6 Pieds sous terre, histoire sensible et vraisemblable

de

« Une fratrie de siciliens prête à en découdre avec l’oppresseur »

[Juliette Salique]

Il existe une constante affective dans le fonctionnement interne de 6 Pieds sous terre, à laquelle on peut attribuer l’enthousiasme du départ comme les clashs violents de son histoire. Il s’est composé avec le temps un tissu de liens, fonctionnant par réseaux liés à des affinités et des questions générationnelles, impliquant les individus et le groupe selon des codes dont le nouveau venu doit prendre connaissance [Juliette Salique], sous peine de n’y rien comprendre [Fabcaro]. Le premier niveau se situe dans le cercle de l’intimité, entre des personnalités liées par le temps et le travail en commun [Edmond Baudoin]. La diversité des caractères, parmi les éditeurs comme au sein des auteurs, favorise le tissage de ces liens [Serguei Dounovetz]. Au niveau supérieur, c’est le groupe tout entier, la « famille » [Yves Jaumain], dont il faut saisir la composition, avec une sorte d’effet tribu extrêmement marqué [B-gnet]. Le nouvel arrivant entend parler d’entités mystérieuses qu’il faut identifier (attention, certains doublons peuvent semer le trouble) : Jipé, Jicé, les « Gros », « Maman », « Tata », « Zombie », « Cagette », « La Jule », « Bruce », « La Bouze », « La Roche », « Bopapa Jean », « Petit Jean »… 6 Pieds sous terre se nourrit d’expériences collectives animant de manière intense la vie de la maison d’édition, laquelle ne se limite pas à la fabrication feutrée des livres. Les phases de vie en commun, à l’occasion des festivals, jouent un rôle très important pour prendre conscience de ces réalités humaines [Vincent Vanoli]. Angoulême et le FIRN (Festival International du Roman Noir), se tenant exactement à six mois d’écart, rythment ce processus. La participation au festival d’Angoulême remonte aux origines de 6 Pieds sous terre, en a été un élément fondateur. Plus que la présence sur le stand, pas toujours épuisante [Mawil, Bertrand Piocelle], ce sont les soirées au gîte où l’essentiel de la troupe loge qui renforcent les liens. Perdu dans un coin reculé de la campagne, le lieu se révèle propice à la proximité (la promiscuité même, vu le taux d’occupation du sol), surtout lorsque les éléments comme la neige s’en mêlent et imposent une certaine fraternité [Daniel Casanave]. Le Firn se tient quant à lui au début de l’été, dans la ville de Frontignan, organisé depuis 1998 par l’association Soleil noir. 6 Pieds sous terre y participe pour organiser un plateau bande dessinée, et pour tenir la buvette, devenue avec le temps une source de revenus annexe appréciable pour la maison. Pendant trois jours, les auteurs dorment peu, jouent au football et à la pétanque, mangent des moules et s’initient au muscat sec, autant d’activités favorisant les rapports humains [Jean Duboeuf]. Le Firn, assez largement satellisé autour du bar [Melissa Naamar, Sandrine Greff], laisse généralement de profonds souvenirs, parfois assez cuisants et/ou oniriques [Jampur Fraize, Alain Garrigue, Stéphane Perger, Stéphane Soularue], contribue à construire une mémoire collective, et semble avoir acquis une dimension relativement mythique [Thibaut Soulcié].

Cette solidarité, nourrie par des préoccupations artistiques communes et des expériences de vie, comporte bien sûr des limites. Tout le monde ne s’y intègre pas de la même manière, ne la comprend ou ne l’accepte pas, en fonction des priorités de chacun. Certains n’y sont jamais entrés, incapables peut-être de supporter une structure à personnalité « schizophrène et très bavarde » [Ganaëlle Maury], d’autres l’ont désertée. Elle se construit aussi sur une sorte d’ignorance voire de rejet de l’extérieur qui a contribué au relatif isolement de 6 Pieds sous terre [Jean-Baptiste Blandin], un extérieur pourtant vaste. On y trouve les autres structures éditoriales avec lesquelles les rapports sont toujours restés finalement distants (excepté avec les Requins Marteaux). Y évolue aussi une grande partie des auteurs de l’univers, qui ne sont pas venus voir ce qui se faisait dans la crypte/terrier de 6 Pieds sous terre [Kaze Dolemite, Vincent Pianina]. Il y a encore les médias, avec lesquels le dialogue est quasi inexistant. On y trouve enfin le public, auprès duquel les efforts de communication demeurent sans doute faiblards, le lecteur ne pesant généralement pas lourd dans la conception des ouvrages par le binôme auteur/éditeur. Vis à vis des libraires, chaînon essentiel du processus, tout repose sur des relations directes avec les plus engagés d’entre eux dans la production indépendante, donc constructives mais relativement ténues [Expérience]. Cela peut laisser au bout du compte l’impression d’une structure repliée sur elle-même, lointaine [Yuio], seule face au reste du monde [Hervé Bourhis], faite par et pour des auteurs [Loïc Dauvillier et Mickaël Roux], cela en parfait accord avec le nom bizarre dont elle s’est doté, qui évoque encore pour beaucoup davantage une série TV qu’une structure éditoriale indépendante [Marion Mousse].

