Présences de Buenaventura

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Alvin Buenaventura nous a quitté en février dernier. Il fut pendant les dernières années un personnage clé de la bande dessinée alternative américaine. Il ne s’agit pas ici de lui consacrer une nécrologie, d’autres l’ayant déjà fait. Mais sa disparition est l’occasion de (re)venir sur deux importantes parutions de cette première moitié d’année et du catalogue de Fantagraphics, parutions qui viennent rappeler son importance dans le microcosme américain.

Le premier n’est autre que Patience. Buenaventura y est crédité (« production and technological assistance ») et avait consacré un excellent ouvrage à son auteur, The Art of Daniel Clowes, Modern Cartoonist (paru en 2012). Les deux hommes, établis à Oakland dans la baie de San Francisco, étaient par ailleurs amis. Le second est le neuvième volume de Kramers Ergot, revue de bande dessinée dont il avait co-dirigé les volumes 6 et 7, tous deux restés dans l’histoire, à un tel point que la revue semble aujourd’hui peiner à se trouver une identité et une raison d’être.

Patience au miroir de Solaris

Commençons donc par Patience.

Feuilletant récemment le Modern Cartoonist, mon attention a été attirée par une grande photo de l’atelier de Clowes, s’étalant sur deux pages. Sur les murs de la pièce, on voit clairement une affiche de Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock. Les liens entre les deux artistes n’étonneront probablement personne, même si la référence venant à l’esprit en lisant Patience serait plutôt Vertigo[1]. L’affiche est collée à côté de la seule fenêtre de la pièce, trahissant les tendances voyeuristes qui ressortent régulièrement dans ces histoires de Clowes. Et puis, dissimulée derrière une porte à moitié ouverte (ou fermée, selon le point de vue), on peut voir le bout d’une affiche que l’on reconnaîtra facilement comme étant celle du Solaris de Tarkovski. La photo de l’atelier date de 2011 — a priori, Clowes travaillait déjà sur Patience.

Le film de Tarkovski est assez librement adapté d’un roman de l’auteur polonais Stanislas Lem. Il raconte la mission de l’astronaute Kris Kelvin dans une station spatiale de recherche scientifique postée auprès de la mystérieuse planète Solaris. Une fois sur place, Kelvin reçoit la visite de Hari, sa femme suicidée il y a plusieurs années. Il finit par découvrir que Solaris va puiser dans les désirs des êtres gravitant dans son orbite, afin de leur donner une réalité tangible et physique. Hari n’est pas réelle dans le sens où elle constitue la matérialisation de l’image qu’en a gardé Kelvin, le souvenir qu’il a d’elle.

L’histoire de Patience est celle de l’assassinat non élucidé en 2012 du personnage éponyme, alors enceinte. Son fiancé, Jack ne parvient pas à se remettre de la perte de sa bien-aimée. Plusieurs décennies plus tard, en 2029, toujours obsédé par elle, il décide d’utiliser une machine à remonter le temps pour empêcher le meurtre. Ne maîtrisant pas totalement les voyages dans le temps, il se retrouve projeté dans plusieurs époques différentes, et y recroise Patience.

On retrouve dans Patience plusieurs thèmes clés de Solaris : l’amour, la mort, la science-fiction, le souvenir de l’être aimée… Et plus : Hari n’existant que par la mémoire qu’en a Kelvin, son personnage n’est qu’un fantasme de celle qu’elle a réellement été. Elle se retrouve ainsi soumise à Kelvin, très peu expressive et peinant à affirmer son libre arbitre. Paradoxalement, ce libre arbitre se manifestera par une tentative de suicide quand elle prend justement conscience de son inexistence en tant qu’entité autonome[2]. Cet acte est un probable écho du suicide de la vraie Hari, mais reste voué à l’échec — un souvenir ou un fantasme ne pouvant s’auto-détruire.

Certains critiques reprochent également à Clowes de faire preuve de misogynie dans Patience. L’héroïne a peu d’autonomie et sa vie, ses angoisses, ses rencontres sont finalement façonnées par les intrusions de son futur mari dans son espace. « Seigneur, quand je pense à ma vie avant que je ne te rencontre, tout était comme un horrible reality show » lui avoue-t-elle au début. Que sait-on de la vie de Patience avant que le Jack de 2029 ne fasse irruption dans son univers ? Simplement qu’une demande de bourse d’étude lui a été refusée… Le fait qu’elle compare qu’elle-même, personnage de fiction, parle de sa vie d’avant comme d’un reality show tend également à placer cet avant dans un autre champ (que peut-être un reality show pour un être de fiction ? Autrement dit, est-ce que ce qui est identifié comme le réel par un personnage irréel n’est pas justement l’irréel ?).

