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Drawn and Quarterly : Twenty-Five Years

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Le volume commémorant les 25 ans de Drawn and Quarterly (D+Q pour les intimes), paru il y a quelques mois, vient nous rappeler qu’il existe finalement peu de beaux livres sur la bande dessinée. Beau, celui-ci l’est par sa couverture, dessinée par Tom Gauld et qui comporte une bande dessinée sur sa tranche (fait assez rare pour être souligné). Il l’est aussi et surtout par son contenu. Car retracer les 25 ans de D+Q, revient à parcourir de nouveau un quart de siècle de bande dessinée de qualité nord-américaine, européenne et japonaise ; et à remonter plus loin encore, D+Q jouant un rôle-clé dans la constitution du patrimoine du Neuvième Art en exhumant et redécouvrant des « classiques » tels que Walt and Skeezix ou les Moomin. Les près de mille pages de cette anthologie constituent donc presque un dictionnaire de la bande dessinée. L’ouvrage présente ainsi le double intérêt de retracer l’histoire d’un éditeur majeur, et de constituer une belle anthologie avec quelques-unes des publications les plus passionnantes de ces dernières décennies. C’est également le chant du cygne de Chris Oliveros, fondateur de la structure qui abandonne officiellement ses activités d’éditeur.

D+Q fait partie de ces éditeurs nés au début des années 1990 que l’on qualifierait volontiers de pionniers aujourd’hui. Cette période charnière aura vu l’apparition (faut-il le rappeler) de l’Association, Atrabile, Cornélius, Amok-Fréon ou encore Ego Comme X, pour n’en citer qu’une poignée. D+Q figure dans la droite lignée de ces éditeurs : un auteur passionné et travailleur acharné (Chris Oliveros) qui cherche à promouvoir une bande dessinée exigeante et de qualité, tout d’abord par le moyen d’une revue (Drawn and Quarterly, qui n’existe plus) mais qui rapidement se met à éditer des livres. Sa démarche consiste donc à mettre en valeur de jeunes auteurs découverts par le fanzinat (Julie Doucet avec Dirty Plotte et Adrian Tomine avec Optic Nerve faisant partie des premiers) et à rééditer des œuvres du patrimoine du Neuvième Art (outre Walt and Skeezix et Moomin, on compte John Stanley, Doug Wright, Mizuki Shigeru, etc.).

Ce volumineux ouvrage retrace l’évolution de D+Q au fil de ce quart de siècle : de structure alternative à éditeur internationalement reconnue et respectée. Dans l’aventure, Oliveros a dû abandonner ses activités d’auteur, les exigences de sa maison d’édition n’étant pas compatibles avec celles d’un créateur. L’un des tournants dans le développement de D+Q a été l’arrivée de Peggy Burns, débauchée de chez DC Comics en 2003 (les transfuges depuis les mastodontes de l’édition vers les petites structures sont suffisamment rares pour que l’on souligne celui-ci).  Elle devient publicity director et épouse Tom Devlin, qui travaillait en freelance avec D+Q et qui finit également par rejoindre la structure à plein temps. Le couple remplace désormais Oliveros.

L’histoire de D+Q y est également retracée à travers ses principaux auteurs, grâce à des témoignages sur leurs œuvres et des extraits, parfois inédits. Outre les noms « historiques » attachés au label de Montréal (tels que le trio Chester Brown – Joe Matt – Seth ou encore Julie Doucet et Adrian Tomine), on retrouve des « classiques » (Lynda Barry, Gabrielle Bell, Dan Clowes, David Mazzucchelli, Art Spiegelmann, Chris Ware), des plus jeunes (Kate Beaton, Geneviève Castrée, Michael DeForge, Debbie Drechsler, Tom Gauld, Kevin Huizenga, Anders Nilsen, John Porcellino, Ron Regé Jr., Jillian Tamaki) ou des auteurs européens et japonais (en plus de ceux cités plus haut, Tatsumi Yoshihiro, Astrid Lindgren, Amanda Vähämäki, Dupuy et Berberian[1] ). Plus qu’une anthologie, l’ouvrage prend donc des airs d’un livre d’histoire très abondamment illustré.

Ses limites viennent probablement de son absence critique. Tout au plus comprend-on que l’histoire de D+Q a été parsemée d’embûches, mais le livre n’aborde que très peu les difficultés rencontrées. Parfois, l’ouvrage tombe aussi dans l’anecdote hagiographique (Tom Devlin a-t-il vraiment besoin de raconter ses différentes approches pour draguer Peggy Burns ?). Et surtout, on n’y trouve aucune considération sur l’engagement ou les spécificités de la ligne de D+Q.
Une chronique de la version en ligne de The Comics Journal (TCJ) tente une esquisse de positionner la politique éditoriale de D+Q par rapport à celle de Fantagraphics, l’autre maison historique alternative nord-américaine (et éditeur de TCJ) : « D+Q, et c’est peut-être normal pour ce qui a été le travail d’un seul homme pendant les premières nombreuses années, a toujours eu un profil plus distingué [que Fantagraphics] (…) et aussi d’un certaine manière plus conservateur, honorable et littéraire, avec des nuances de nostalgie. Et aussi avec des produits moins dévergondés, surtout depuis l’arrivée de Peggy Burns (…), et géré de manière plus astucieuse en matière de marketing et de publicité. Dans le meilleurs des cas, tout cela permet à des travaux sophistiqués de fleurir ; dans le pire des cas, cela génère des bandes dessinées quelques peu prévisibles, « jolies », et assez sérieuses mais au final ennuyeuses. (…) Alors que tout cela constitue clairement un atout, cela signifie parfois que les artistes deviennent d’une certain manière plus bourgeois et plaisants qu’ils ne le sont réellement, ou qu’ils ne souhaiteraient l’être ».
On le voit, la comparaison entre Fantagraphics et D+Q mériterait d’être poussée plus loin[2].

Ces considérations auraient également pu se concentrer sur la situation éditoriale actuelle en Amérique du nord. Car le lecteur européen éclairé aura du mal à croire que tout va bien en outre-Atlantique, surtout s’il a lu les pamphlets publiés en 2015 par J.C. Menu ou Alexandre Balcaen dans Kaboom et Pré Carré (respectivement), ou si il a suivi les difficultés qu’a connu Fantagraphics après la mort d’un de ses fondateurs, Kim Thompson, en 2013.

Mais ces critiques n’enlèvent rien au plaisir de parcourir cet ouvrage. Certainement faut-il considérer cet ouvrage comme un dernier cadeau de Devlin (éditeur principal du livre) à Oliveros — une façon élégante de célébrer la passation de commandement.

Notes

  1. Et beaucoup d’autres qui mériteraient d’être ajoutés à cette liste arbitraire.
  2. La position géographique des deux éditeurs est intéressante en soi : Fantagraphics est basé à Seattle soit le long de la frontière canadienne côté américain et faisant face à l’océan Pacifique ; tandis que D+Q se trouve à l’extrême opposé du continent nord-américain, à Montréal, de l’autre côté de la frontière, dans le Canada québécois et face à l’Atlantique. Tous deux possèdent par ailleurs une librairie qui leur permet de promouvoir les artistes qu’ils publient.
Site officiel de Drawn & Quarterly
Chroniqué par en février 2016

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