6 Pieds sous terre, histoire sensible et vraisemblable

de

Un « pari de chômeurs et de Rmistes »

[Midi Libre]

Ce flou artistique autour des réalités géographiques et humaines de 6 Pieds sous terre comporte une part poétique non négligeable [Hugues Baudoin], le sentiment de participer à quelque chose d’un peu « fou » [Julie Jourdan], une expérience. Pourtant, une maison d’édition s’ancre par définition dans la réalité et doit sans cesse faire face à des problèmes matériels et « politiques » auxquels il faut apporter une réponse. Dans le cas contraire, elle s’expose à des désillusions et de graves difficultés, ce à quoi notre objet s’est vu confronté dès ses débuts. Il n’a jamais réussi à s’en défaire, bien qu’il ait su généralement les surmonter. Les questions financières, nerf de la guerre, ont toujours constitué un souci. Aux origines du fanzine, la débrouille suffit, lorsqu’il s’agit de dénicher une photocopieuse ici ou là. Mais le succès appelle d’autres moyens. L’Alph-art du meilleur fanzine décerné à Jade en 1993 ouvre des perspectives. À Montpellier, Midi Libre consacre un article à cette jeune équipe qui a « décroché le gros lot »[1], et le maire de la ville, Georges Frêche, accorde une subvention. 6 Pieds sous terre envisage alors de passer Jade en presse nationale. Il n’est pas certain que l’enthousiasme suffise pour faire face à ce changement de dimension. Midi Libre exprime cette fois une opinion en demi-teinte, parlant d’un « pari de chômeurs et de Rmistes »[2]. La soirée de lancement du journal, organisée le 16 septembre 1995 chez Mimi-la-Sardine à Montpellier, révèle le décalage pouvant exister entre les aspirations d’une bande de jeunes et leur capacité à en maîtriser la mise en application. Prévu pour être une « big t’œuf d’ornitho ringue », l’événement associe expositions et concerts, mais s’achève sur l’expulsion musclée des participants par le propriétaire des lieux [Guillaume Bouzard]. Les contraintes pesant sur l’équipe changent radicalement : il faut muter en SARL de presse (deux mille francs de capital), le tirage passe de mille deux cents exemplaires à vingt mille. Les résultats sont problématiques : le n°1 de Jade magazine s’écoule à quatre mille exemplaires. Dès le départ, 6 Pieds sous terre est déficitaire (près de 350 000 francs sur 1995-1996), et les dettes s’accumulent d’année en année. La publication se poursuit, soutenue par sa bonne réputation et les annonceurs qu’elle continue d’attirer. Mais la situation financière s’aggrave, et s’ajoute aux problèmes entre responsables. Jade reste difficile à trouver en kiosque [Arnü West, Nicolas Moog, Fritz Bol], sa publication s’espace (bimestriel d’abord, puis trimestriel à partir de 1998, semestriel en 2000, erratique en 2002) pour cesser après 26 numéros en 2003. Dans le même temps, les problèmes économiques sont accrus par la publication des livres, la diffusion assurée par le Comptoir des Indépendants se révélant très insuffisante. Jean-Christophe Lopez sollicite alors Dominique Dupuis, ancien directeur commercial chez Futuropolis, pour l’épauler dans la recherche d’un nouveau diffuseur. 6 Pieds sous terre passe chez Diff Édit, ce qui lui donne un peu d’air mais l’entraîne dans un autre rythme d’édition : alors qu’en 2003 l’activité éditoriale avait été quasi nulle, dix-sept livres sont publiés en 2004, vingt-cinq les deux années suivantes. En 2007 la situation est catastrophique. Un banquier compréhensif, amateur de bande dessinée, atténue la pression et cherche des solutions avec Jean-Christophe Lopez, mais cela ne suffit pas et la structure se trouve « à la limite de la rupture » [Philippe Botella]. Miquel Clemente, qui dirige avec Marie-France Dewast une entreprise de communication, est alors sollicité pour trouver une issue à cette impasse. Malgré des prévisions plutôt pessimistes, la maison d’édition est progressivement renflouée, et tend à trouver un équilibre financier en acceptant de réaliser davantage de travaux de communication, nettement plus rentables. Toutes ces incertitudes ont eu pour effet de sacrifier les capacités de rémunération de l’entreprise. À l’époque fanzine, les membres de 6 Pieds sous terre injectent davantage d’argent dans l’affaire qu’ils n’en retirent. En devenant SARL, l’entreprise prévoit deux salariés et demi à partir du lancement en kiosque de Jade, mais on tombe vite à un demi-salarié, lequel se contentera longtemps de très faibles revenus. Côté auteurs, ce n’est guère mieux [Jean-Luc Cornette et Obion]. Seules les participations au n°1 de Jade magazine ont été payées, et les droits sur les livres ont longtemps été erratiques, souvent reportés [Loïc Dauvillier et Mickaël Roux], jusqu’à ce que le récent équilibre permette de les assurer plus sûrement. Dans ces conditions, des dégâts relationnels n’ont pu être évités.