Jack est lui-même dans un premier temps effrayé par ses réactions impulsives dans le passé, et le fait qu’elles risquent d’altérer son futur. Puis il se rend compte qu’en réalité il est en train de rendre le futur possible (« et à ce moment-là, tout devint clair : je n’avais rien merdé ; tout même la merde la plus idiote était arrivée pour une raison (…) Je n’étais pas une saleté de fantôme qui hante le passé ; c’était le contraire. Le monde était froid et mort. J’étais de la viande solide avec ses cartilages et en route vers une réunion de famille » monologue-t-il). Aussi le Jack de 2029 crée-t-il le personnage de Patience que le Jack de 2012 aimera. Il poursuit une œuvre de création, il façonne le monde et les personnages que son lui-même de 2012 connaîtra. On comprendra même au cours du récit que c’est le Jack de 2029 qui aura provoqué la rencontre entre Patience et le Jack de son époque à elle — celle-ci aura trouvé son permis de conduire dans un sac laissé par le Jack de 2029 et ayant cherché à en savoir plus sur ce mystérieux personnage.

Enfin, la séquence d’ouverture du livre en 2012 contient de nombreux éléments sur Patience — autant d’éléments qui trouveront des explications lors des voyages temporels de Jack. Autrement dit, rien dans le livre ne permet d’imaginer une vie autonome (à savoir hors de celle façonnée par le Jack de 2029) de Patience. Au final celle-ci est donc réduite à la forme de femme-objet fantasme, non libre de sa destinée, tout comme Hari. Elle ne retrouvera sa liberté qu’au moment de la disparition du Jack de 2029. Dans Solaris, c’est une planète qui redonne vie au fantasme de Kelvin. Dans Patience, c’est le voyage dans le temps. D’ailleurs, le dessin de couverture du livre de Clowes trahit ce fantasme : on y voit la jeune femme grimée de manière futuriste et comme prise dans une espèce de spirale qui pourrait évoquer le voyage dans le temps. Probablement s’agit-il d’une vision de Jack : le fantasme d’une Patience ayant survécu à son assassinat, et retrouvant son amant en 2029.

Patience peut apparaître comme un livre misogyne[3], Clowes reste malgré tout cruel avec tous Ses personnages. Patience est celle qui reste la plus épargnée. Et Jack constitue peut-être une métaphore de l’auteur lui-même. Personnage solitaire, voyageant à travers des décors et des histoires qu’il contribue à façonner, interagissant avec des personnages qu’il modèle (au sens physique — les contacts de Jack sont généralement violents, voire meurtriers). On pourra même trouver une certaine ressemblance entre Jack et Clowes. Son personnage serait-il une image du créateur, un alter ego utilisant le voyage dans le temps au lieu comme médium, plutôt que la bande dessinée ?

Kramers 8 et 9

Autre registre, mais même éditeur et parution probablement tout aussi importante que Patience, le volume 9 de Kramers Ergot (simplement rebaptisé Kramers) est sorti il y a quelques semaines chez Fantagraphics. Là encore, difficile de ne pas penser à Buenaventura. Après le polémique numéro 7 (par sa taille démesurée, et surtout son prix), il aura fallu attendre plus de trois ans avant que le huitième opus ne sorte, repris par la maison d’édition Picture Box. Certains avaient déjà enterré la revue. Probablement ce volume était –il voué à l’échec : que faire après le numéro 7, fort de ses 60 auteurs ou presque, de son format géant de 40 x 53 cm — et de ses 125 dollars ?

Kramers Ergot 8 a donc déçu. Le volume est sobre mais ambitieux, de petit format, avec une couverture toilée marron/beige sur laquelle se décline une répétition d’hexagones qui forment (peut-être ?) le chiffre 8. Le livre me fait penser à un manuel de physique des années 1950. Les histoires rassemblées sont assez longues : souvent une dizaine de pages, 26 pour « Goblins Orbit the Earth (I’m Here ! It’s Me !) » de Leon Sadler, une quarantaine pour « Oh Wicked Wanda ! » de Ron Embleton et Frederic Mullalley. Elles alternent des pages en couleurs et en noir et blanc.

Le numéro comprend quelques pépites. Mon attention a été particulièrement retenue par les histoires de CF (sur l’étrange orgie SM d’un professeur avec une de ses étudiantes, avec de très beaux à-plats et de belles compositions géométriques alternant la sécheresse de lignes droites et d’angles, et les courbes utilisées pour représenter les actes sexuels) et de Gabrielle Bell (belle déviation d’un de ses récits autobiographiques), ainsi que celle de Frank Santoro et Dash Shaw (sur l’arrestation d’un pédophile). D’autres auteurs bien connus livrent des planches de qualité : Gary Panter, Kevin Huizenga, Johnny Ryan (récit de science-fiction qui rappelle — en version naturellement ultra gore — les péripéties de Tintin et Haddock dans les tunnels lunaires), Sammy Harkham pour n’en citer que quelques-uns. L’ouvrage est introduit par un long et intéressant texte, hommage à Notes on Camp de Susan Sontag mais n’ayant que peu à voir avec les pages qui suivent.

