeur et un sens qu’il a ailleurs depuis longtemps perdu.

Permettant «d’échapper» à des «mécanismes» et «formes», l’autobiographie serait ainsi un vecteur permettant d’opérer hors de dispositifs éditoriaux faisant finalement peu de cas de l’auteur. Et force est en effet de constater que l’inscription dans une «littérature du moi» est le propre du «feuilletoniste», comme le montre fort bien le Journal de Georges Simenon. Si cet écrit permit à son auteur d’accéder à une postérité et de dépasser la seule notoriété, c’est qu’y apparaît enfin un écrivain complètement éclipsé par Maigret, son personnage fétiche, et cette tentative d’un créateur pour se dégager de l’emprise de sa créature est menée avec clairvoyance et humour. Les Mémoires de Maigret mettent ainsi en scène le célèbre commissaire reprochant à Simenon de se contenter d’une «vingtaine d’allusions à mes origines, à ma famille» alors que c’est «le même homme à qui il fallut près de huit cents pages pour raconter son enfance jusqu’à l’âge de seize ans».[6]

Tel est en effet, pour reprendre la canonique définition que donne Philipe Lejeune dans Le Pacte autobiographique (Seuil, 1975), le propre de l’autobiographie, en bande dessinée ou ailleurs : poser, à travers sa confusion au sein d’une œuvre avec le narrateur et le personnage principal, la question de l’auteur. Et ce, au sein d’un monde de l’imprimé qui en fait finalement assez peu de cas, serions-nous tentés d’ajouter. Devenir Rousseau, juge de Jean-Jacques, c’est (ainsi que le suggère Jean Starobinski dans Jean-Jacques Rousseau. La Transparence et l’obstacle, «tel», Gallimard, 1979) en un sens instruire le procès d’une condition d’auteur (à succès) prisonnier d’un système faisant de ses propres livres l’instrument d’étranges sociétés (salons en tête) plus que d’une authenticité. Montrer «à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature»,[7] c’est ainsi prendre ses distances avec une «culture» délaissant le créateur au profit de ses seules productions. Ne peut-on trouver semblable «vérité de la nature» dans les Notes (si éloignées de Raghnarok ou des Womoks) d’un Boulet ou encore dans la production d’un Trondheim se permettant de faire des «riens» alors que le monde (du livre) lui demande tant ?

Nous inviter à nous écarter du «tout venant» de la «BD» pour nous placer sur le plan du créateur et de la création : l’autobiographie ainsi pensée n’est en rien le produit d’une «mode» passagère, comme on l’entend trop souvent, mais serait le vecteur d’un véritable projet. À travers elle, la «BD» rejoint l’art en son entier et nous permet de poser une simple question : quel est l’apport des «littératures dessinées» (pour reprendre l’expression d’Harry Morgan) à la littérature (en général cette fois) ? Véritable défi lancé à tous les amateurs et théoriciens, cette nouvelle forme d’«écriture de soi» nous invite en effet à cerner la capacité du «9e art» à renouveler plus de seize siècles de procédés d’écriture. Et comment nier que le mode de représentation du mal si cher à David B., l’inscription dans un «effet d’immédiateté» propre au travail de Frederik Peeters ou le terrible souci d’exactitude dont fait preuve Fabrice Neaud n’apportent quelque réponse à cette belle question ? C’est en tout cas une littérature contemporaine, tantôt présentée comme exsangue ou vivante, que la bande dessinée semble dans semblable optique pouvoir intéresser.

Reste alors un seul problème : la bande dessinée le souhaite-t-elle vraiment ? C’est en un sens la question que posent Jean-Christophe Menu et Fabrice Neaud dans l’entretien sus-cité en s’exprimant sur les propos d’un Thierry Groensteen définissant «l’autobiographie (et le récit de reportage) comme un genre alternatif qui aurait émergé chez les éditeurs alternatifs du fait de leur opposition aux genres traditionnels».[8] Pour le dire autrement : l’autobiographie possède-t-elle une valeur en tant que «créneau nouveau» ou comme «forme» synonyme d’invention et de réelle création ?[9] À cette question, les deux auteurs se contentent de répondre à travers un «manifeste de choses à éviter» et quelques «conseils de […] vieille tapette moraliste», c’est-à-dire à travers une sorte d’art poétique susceptible d’aiguiller tous les auteurs au travail. «Les contours de l’autobiographie, comme ceux du sujet, sont un flou quantique. Et doivent le rester».[10] Semblable position revient à indiquer qu’il reste un espace à explorer, un champ de possibilité, intéressant l’entreprise de création en son entier.