6 Pieds sous terre et le mouvement « alternatif »

N’y a-t-il pas une contradiction à ce que les créateurs du « journal des autres », consacrant leur énergie à faire connaître les productions d’autrui, renonçant ainsi à leur propre parcours en tant qu’auteurs, en arrivent aujourd’hui à se tenir à l’écart du monde, ou du moins de donner cette impression ? Il faut certainement considérer cette évolution comme une forme d’autodéfense, dans un univers compliqué où les victimes sont nombreuses. Et puis tenir compte de l’évolution du contexte de la bande dessinée dont dépend le destin de 6 Pieds sous terre.

La maison a effectivement longtemps tenu son rôle de promoteur de talents, mais s’est heurtée à des limites sur lesquelles elle n’a pu avoir de prises. Jade a donné la parole à toute une génération d’auteurs et défriché à tâtons un terrain d’expérimentation [Morvandiau], contribuant à une nécessaire « production de discours » [Thierry Groensteen] et s’efforçant « d’élargir le cercle » [Philippe Petit]. Elle a ainsi relativement marqué une génération [Tanxxx], mais sans parvenir à surmonter les dissensions qui fragilisaient le mouvement alternatif. Les autres structures se sont nourries de son expérience, l’ont utilisé pour présenter leurs aspirations sans qu’il y ait eu beaucoup de retours de nature similaire. Les auteurs « maison » ont rarement pu évoluer vers les autres « indé », le rôle tenu par Jade n’a jamais été soutenu ou même publiquement reconnu. Malgré son caractère résolument ouvert, 6 Pieds sous terre s’est au bout du compte trouvée enfermée malgré elle dans une de ces « familles » décrites par Jade, à la différence près que personne n’était là pour la définir à son tour. Ses efforts pour fédérer l’ensemble, pour initier une mise en ordre d’un mouvement très échevelé, se sont révélés vains (top vains). Mais là-dessus, la responsabilité de 6 Pieds sous terre ne peut être mise en cause. La cohérence du mouvement ne s’est jamais esquissée, ni au niveau de l’ensemble, ni même au sein des courants qui le composaient. En dehors de figures repoussoirs sur lesquelles toutes s’entendaient (la « bédé » en albums cartonnés couleur), les structures alternatives ont trouvé peu de terrains d’entente. Elles ont eu tendance, avec le temps, à se concentrer sur leur domaine d’action spécifique, avec leurs propres auteurs. Pendant une dizaine d’années, l’illusion a pu se prolonger d’une cause commune, concrétisée par la persistance de l’espace fanzine à Angoulême [Fifi], la tenue des Autarcic comix à Paris et Bruxelles, la publication de Jade, la fondation du Comptoir des Indépendants ou des projets comme le Comix 2000 porté par L’Association. Mais le début du XXIe siècle a creusé les lignes de fractures, et la nouvelle décennie a secoué le mouvement, pour des raisons internes et externes.