Certains passages sont bien moins convaincants. Voir par exemple les installations ou travaux sur ordinateur de Robert Beatty et de Takashi Murata — autant d’illustrations froides et d’un bien maigre intérêt, surtout par rapport aux autres récits. Enfin, le volume se termine par « Oh, Wicked Wanda », extraits d’une bande dessinée originellement paru dans Penthouse dans les années 1970. L’histoire mélange érotisme, sado-masochisme avec nazis dans ce qui se veut être une réponse à Little Annie Fannie de Kurtzman et Elder. L’ensemble m’a d’abord paru amusant, puis indigeste et finalement difficile à terminer.

Je soupçonne ces récits de cautionner un côté avant-gardiste de Kramers Ergot 8. Il s’agirait d’une part de mélanger art contemporain et bande dessinée — possiblement afin d’introduire un nouveau paradigme alternatif — et d’autre part de contribuer à la mise en valeur d’œuvres oubliées dans l’histoire de la bande dessinée (comme « Oh, Wicked Wanda »)[4]. Les précédents Kramers s’y étaient attelés avec plus de succès.

Le volume 9 est publié par Fantagraphics, suite à la disparition de Picture Box. Il est moins ambitieux et renoue avec une conception plus traditionnelle de la revue de bande dessinée, malgré une couverture surprenante : là encore, mélange de couleurs et de noir-et-blanc ; pas de préface ; présence d’auteurs « classiques » ayant déjà collaboré aux numéros précédents (Gabrielle Bell, Johnny Ryan, Anya Davidson, Helge Reumann, Jerry Moriarty — et aussi Gene Deitch) — le tout principalement issu des catalogues de Fantagraphics, Koyama Press et Picture Box. Le volume est épais (pas loin de 300 pages), et coûte 45 dollars.

Commençons par les déceptions : les pages de Helge Reumann ne sont pas inédites, mais constituent une sélection de son (par ailleurs remarquable) Sexy Guns. Autre déception, Gabrielle Bell ne convainc pas et semble tourner en rond depuis Truth is Fragmentary — on est loin du récit livré pour Kramers Ergot 8. Enfin, on retrouve les travaux de Julia Gfrörer, Johnny Ryan, Renée French et Alex Schubert, mais ils ne contribuent au volume que par une unique page chacun (allant d’une impressionnant canevas de 36 cases pour Gfrörer, à une simple illustration pour Ryan).

Le reste répondra probablement aux attentes des amateurs de bande dessinée alternative, le volume proposant un florilège d’histoires de qualité. Outre les auteurs cités, on retrouve des travaux de Steve Weissman, Michael DeForge, Marc Bell, ou parmi les moins connus, de Patrick Kyle, et d’auteurs européens : Anthony Huchette, Manuele Fior, Amandine Meyer. Certains plairont, d’autre pas — comme il se doit dans toute anthologie. Le volume constitue cependant un intéressant survol du paysage alternatif nord-américain.

Kramers 9 déçoit donc moins que le huitième opus. Mais la revue pourrait bien être victime de son succès. Ayant la réputation (exagérée) d’être la seule revue de bande dessinée alternative d’Amérique du nord[5], elle est devenue une sorte de club fermé et hipster dans lequel les auteurs alternatifs ambitieux se doivent de figurer. On notera par ailleurs l’absence quasi-total de « jeunes auteurs », la plupart de noms du sommaire ayant déjà plusieurs publications à leur actif.

Mais finalement la question est de savoir à quoi sert réellement Kramers Ergot. Certes, elle constitue une intéressante introduction au paysage de la bande dessinée américaine. Certes, Sammy Harkham réussit à conserver une qualité certaine au fil des années, et à maintenir une revue de qualité, malgré le passage entre les mains de nombreux éditeurs différents. Mais que représente la revue ? Certainement pas une maison d’édition, celles-ci s’étant succédé avant que le flambeau ne revienne à Fantagraphics. Et Kramers n’est pas représentatif du catalogue de l’éditeur de Seattle, loin de ça. La revue ne représente pas non plus de collectif. Et elle ne sert pas de tremplin pour des jeunes auteurs n’ayant évolué pour l’heure que dans le milieu du fanzinat. Kramers serait-elle dès lors en train de devenir le parangon du bon goût de la bande dessinée arty internationale ? Une sorte de Pandora à l’américaine ? Probablement la revue doit-elle réaffirmer son identité, au risque de perdre de sa pertinence, ou pire de devenir ringarde.

Notes

  1. The Guardian évoque à propos de David Boring « une narration psychosexuelle et hitchcockienne ».
  2. La question étant de savoir si Tarkovski a volontairement créé un personnage-objet. Ses écrits ou témoignages sur lui trahissent un mépris certain à l’égard de la femme.
  3. L’article du Telegraph accusant Patience de misogynie et cité plus haut s’étonnait également des questionnements de Jack, suite à sa découverte des joies du voyage temporel, son idée étant d’aller assassiner la mère de Hitler. Pourquoi la mère de Hitler, et pas directement Hitler ?
  4. Rappelons que c’est dans les pages du volume 6 que le public occidental aura pu découvrir Tank Tankuro, manga des années 1930, par la suite réédité en 2011.
  5. Youth in Decline et Retrofit par exemple (et probablement d’autres) publient également des anthologies.
Dossier de en juin 2016

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