Notes

  1. Jean-Christophe Menu, L’Association, 2005
  2. Fabrice Neaud, Jean-Christophe Menu, «Autopsie de l’autobiographie», dans L’Éprouvette 3, L’Association, 2007, p. 454.
  3. Dans La bande dessinée. Un objet culturel non identifié, éditions de l’An 2, 2006.
  4. Dans La bande dessinée. Un objet culturel non identifié, op. cit., p. 77.
  5. «Autopsie de l’autobiographie», op. cit., p. 454.
  6. Georges Simenon, Les Mémoires de Maigret, Presses de la Cité, 1955, p. 55-56.
  7. Les Confessions, Garnier-Flammarion, 1958, p. 43.
  8. Dans «Autopsie de l’autobiographie», op. cit., p. 469.
  9. Ibid.
  10. Ibid., p. 472.
Dossier de en novembre 2009
  • Appollo

    Analyse tout à fait intéressante.
    Si je peux ajouter une petite idée qui me trotte dans la tête depuis longtemps : la bande dessinée autobiographique a amené quelque chose de nouveau dans le récit dessiné : le rapport au réel. Dès lors que le pacte autobiographique est accepté, le récit est « vrai », et donc légitime dans sa représentation du réel (puisque d’une certaine manière, le vrai de la vie d’un auteur est forcément le réel). La Bande dessinée « réaliste », de ce point de vue, valide la bande dessinée comme art majeur, tout comme le roman a obtenu sa reconnaissance comme art majeur au XVIIIeme siècle lorsqu’il a joué sur une prétendue réalité (Defoë sur Robinson : le roman s’affranchissant de la fiction fantaisiste d’antan au profit d’un récit réaliste jouant sur le témoignage vécu).
    Or le problème du récit dessiné, c’est que, parce qu’il était dessiné justement, il ne pouvait prétendre à autre chose que d’être une aimable fantaisie déconnectée du réel (alors que le cinéma, par le biais de l’image photographique, a tout de suite obtenu la caution du réel – cf le train de la Ciotat des Lumière). La bande dessinée autobiographique (et ses avatars du type documentaire dessiné, récit de voyage etc) a permis d’associer enfin le réel au dessin (comme une vision certes subjective mais justement subjective du réel).
    Il me semble donc que le récit autobiographique dessiné des années 90 a ainsi libéré la bande dessinée, et lui a permis d’accéder à une forme de légitimité pour dire le réel. Désormais, l’enjeu du récit dessiné serait peut-être de pouvoir repartir vers la fiction sans avoir à passer par le masque du récit autobio, tout comme le roman du XIXeme siècle a pu enfin exister sans jouer sur la supercherie du récit vécu (alors même qu’au siècle précédent, nombre de romans devaient encore jouer l’artifice du « vécu » : de Manon Lescaut aux Liaisons dangeruses, même si plus personne n’était dupe).
    Je suis sans doute un peu confus, mais il me semble que l’autobiographie ne devrait pas être l’unique horizon d’une bande dessinée « artiste », « d’auteur », « majeure », peu importe comment on l’appelle, sinon elle risque de courir à une sorte d’impasse (que la littérature non-dessinée a frôlé ces 50 dernières années).

    • Anonyme

      Merci pour ce commentaire très éclairant qui est plus qu’une petite idée ! Ne met-il pas sur la table le véritable enjeu pour la bd d’auteur ! Des artistes comme Q-ta Minami, Kiriko Nananan ou Adriane Tomine sont des exemples concrèts (parmis d’autres) d’auteurs réalistes non auto-biographiques.

