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Le Syndrome du Prisonnier

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Il y a quelque chose de symptomatique dans Les Petits Riens. Quelque chose qui relève de la misère de la création contemporaine chez les anciens pionniers de l’alternative francophone. Dans le cas de Lewis Trondheim, la déception n’en est que plus grande, surtout dans le registre autobiographique. Revenir à son premier essai, Approximativement, c’est se souvenir qu’il inspirait à une introspection authentique et fondamentale. Un équivalent des Confessions de Jean Jacques Rousseau ou de L’Âge d’Homme de Michel Leiris, où la quête identitaire s’accompagnait de mille inventions pour adapter le langage.
La couverture, à titre d’exemple, relève du génie. A la question centrale du «comment se peindre ?», Trondheim proposait une solution unique pour l’époque, à contre-courant. Il agglutinait dans un tableau des dizaines d’avatars, où chacun n’incarnait qu’une facette de son tempérament, mais où l’ensemble formait l’autoportrait total. Derrière le grotesque, ce dessin revendiquait une vraie vision d’autobiographe. Quelqu’un affirmait pour la première fois l’impossibilité de réduire un individu à un icône, bravant les courants de pensé majoritaires incarnés par Art Spiegelman et son totem souris de Maus. Killofer reprendra l’invention quelques années plus tard, et filera le procédé sur un album entier. Un nouvel outil de langage était né.

Aucun vestige de ce génie passé, ni de ses intentions, n’a survécu dans Les Petits Riens. Avec le temps, le créateur du neuvième art s’est lentement mué en un Philippe Delerm mou et rassurant. Quelle chute ! Du coup, ces deux extrémités d’une même œuvre n’ont rien en commun si ce n’est qu’elles habitent, chacune à leur manière, la mentalité de leur auteur à une époque donnée. Approximativement, c’est la contre-culture, le goût du risque artistique (écriture automatique), la torture de formes narratives, le recours systématique à l’invention graphique et le dégoût pour tout ce qui repose sur la virtuosité esthétique. Les Petits Riens, c’est l’académisme (une forme standard et une mise en scène nourrie de gimmicks), l’éloge du vide et de l’anecdotique («un livre avec beaucoup de pas grand-chose» comme le rappelle le quatrième de couverture) et le repli dans la joliesse graphique (avec pour objectif le perfectionnement à l’aquarelle). Faire du beau à défaut d’être inventif, l’oiseau se mord la queue en produisant lui-même ce qu’il conspuait il y a dix ans encore.

Que le bébé soit parti avec l’eau du bain passe encore. Mais que l’on se juche sur la baignoire en faisant croire que rien ne s’est passé, là c’est trop. Voila, précisément, le symptôme détestable des Petits Riens de Lewis Trondheim. Faire, à la manière d’un Guy Delisle avec Chroniques Birmanes, semblant de s’inscrire dans une continuité qui, finalement, n’existe plus.
Evidemment, la dialectique derrière ce revirement n’est pas très originale. Car pour cultiver un vieux public auquel l’on a plus rien à offrir, l ‘éventail des possibles est finalement restreint. Reste que jouer la carte de la connivence avec le lecteur est la solution la plus facile et la plus laide du monde. Et en autobiographie, les effets explosent au visage. Objet d’une introspection pertinente et sincère, l’oiseau s’est mué en une marionnette vide, un acteur à la Louis de Funès rejouant à l’infini le spectacle attendu.
On se prend alors à se remémorer Désœuvré, dernier fragment d’une confession sincère où le désir de résister à l’aisance et la notoriété était encore ardent. Mais ce temps là parait révolu. Car plus qu’en conscience, c’est avec un poil de cynisme ostentatoire que Trondheim se dirige désormais vers l’automatisme le plus commercial (l’aveu dans le titre, dans le quatrième de couverture). Certes, certains gags marchent encore, mais le cœur et l’âme, eux, ont déserté depuis longtemps.

Site officiel de Lewis Trondheim
Site officiel de Delcourt (Shampooing)
Chroniqué par en décembre 2007

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