Par ailleurs, on ne peut extraire 6 Pieds sous terre de son environnement naturel au vu de son parcours et de ses problèmes, similaires en bien des points à ceux des autres « alternatifs ». À titre de comparaison, on peut les mettre en regard avec ceux de L’Association et des Requins Marteaux [Ambre, Marc Pichelin et Guillaume Guerse], entre lesquels 6 Pieds sous terre se situe géographiquement et artistiquement. Ces trois structures ont débuté sous la forme d’associations d’auteurs, soucieux de s’affranchir des contraintes de l’édition traditionnelle et de pouvoir exister par eux-mêmes : Jean-Christophe Menu, Mattt Konture, Lewis Trondheim, Stanislas, David B., Killoffer, Mokeït à Paris pour L’Association en 1990 ; Marc Pichelin, Bernard Khattou, Guillaume Guerse pour les Requins Marteaux à Albi, en mars 1991. Les débuts éditoriaux sont modestes : « Patte de mouche » de L’Association, « Peutits Zalbums » de 6 Pieds sous terre et « BéDérisoires » (« très joli objet »)[1] des Requins Marteaux permettent une initiation, avant de se lancer dans des collections plus abouties (Éperluette et Ciboulette ; Blanche et Monotrème ; Comix…). Chacun tente la publication périodique, selon des modèles très différents : alors que Jade s’impose comme un « prozine », l’Association édite Lapin, « bi ou triannuel », à partir de janvier 1992 (« époustouflant » d’après le Top Vain)[2], revue-livre proposant les œuvres des associés et d’invités tels que Blutch ou Dupuy et Berbérian ; puis les Requins Marteaux lancent en kiosque Ferraille, « le journal de Monsieur Pabo et de tous ses crétins d’amis » en 1996 (« trimestriel décoiffant »)[3], où Druilhe et Guerse animent une rubrique proche du « Top Vain ». Certains auteurs voyagent dans les trois structures, comme Vincent Vanoli, Winshluss ou Mattt Konture. Les échanges les plus massifs s’opèrent néanmoins entre Jade et Ferraille qui conservent un rapport très étroit avec le fanzinat. Une fois les machines lancées et portées par le mouvement des années 1990, la question de la « professionnalisation » se pose pour tous, dans un contexte qui évolue, occasionnant des tensions et des modifications au sein des équipes. Le changement d’enjeux se ressent dans les pages de Jade magazine où la rubrique « Presse-livres » présente les ouvrages d’auteurs auparavant abonnés au Top Vain pour des fanzines autoproduits. Didier Bourgoin y évoque cette forme de réussite d’un mouvement ayant émergé à l’espace fanzine (« Aujourd’hui, on ne peut pas ouvrir un magazine sans tomber sur eux »), et parle d’une « nouvelle génération » prenant la relève, sans toutefois entraîner une émulation comparable : « le foisonnement n’est plus le même qu’avant »[4]. Ces mutations entraînent fatalement des conséquences sur les structures alternatives en place, leurs projets et leur mode de fonctionnement. Les fondateurs de ces maisons d’édition se voient obligés d’en tenir compte d’abord pour leur situation personnelle, sur leur capacité à tenir simultanément leurs rôles d’auteur et d’éditeur. La question se pose partout, et appelle des réponses variées. À 6 Pieds sous terre, tous sauf un abandonnent leurs activités d’auteurs de bandes dessinées, pendant que la situation inverse touche L’Association. Aux Requins Marteaux, l’essentiel des tâches repose sur Marc Pichelin et Guillaume Guerse, qui y déploient beaucoup d’énergie pendant une dizaine d’années, avant qu’une « équipe administrative plus motivée et plus compétente »[5] prenne le relais. Ces évolutions posent de manière plus accrue la question de la collégialité des décisions, principe initial commun à toutes ces structures [Jean-Christophe Menu]. Le problème des choix stratégiques existe aussi. Aux Requins Marteaux, le lancement de Ferraille implique davantage Pierre Druilhe, qui constate en 2000 : « Il a fallu mettre un peu d’eau dans notre vin. Maintenant, on fait des albums de BD, alors qu’au début ça ne nous intéressait pas du tout. Depuis que nous sommes diffusés par Vertige Graphic, on commence à se dire qu’il faut faire des livres pour les vendre en librairie. On essaie d’être un peu plus professionnels »[6]. La même année, Guillaume Guerse s’éloigne de la structure et refuse de reprendre des responsabilités éditoriales, puis en 2003 Ferraille connaît une deuxième période, sous la direction de Winshluss et Cizo. Les tiraillements internes aboutissent à des départs à 6 Pieds sous terre la même année, et à L’Association en 2005-2006, où Jean-Christophe Menu et Mattt Konture seuls demeurent de l’équipe fondatrice. Ces parcours comportent donc un certain nombre de similitudes, au-delà des différences de fond qui existent dans chacune de ces expériences. Les questions d’argent demeurent également un problème pour toutes, qui doivent improviser au fur et à mesure, comme le raconte Stanislas : « Cette aventure a longtemps été difficile financièrement mais à chaque fois qu’on pensait mettre la clé sous la porte, on sortait un livre pour quitter la scène avec classe et ça marchait »[7]. La réussite économique de ces entreprises constitue un problème commun, les éditeurs alternatifs ayant choisi de se démarquer des stratégies employées par les gros, de publier face aux séries standardisées « que des tomes un » avec leur singularité [Thierry Groensteen]. Au cours des années 2000, tout en conservant cette exigence, L’Association et Les Requins Marteaux connaissent des succès éditoriaux, Persépolis pour l’un, Pinocchio pour l’autre dans une moindre mesure, mais cela ne les libère pas des problèmes économiques, au contraire. Fin 2010, L’Association subit des déboires financiers qui entraînent une grève de ses employés, puis une lutte de pouvoir à sa tête, aboutissant en 2011 à la reprise en main par les anciens associés. Dans le même temps, les Requins Marteaux lancent un vibrant appel au secours, organisent des ventes aux enchères pour les aider à trouver soixante mille euros et échapper à la disparition. 6 Pieds sous terre n’a pas connu de succès commercial massif, et a peut-être ainsi évité la « crise de croissance » rencontrée par les autres [Miquel Clemente]. La maison peut en tout cas plutôt sereinement fêter ses vingt ans et aborder l’avenir, lequel s’ouvre pour sa vingt-et-unième année sur deux sélections au festival d’Angoulême : Pendant ce temps à White River Junction de Max de Radiguès et TMLP/Ta mère la pute de Gilles Rochier, auquel a été décerné le prix « Fauve révélation » .