  • Dave Feng

    Je ne parviens pas à déterminer si mon commentaire recoupe ce que dit Appollo ci-dessous, mais je le livre tel quel.

    Il me semble que cette affirmation de l’autobiographie commence à avoir quelques effets néfastes, dans la mesure où, s’il a permis de faire grandir la BD, ce genre se transforme peu à peu en signe social de respectabilité – parfois complètement détaché d’une nécessité esthétique ou éthique.

    On fait parfois de l’autobiographie pour des mauvaises raisons, et cela aboutit à des oeuvres fausses, contrefaites.

    Je me demande si cette importance symbolique de ce genre n’est pas en train de créer des « angles morts » dans la production artistique, un peu comme l’a fait l’affirmation de la littérature blanche dans la seconde moitié du 19ème et surtout au 20ème, comme la « vraie » littérature, par rapport aux littératures de genre. La littérature générale s’est appauvrie, car les auteurs y bridaient leur créativité – et les littératures de genre se sont aussi, en un sens, appauvrie, dans la mesure où les ambitions artistiques des auteurs ont été revues à la baisse.

    Pour faire voir cette évolution au cours du 19ème siècle, on peut comparer l’accueil fait au « Frankenstein » de Mary Shelley, perçu comme une vraie oeuvre littéraire et, soixante-dix ans plus tard, l’accueil du « Dracula » de Bram Stroker, que les critiques, même ceux qui l’admiraient, ne tenaient pas comme une œuvre « littéraire ».

    J’ai l’impression que la BD traverse aujourd’hui la même étape de légitimation, en limitant ses thèmes. Mais je ne suis pas certain que ce soit une bonne chose.

    • Benoît Berthou

      L’autobiographie ne devrait pas être l’unique horizon de la bande dessinée : je suis absolument d’accord. Et il me semble qu’y a, en germe dans ce genre comme tant d’autres, le danger que l’intime ne devienne un espèce de dogme, ce qu’il s’agit de refuser à tout prix. Il s’agit plutôt de montrer, comme le fait JC Menu dans l’entretien que je cite, que le territoire à explorer reste immense et qu’il y a danger à se répéter.

      Par contre, et malgré ces dangers d’auteurs en « toc », l’autobiographie me semble apporter une chose nouvelle : l’affirmation d’une inscription pleine et entière dans un espace littéraire (pour parler comme Blanchot). Celle-ci ne passe pas par une volonté de singer la littérature, car la bande dessinée me semble faire preuve d’une indéniable créativité, susceptible de renouveler un genre sans doute caractéristique du XXe siècle.

      J’ai trouvé plus d’inventivité dans l’œuvre d’un Fabrice Néaud que dans les Mauvaises pensées de Nina Bouraoui, et ce alors que les deux œuvres abordent pourtant des thèmes communs (solitude, homosexualité, création…). Encore plus que celui d’une légitimation, ceci me semble poser directement le problème d’une reconnaissance de la bande dessinée : l’absence de celle-ci apparaît-elle moins légitime que lorsque le « 9e art » arpente le même territoire que la littérature ?

      C’est ce que je voulais dire à travers le « (vice versa) » du sous-titre : le devenir de l’autobiographie passe peut-être aujourd’hui par la bande dessinée, de même que le devenir de la bande dessinée passe peut-être en partie par la volonté de s’inscrire dans la création littéraire, sans restriction d’aucunes sorte.

      Ce n’est qu’une hypothèse, et je ne suis pas non plus du tout persuadé que ce soit une bonne chose, ni même que ce soit vrai, mais cette « littérature du moi » mobilise peut-être des auteurs qui ne se reconnaissent pas ou plus dans une certaine idée de la création de bande dessinée ainsi que des éditeurs qui souhaitent sortir leurs livres des rayons et librairies spécialisées.

      • Dave Feng

        Merci de votre réponse, très claire et stimulante.