L’histoire financière de 6 Pieds sous terre se présente donc comme une succession de périls imminents, de frôlage du dépôt de bilan, de vent du boulet dans les cheveux. Le moindre imprévu se montre capable de remettre en cause un édifice toujours fragile, et les imprévus ne manquent pas [Miquel Clemente]. Cette incertitude, imposant de conserver une voilure de taille modeste, oblige parfois la maison à renoncer à des projets pour lesquels elle n’a pas les épaules assez solides, comme le Fritz Haber de David Vandermeulen, réalisé alors chez Delcourt[3]. Il en reste comme constat, amer, que l’activité principale (vendre de la bande dessinée, soit sous forme périodique, soit en livres) n’a pas trouvé là son seuil de rentabilité. Ce qui pose la question de la stratégie commerciale, autre point d’achoppement de la structure.

« Pas d’étude de marché, pas de concept marketing, la différence sera là aussi ! »

[Yves Jaumain[4]]

La question des choix éditoriaux s’est toujours posée dans le cadre d’un champ assez vaste comprenant des éléments hétéroclites, de l’underground, de la poésie, de l’humour musclé, du réalisme dur. Le problème de la ligne éditoriale, posé plus haut en des termes simplement artistiques, change d’aspect sous la lumière plus crue de la stratégie commerciale. Il peut également avoir des conséquences humaines regrettables.

