Mon Lapin n°8

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L’expérience Mon Lapin aura constaté à sa manière qu’une revue peut être à l’image de son rédacteur en chef. Au Lapin désormais vu a posteriori comme celui de J.-C. Menu, il y aura eu ceux — ostensiblement précédés d’un adjectif possessif — d’autres associés ou de leurs amis. L’idée a germé dans le contexte de la crise qu’a connu l’Association, et tiendrait à la fois de la compensation de pouvoir et d’une sorte d’affirmation d’une gestion plus démocratique, ou pour le moins plurielle.

Au bout de neuf numéros, l’on remarque que le/la rédacteur/rédactrice désigné(e)/invité(e) s’impose principalement par le choix et la proposition d’une thématique ou d’une contrainte. Avec cette dernière s’immisce l’idée d’une intrication plus poussée du dessinateur/dessinatrice que sont, ici, tous les auteur(e)s promus « rédac chef ».
Pas vraiment illogique dans une neuvième chose pouvant connaître traditionnellement une division du travail[1], cette possibilité implicite de dessin à plusieurs mains, ne va éclore qu’au cinquième numéro dirigé par Lisa Mandel, qui fait suite à celui dirigé par Etienne Lécroart, premier à proposer une contrainte expérimentale pour sujet.

A ce possible et à cette possible direction mise en place, Killoffer va apporter sa démesure, faire du lapin véritablement le sien, devenir dessinateur en chef. L’intrication des dessins devient sujet, l’enchevêtrement des traits est recherché, et s’incarne dans une thématique liée à la forêt et aux arbres. Les mains ne vont plus être seulement quatre, mais six, voire huit parfois[2].

En couverture, chacun a dessiné un arbre, formant une forêt où semble vivre un homme des bois, un Killoffer n’expirant que la fumée de son cigare, à l’allure sauvage, hirsute, nu, aussi couillu que son sexe semble atrophié, perdu dans les replis outrés du scrotum.
Dix dessins dont neuf d’arbres et un représentant vraisemblablement une tronçonneuse, dont l’exécution malhabile semble due, ou figure, le seul non-dessinateur de la revue, l’écrivain, poète et traducteur Christophe Marchand-Kiss[3]. Cette présence peut s’interpréter comme un contraste nécessaire pour démontrer le fait que tous les autres sont dessinateurs ; mais aussi par une forme de logique interne à l’œuvre de Killoffer, où ses typographies si particulières amènent le texte vers l’image par une osmose singulière. Dans cette invitation d’un poète, il y aurait aussi une manière de réinterroger l’ « ut pictura poesis » à l’aune du dessin, au fait que ce dernier partage avec l’écriture bien plus que des instruments techniques[4] ou un support, surtout quand on ne le limite pas à sa valeur illustrative.
La tronçonneuse renverrait peut-être aussi à la parole pouvant inviter aux arborescences de traits autant qu’à être un moyen d’y faire son chemin, d’y imposer son propre dessin, d’avoir une zone à occuper/habiter qu’il vaudra peut-être défricher/déboiser.

Les récits disposés forment une progression, allant d’un jardin d’Eden et son arbre de la connaissance, à une canopée vue du ciel où le défrichement exploratoire n’aura rendu personne propriétaire terrien. La forêt ainsi dessinée sera un dessein, celui de connaitre (co-naître), d’y aller, de se perdre, de se retrouver[5], de s’y retirer, de comprendre les peurs ancestrales qu’elle inspire et de la rendre accueillante pour former ultimement un biotope complexe et incroyablement riche, qui ne sera une jungle que pour ceux qui voudront l’exploiter.

A l’heure où Mon Lapin semble être une expérience qui va devoir s’arrêter, ou pour le moins aller vers d’autres formes, ce numéro 8 apparaît comme un aboutissement. Il témoigne de relations entre auteurs sinon inédites, pour le moins peu explorées « éditorialement », et de l’idée de faire une revue de et en bande dessinée jusque dans sa conception-même.

Notes

  1. Scénariste, dessinateur, encreur, coloriste, etc.
  2. Les dessinateurs et dessinatrices invité(e)s sont : Laetitia Bianchi, Charles Burns, Ludovic Debeurme, Philippe Druillet, Sébastien Lumineau, Antoine Marchalot, Lorenzo Mattotti, François Olislaeger, Ruppert et Mulot.
  3. Orthographié en quatrième de couverture Christopher Merchant-Kilt.
  4. Pinceau, stylo, crayo, encre, etc.
  5. « La nuit dans les bois », récit co-dessiné avec Philippe Druillet. Killoffer évoque sa jeunesse, où, non dit ici mais pour exemple, il avait fait parler de lui en se vantant et en montrant qu’il pouvait faire du Druillet, alors fraîchement déclaré grand prix angoumoisin 88.
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Chroniqué par en décembre 2014

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