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Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer

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Co-fondateur de L’Association, Killoffer a toujours traîné ses guêtres en marge, traçant en pointillés une carrière impertinente et surprenante. Recueil en forme de rétrospective, le récent Quand faut y aller trouve sa conclusion avec Einmal ist Keinmal, une histoire muette en écho (ou réminiscence) de Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer, ouvrage démesuré et étonnant publié chez L’Association en 2002.
Après une introduction un rien onirique, Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer débute pourtant comme beaucoup de carnets de voyage, alignant les observations de touriste en goguette, qui s’étonne de ce que «là-bas» peut être différent d’«ici» — récit inoffensif et banal, où l’on s’ennuit presque autant que l’auteur à la recherche de quelque chose à raconter.
Mais avant de partir pour quelques jours à Montréal, Killoffer a laissé de la vaisselle sale dans son évier, là-bas, chez lui en France. Et de cette inquiétude quant à l’état dans lequel il va la retrouver au retour, il va tirer le point de départ d’une autobiographie (dans le sens d’écrire sur soi) radicale et dérangeante.

On se souvient de ce passage dans Approximativement, où Lewis Trondheim tirait des doubles de sa bouche ouverte, dans une sorte d’auto-psychanalyse qui incarnait quasi-littéralement Moi, Ca et Surmoi. Sur le même principe, Killoffer se dédouble, se multiplie à chaque pulsion qui passe, construisant une multiplicité d’états de lui-même qui vont finir par explorer toutes les facettes de sa personnalité — et de ses désirs les moins avouables.
Ainsi, l’espace de son appartement va se retrouver envahi de Killoffers tous pires les uns que les autres — paresseux, bourrés, vomissant, fumant, jouant, etc. — submergeant petit à petit le Killoffer originel que l’on suppose être la bonne conscience de l’auteur, seul Killoffer (semblable à mille autres Killoffer) qui se rende compte de la gravité de la situation, et qui se demande comment tout cela va bien pouvoir finir.
L’idée n’est pas nouvelle — Calvin l’avait déjà fait avec son duplicator, ou Harold Ramis avec le fim Multiplicity — mais on la connaît plus sous la forme d’une fable morale édulcorée. Au contraire, on assiste ici à une lente descente dans l’horreur, le comportement des Killoffer de plus en plus nombreux devenant de plus en plus amoral — violent, sexuel, pour culminer dans un violemment sexuel qui marquera le point de non-retour. Un Killoffer va alors mettre fin à l’expérience, mais est-ce le bon ?

Le trait de Killoffer est parfait pour ce récit — à la fois précis et iconique, jouant à merveille sur les noirs et une certaine impassibilité des personnages (au faciès presque immuable), occupant l’espace de la page avec cette foule grouillante et uniforme sans pour autant perdre en lisibilité.
On pourrait se croire dans un livre-jeu «Où est Charlie ?» inversé, où l’on chercherait plutôt qui n’est pas Killoffer — mais en dehors des rares personnages qui se trouvent être l’objet de ses désirs (accortes jeunes filles légèrement dévêtues, entre autres), les autres n’existent pas, devenant des formes vaguement humaines dépourvues de toute identité.
Pour autant, cette mise en avant n’est pas affirmation de soi, mais au contraire une disparition du «Je», dans un récit où la conscience (suivant le cogito ergo sum de Descartes) disparaît progressivement, alors que les pulsions animales et primales prennent petit à petit le contrôle. Visualisation frappante de la multiplicité de l’individu, schizophrénie à grande échelle déclinée sur des pages démesurées, comme si tous ces Killoffers ne pouvaient se satisfaire d’un format plus raisonnable.

Livre extrême et dérangeant, Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer peut enfin véritablement se prétendre, comme l’avait dit Willem, «l’autobiographie qui met fin à toutes les autobiographies» — dépassant le plaisir de la confidence pour toucher, d’une certaine manière, au dégoût.
«L’enfer, c’est les autres» disait Sartre. Pour ce qui est de Killoffer, la preuve est faite.

Site officiel de L'Association
Chroniqué par en octobre 2006

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