Le fait d’assumer dès le départ la publication de livres très dissemblables dans leur forme et leur ton fait sans doute de 6 Pieds sous terre « un des éditeurs les plus aventureux du marché » [Dominique Dupuis], mais cela n’assure pas son succès en tant qu’entreprise. L’option consistant à encourager la qualité, sous quelque forme qu’elle se présente, semble partagée par tous les responsables de 6 Pieds sous terre dès le départ. Néanmoins, c’est un choix tacite, qui ne fait jamais l’objet d’une discussion clairement posée. Il y a pourtant là un « questionnement éminemment politique » [Jérôme Sié] en ce sens qu’il convient de se demander ce qu’on a l’intention de faire ensemble, pour se mettre d’accord et l’exposer au monde extérieur : de se déterminer en somme, en fonction de critères. 6 Pieds sous terre ne les a jamais explicitement revendiqués, et s’en est tenu à des affaires de « goût », de « plaisir », de « beauté », d’affinités de toutes sortes [Dominique Dupuis], autant d’éléments fondamentaux, mais difficiles à expliciter, à justifier vis-à-vis des coresponsables, des auteurs, des libraires, des lecteurs. D’une certaine façon, 6 Pieds sous terre n’a pas su se « professionnaliser » à ce niveau. À plusieurs reprises, la question de la stratégie commerciale s’est posée sur des points précis, mais cela n’a jamais entraîné de définition plus claire de la marche à suivre, et a eu tendance à entraîner beaucoup de non-dits, voire des dissensions. Même sur des questions très simples de contraintes graphiques, l’équipe refuse de céder quoi que ce soit. Lorsque Jade démarre en kiosque, le diffuseur leur demande de modifier la place de leur titre, centré alors qu’il devrait être à gauche [sic] pour être visible dans les rayons des buralistes. Pas question de transiger[5], mais la réalité finit par les rattraper, puisqu’au sixième numéro ce conseil finit par être pris en compte. Lorsque le contenu est en cause, c’est encore plus raide. Jade a par exemple disposé d’œuvres et d’auteurs pouvant accroître son audience, initier des relations, mais cela n’a eu qu’un effet ponctuel, ou pas d’effet du tout. En 1993, à l’occasion d’une longue interview accordée par Blutch[6], le fanzine publie les premières pages du Petit Christian. Ce personnage fait une incursion l’année d’après dans Fluide glacial puis dans Lapin, avant d’être édité par L’Association ; le deuxième tome sera prépublié par Ferraille illustré, Charlie hebdo et primé à Angoulême, au moment même de la consécration de l’auteur comme Grand Prix. Dans l’intervalle, les relations entre Blutch et 6 Pieds sous terre sont entrées dans une impasse suite à l’expérience des Liber Niger pour laquelle il a été sollicité, et qui s’est soldée par un échec. Dans un registre très différent, Jade accorde en 1996 une large place aux Innommables de Yann et Conrad, dont la dernière aventure a été abandonnée par Dupuis, et qui s’annoncent chez Dargaud. Conrad est interviewé, la version d’origine de l’aventure Cloaques publiée en épisodes. Une couverture leur est consacrée[7], le numéro se vend mieux que d’habitude. Pourtant, cette affaire demeure une parenthèse sans lendemain, plutôt en décalage avec le reste du magazine. Deux ans plus tard, par l’entremise des éditions Rackham, Jade dispose d’inédits de Sin City de Frank Miller [James], mais n’en fait volontairement qu’une petite mention sur la couverture [Thierry Durand] confiée à Cizo[8]. Il existe donc manifestement une réticence, voire un refus, à accorder un accueil particulier au renom [Jean Malavielle]. Du côté des personnages « maison », 6 Pieds sous terre se distingue aussi par son traitement particulier des standards capables d’accrocher le public. Considérons le seul cas des super héros. Le « Black Booster » de Sié et Thomas, justicier nocturne [Thomas Azuélos], se révèle en fait être un névrosé infirme vivant avec sa mère, et sa carrière imaginaire cesse après deux épisodes[9]. Quant au Plageman de Bouzard, « sous héros » à tête de ballon de beach volley, il se montre capable de gagner avec le temps une certaine notoriété : deux albums publiés initient une possible série, comme on en trouve chez les éditeurs traditionnels. Plageman se voit néanmoins passé au crible du regard « alternatif » distancié, des réinterprétations de Ambre/Tran et Morvandiau, jusqu’à son meurtre symbolique par l’auteur lui-même. Ces expériences, touchant à des domaines très divers de la bande dessinée, tracent une ligne de fracture au sein de 6 Pieds sous terre, entre ceux qui considèrent qu’il est bon de ne pas céder aux compromissions, et ceux qui souhaiteraient imaginer des manières de toucher un plus large public, de gagner en visibilité. Des tentatives sont menées dans les années qui suivent, mais elles n’impliquent pas tous les membres de 6 Pieds sous terre de la même façon, et n’apportent pas toujours les résultats escomptés. En 2000, Jean-Christophe Lopez et Yves Jaumain lancent la collection du Poulpe (Céphalopode), en partenariat avec les éditions Baleine [William Henne]. Le principe consiste à faire adapter en bande dessinée des romans de la célèbre série lancée par Jean-Bernard Pouy. Les livres doivent se succéder à bon rythme [Nikola Witko], dans l’esprit de la littérature populaire, faire intervenir beaucoup d’auteurs de la maison d’édition, dans toute leur diversité, et révéler de nouveaux talents [Fritz Bol, Jean Bourguignon,  Ed]. Malgré vingt et un volumes et un beau casting [Pochep], la série demeure pourtant relativement discrète sur le plan commercial. Par la suite, d’autres esquisses de lignes éditoriales ont été tracées (l’adaptation littéraire, la bande dessinée hispanique, la collection Liber Niger) sans parvenir à donner une couleur dominante à 6 Pieds sous terre, qui continue de privilégier la singularité. S’agit-il d’un travers ou d’une vertu ? Plusieurs auteurs suggèrent que la deuxième option reste la bonne (les auteurs sont toujours sensibles au respect de ce qui fait leur personnalité), à condition de faire un choix resserré, logique avec la notion de singularité, et de se donner les moyens de la soutenir face au public [David Vandermeulen]. Le hiatus qui existe entre intentions et moyens n’est donc toujours pas résolu, bien qu’il ait éloigné plusieurs compagnons de route de longue date, et qu’il nourrisse sans doute des migrations vers d’autres cieux (Cornélius, Delcourt, Fluide Glacial, Dargaud, Les Rêveurs…). Peut-être le refus de quitter une forme d’adolescence empêche-t-il 6 Pieds sous terre d’assumer des choix plus tranchés dans ce domaine [Pierre Duba].