        Ma réserve portait effectivement sur le risque de dogme, où le besoin de « faire sérieux », ne passe plus par une certaine façon de travailler, mais par un choix de thème. Concrètement, je suis très sceptique quand je vois des choses comme « Je me souviens: Beyrouth » de Zeina Abirached. Je ne doute ni de la sincérité de l’auteur, ni de l’honnêteté de l’éditeur – mais, côté renouvellement des formes, je ne perçois par la différence avec Satrapi. Je suis sceptique.

        J’avais trop peu prêté attention à votre hypothèse, que la BD pourrait être un medium vers lequel la littérature se tournerait quand elle veut explorer le moi. C’est une hypothèse très riche – et c’est vrai qu’il y a des livres atypiques, comme des récits de voyage, qui mêlent récit de vie et dessin, où l’on sent que l’auteur s’est trouvé engoncé dans le format littéraire et a repoussé ses cadres.

        C’est une direction intéressante – même si je pense que, pour l’instant, l’autobiographie dessinée est plus souvent le résultat d’un cheminement de la BD vers l’écriture de soi (car ces expériences continuent de s’inscrire dans les formes de la BD) qu’un cheminement de l’écriture littéraire vers la BD. Mais ce serait bien que le second cas soit plus fréquent.

        – Peut-être un autre exemple pour aller dans votre sens, de l’autobiographie (ou la biographie) comme moyen de légitimation ou de reconnaissance: « Les 400 coups » de Truffaut, comme apparition de la figure de l’auteur dans le cinéma français.

        Merci de votre article!

        • Chrisian Rosset

          La bande dessinée suit l’air du temps, c’est aussi simple que ça. Et, comme partout, quelques figures se dégagent d’une masse de choses suivistes et paresseuses. Quant à Truffaut et ses 400 coups, je ne vois vraiment pas en quoi ce serait l’apparition de la figure de l’auteur dans le cinéma français. Un auteur, ce n’est pas celui qui se « livre » de manière « autofictive », c’est celui qui se dévoile dans la manière qu’il a de pratiquer son art. Donc Mélies, Feuillade, Linder, Lherbier, Renoir, Bresson et j’en passe sont, de ce point de vue-là, tout autant (et même, à mon humble, avis davantage) des auteurs que Truffaut.

      • Sylvain-Moizie

        Je pense déceler dans cet article et ses réponses ce que j’ai ressenti en travaillant sur ma première bande dessinée autobiographique (« L’ÉTIREMENT DU PLEXUS BRACHIAL » paru chez Shampooing/Delcourt) : le fait que passer par l’autobiographie force à repousser les limites personnelles.

        Ayant commencé à travailler sur ce projet en voulant faire de la fiction symbolique car je n’arrivais pas à aborder la réalité de manière frontale, je me suis finalement perdu dans un récit sans queue ni tête qui n’abordait pas le sujet voulu… J’étais entrain de faire un hors-sujet sans m’en rendre compte alors que je voulais parler de choses vécues… L. Trondheim, directeur de collection m’a demandé pourquoi je ne faisais pas de l’autobiographie, que ça lui semblait plus simple… Mais en faisant de l’autobiographie, j’avais toujours la hantise en tête de me retrouver à faire un récit à la mode. Et avoir cette angoisse dans la tête m’a poussé à aller plus loin pour donner un récit plus fort. Trondheim a donc eu raison. De ce fait, je n’ai pas hésité à utiliser la mise en scène, affirmant volontiers que si l’ensemble n’est pas réel ou vécu de la sorte à 100%, le résultat est certainement plus juste au niveau du ressenti que si j’avais simplement étalé ma vie sans prise de recul. J’ai même été jusqu’à retirer les noms des personnages pour pouvoir parler de moi à la première personne… Étrange !
        Mais le fait d’avoir pris ce recul m’a permis d’aller plus loin dans l’autobiographie et la justesse que ce que j’avais imaginé faire au début.

        J’ai compris que l’autobiographie permettait non pas de copier la réalité, car dans ce sens cela donne des trucs nullasses (voir nombre de blogs faciles où on dit n’importe quoi et de n’importe quelle manière en avançant la seule caution que c’est « vécu ») et que le « vécu » n’est pas une caution valable à elle seule.