Ces multiples difficultés ne sont pas seulement structurelles, mais aussi conjoncturelles. Le manque de préparation professionnelle joue, on l’a vu, mais s’ajoute à des doutes d’ordre artistique qui peuvent remettre en cause le projet initial. Or, le début des années 2000 correspond également à un essoufflement, une mutation du moins, du mouvement alternatif, un phénomène que 6 Pieds sous terre subit au même titre que les autres.

Au bout de dix ans, l’émulation initiale n’a plus la même force, et la génération qui en a profité vieillit, se scinde aussi entre ceux qui en sont restés au stade initial, et de nouvelles vedettes passées de l’espace fanzine au Grand prix d’Angoulême, au Festival de Cannes et aux Oscars. Les bilans dressés par certains acteurs peuvent se montrer très pessimistes. Pour Lionel Tran, les éclatements qui s’opèrent dans l’intervalle 2000-2005 correspondent au « chant du cygne » du mouvement alternatif, qui, après une expérience humaine intéressante, constate sa stérilité en terme de résultats artistiques : un « mouvement infantile » ayant mené une « révolution inoffensive ». Pour Jean-Christophe Menu (Plates-bandes, 2005), l’alternatif a apporté du neuf, incontestablement, mais il s’est fait vider de sa substance par une récupération massive de la part des gros éditeurs, pratiquant le débauchage des auteurs, le pillage des formats, la contrefaçon : la résurrection en trompe-l’œil de Futuropolis en constitue à ses yeux le forfait le plus évident. Dans ces conditions, une entreprise comme celle de 6 Pieds sous terre, étroitement liée à la vitalité du mouvement, et n’ayant pas vraiment établi quelque chose en dehors de lui, rencontre fatalement de profondes difficultés, pratiquement existentielles. Cette crise débouche sur une nouvelle période de réflexion en 2006 avec le lancement de L’Éprouvette par L’Association et d’une nouvelle formule de Jade. La première s’est auto-sabordée après trois livraisons, la deuxième continue, passant en revue des thèmes liés à la pratique de la bande dessinée, incitant les auteurs à réfléchir sur leur condition et leur travail. C’est un moyen sans doute de trouver dans l’introspection une réponse à cette crise « existentielle », et peut-être de se préparer à une nouvelle période de l’histoire de la bande dessinée, avec laquelle 6 Pieds sous terre se trouve, malgré sa relative discrétion, parfaitement en phase depuis vingt ans.

En conclusion

Au terme de ce rapide portrait historique de 6 Pieds sous terre, il apparaît que ce qui fait sa substance repose davantage sur une expérience humaine, un « projet de vie » partagé [Jean-Philippe Garçon], que sur des réalités quantifiables, étiquetables, calibrées, tant la structure s’est toujours tenue « au Smic du réalisme » comme le disait Yves Jaumain[8] en 1995. D’où la persistance de la difficulté initiale à apporter une définition définitive de l’objet : maison d’édition, oui, sans aucun doute ; « alternative » et « indépendante », bien sûr. Et par conséquent militante, fragile, modeste, exigeante… Mais sur ce qui constitue sa réalité humaine, inscrite dans un temps présent se réinventant toujours, en fonction des gens, des lieux, des contextes, reste à espérer que les quelques pistes évoquées plus haut ne paraîtront pas trop dictées par un ressenti personnel. Il faut à ce type d’expérience une histoire « sensible », dont le meilleur récit reste l’accumulation des témoignages réunis dans ce recueil, une histoire qui continuera à s’écrire, on peut l’espérer, tant que le « réalisme » ne prendra pas le dessus.

Notes

  1. Jade fanzine, n°4, octobre 1992, p. 20.
  2. Jade fanzine, n°2, mars 1992, p. 24.
  3. Jade magazine, n° 8, décembre 1996-janvier 1997, p. 57.
  4. Jade magazine, n°13, janvier-février 1998, p. 46.
  5. Marc Pichelin, Guillaume Guerse, Long courrier, 6 Pieds sous terre, 2011, p. 35.
  6. Jade magazine, n°19, février 2000, p. 24.
  7. DBD, spécial salon du livre 2008, p. 30.
  8. Midi Libre, 14 septembre 1995.
Dossier de en juillet 2018

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