        L’autobiographie n’affirme l’auteur (et donc l’artiste) qu’à condition de savoir prendre de la distance avec soi-même et savoir (et accepter de) se mettre en scène. Et la grande question de la mise en scène est de savoir comment se mettre en scène… Je ne saurais pas y répondre pour les autres.

        Tout ça me fait penser à une réflexion que je m’étais faite la première fois que j’ai lu Palace, de Simon Hureau. Outre le fait que je m’y retrouvais (c’est un récit qui raconte un moment où il vient nous retrouver Cambodge alors qu’on y était pour un projet -« on » c’est moi et trois autres auteurs), Simon, en livrant un récit autobiographique sur son voyage au Cambodge, donnait finalement l’impression de lire une bande « dessinée d’aventure » presque « classique », le ressenti du vécu en plus.

        Merci pour cet article.

        Sylvain-Moizie

  • Morvandiau

    Je dois dire que l’intitulé de cet article – si je le comprends bien – m’a surpris sur du 9! Il me semble que la question de la légitimation de la bande dessinée est déplacée, obsolète et surtout complètement vaine! Que ce soit vis-à-vis de la littérature en général, de l’autobiographie en particulier, du cinéma, de l’art contemporain ou de la plomberie… et alors ? Pourquoi faire? La bande dessinée suscite-t-elle des oeuvres fortes, imaginatives et qui s’expriment dans un langage qui lui est propre? Si vous pensez que la réponse est oui, pourquoi chercher une légitimité ailleurs? Cette réaction me paraît surgir soit d’un sentiment sincère, militant pour une « cause » du 9ème art mais quelque peu contreproductif à force de comparer des domaines qui ne le sont pas, soit de l’horrible fainéantise médiatico-marketing qui se repaît de « roman graphique »sans savoir de quoi elle parle exactement. Bien entendu, un créateur, quelque soit le domaine où il s’exprime, peut revendiquer des influences glanées ailleurs. Mais c’est une question de curiosité et de nourriture des yeux, des oreilles et de l’esprit, pas de légitimation! Un auteur de bande dessinée qui fait de l’autobiographie n’est pas intéressant en tant que tel parce qu’il cite Michel Leiris mais, avant tout, parce son travail est intéressant dans sa spécificité!
    Dans le même ordre d’idée, je reste assez perplexe sur
    l’emploi contemporain de l’expression « littérature dessinée », a fortiori quand elle est employée par des esprits brillants et érudits sur le sujet de la bande dessinée… La « littérature en estampes » de Töpffer se justifiait sans doute parce qu’il était le premier et n’avait donc, par force, que peu de références dans ce domaine mais que dire d’autre maintenant que le terme « bande dessinée » existe?

    « Un jour, j’ai répondu à une interview pour Beaux-Arts, et à la fin de l’entretien le journaliste me demande: « Vous considérez-vous comme un artiste ?  » Et j’ai répondu : « Mais évidemment ! » Quelle question! »
    Blutch, entretien avec Hugues Dayez

    • Anonyme

      Tout a fait d’accord avec vous sur le discours de légitimation de la bande dessinée.

      Pour le terme de « littérature dessinée », je pense que ceux qui l’utilisent (les gentils gens du Fremok surtout), c’est surtout pour ne pas se fermer de portes: la bande dessinée dans son ensemble reste sous l’égide d’un seul genre littéraire, le roman. le terme roman graphique est très clair de se point de vue.
      Mais la littérature, c’est aussi la poésie, ou les essais entres autres. litterature dessinée, ça permet d’aller vers ça, et aussi vers la calligraphie, ou le texte illustré. Dans le cas du fremok, c’était pour dire que les aventure d’Alice au centre de la terre ou la livre du non-sens font partie de leur champs d’action. Je vois pas vraiment ça comme un label de légitimation. Pas comme les références à la Pléïade, ou là certains s’auto-proclament comme étant le top du top.

      • Morvandiau

        Ah, c’est amusant, je ne pensais pas particulièrement à Frémok en évoquant cette question mais si eux-aussi utilisent effectivement cette terminologie (?), mon analyse et mon sentiment restent les mêmes. Qui se ferme des portes en parlant de « bande dessinée »? Je trouve au contraire dommage d’abandonner le terme aux tenants d’une vision plus traditionnelle et/ou bassement commerciale de la chose. D’ailleurs les businessmen l’ont bien compris qui ont repris déjà à leur compte les termes « roman graphique » et ont créé des collections « Ecritures ». Quitte à devoir faire une distinction (parfois ténue) entre les éditeurs – en tant que structures – donnant réellement la priorité à la création et ceux se situant comme des industriels, celle de Jean-Christophe Menu (bande dessinée/bédé) me convient parfaitement.
        Au delà du pinaillage lexical, il me paraît que ce choix de ne pas assumer la « bande dessinée » (sous ce terme donc) comme un domaine artistique spécifique – par ailleurs ouvert et plein de promesses – participe du marasme critique et théorique dans lequel nous continuons globalement de patauger. Que les auteurs et les éditeurs travaillent dans ce sens aiderait sans doute aussi à relever le niveau !

        • Domingos Isabelinho

          Je pense que ce collage de la bande dessinée a la littérature ne vise pas ceux qui lisent déjà les livres de bande dessinée. Le label « graphic novel » a servi aux États Unis pour « entrer » dans les librairies généralistes et, donc, pour gagner d’autres publiques qui lisent des romans mais pas des bédés (ayant des préjugés contre la bande dessinée). La légitimation est importante parce qu’un publique enfantin ou enfantilisé n’achète pas la bande dessinée alternative.

          • Morvandiau

            L’expression « graphic novel » a, me semble-t-il, son sens – et sa légitimité – aux Etats-unis parce qu’elle contraste avec le traditionnel « comics » qui désigne bel et bien un mode exclusif de divertissement (elle a été notamment popularisée par Eisner dans cette même logique). Son utilisation en terre francophone me paraît abusive parce que « bande dessinée » n’induit pas, étymologiquement parlant, cette connotation.
            Au delà de ça, votre remarque conforte ma précédente: l’intérêt de l’utilisation de « graphic novel » relèverait principalement du marketing… avec le succès relatif qu’on lui connaît si on en juge, par exemple, par la présence toute relative (bel euphémisme) de FRemok dans les librairies généralistes ou simplement par les rayons « indépendants » remplis des imitations, parfois assez
            réussies, mais toujours purement opportunistes en termes de politique éditoriale globale. Bref, ne mélangeons pas tout, la création n’a jamais été légitimée par le marketing !

          • Anonyme

            Je ne comprends pas très bien le procès fait aux éditeurs de vouloir faire du marketing en étiquettant tel ou tel genre de bande dessinée par un nom qui la spécifie.
            La  » novel graphic  » n’est-elle pas simplement un genre de comics, le  » gekiga « : un genre de manga, le  » roman graphique  » : un genre de bande dessinée ? C’est en tout cas mon point de vue, je ne pense pas que cela remette en question le fait que ce soit toujours de la bande dessinée.

          • Morvandiau

            Il est simplement exaspérant de constater que l’utilisation des dites étiquettes se trouve très souvent justifiée par le peu de réflexion et de culture des équipes commerciales, relayée par des journalistes manquant de temps, de moyens
            et/ou d’exigence professionnelle. En bref, un raccourci qui n’enrichit pas vraiment une réflexion ni un corpus critique propres à la bande dessinée (comme essaie, par exemple et a contrario,de le faire du9).

          • Lolita

            La distinction entre « roman graphique » et « bande dessinée » est simplement un stratagème marketing pour attirer ceux initialement intéressés à la scène des super-héros et le soulèvement de seins sur la page, à un monde un peu plus mature d’un roman avec des images réelles. Frank Miller est l’exemple ultime de la façon dont cela peut fonctionner, et cela fonctionne bien.
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  • Michel

    Très belle analyse, Je suis aussi d’accord avec le commentaire de « un inconnu », des artistes comme Kiriko Nananan (dont je suis personnelement fan), font vraiment avancer les choses et sont des exemples concret d’auteur réalistes et pas forcemment auto biographique. Bon article en tout cas. casino en ligne