« Des éditeurs de chair et de sang »

[Nicolas Moog]

Il existe cependant un « mystère » 6 Pieds sous terre [Xavier Guilbert] car, si on s’en tient à la description ci-dessus, il est bien difficile de comprendre comment matériellement et nerveusement cette structure a pu tenir vingt ans. De manière détournée, Guillaume Bouzard suggère une piste incitant à regarder du côté des rapports humains : « Jade, c’est cinq mecs qui travaillent tous ensemble dans un tout petit local avec du café, plein de petits fours et des truffes au chocolat… Je trouve qu’il y a un je-ne-sais-quoi de malsain là-dedans surtout quand je vais les voir et qu’ils sont très gentils avec moi et qu’ils me font boire beaucoup de vin »[10]. Le refus de se conformer à une ligne éditoriale stricte suppose en contrepartie que les relations entre éditeurs et auteurs échappent aux impératifs politiques et économiques qui pourraient les induire et les rendre mécaniques, superficiels. À 6 Pieds sous terre, les relations à l’autre, aux autres, tiennent une place singulière qui dépasse le cadre de la simple convivialité pour s’immiscer dans les échanges artistiques, « professionnels », et entrer en ligne de compte dans la capacité de chacun à tenir son rôle, auteur comme éditeur. Et, au bout du compte, bâtir un catalogue singulier, dont la cohérence ne repose pas sur des questions formelles, mais plutôt, précisément, sur son caractère singulier (au niveau du tout comme des parties).

6 Pieds sous terre se montre d’abord capable de s’ouvrir aux auteurs, de manière personnelle, quel que soit leur « statut », et de faire éclore avec eux quelque chose d’original [Florence Cestac]. On peut par exemple suivre pas à pas le mouvement d’approche effectué auprès d’Edmond Baudoin dans les années 1990, alors principalement édité chez Futuropolis. Une première interview lui est demandée à l’époque de Rumeur, où il est question de sa pratique de la bande dessinée et de ses centres d’intérêt artistiques[11]. Deux ans plus tard, le dialogue se poursuit dans Jade, lors d’une rencontre à Montpellier, puis dans l’atelier de l’artiste à Nice[12]. Depuis 1999, Baudoin publie des livres chez 6 Pieds sous terre, et accepte des invitations dans des lieux de tous acabits (des berges de l’Orb au Salon du Livre de Paris) pour les signer et discourir sur la bande dessinée. Cette démarche, concernant ici un auteur déjà connu, disposant d’un public, se décline sous diverses formes selon le parcours de chacun. 6 Pieds sous terre prend l’initiative d’établir le contact avec des auteurs ayant peu d’expérience, auteurs de fanzines [Alex Baladi, Stéphane Ollier, Fritz Bol] ou de blogs[13] mais aussi des étudiants [Thomas Guillaumot]. Elle se montre capable de recevoir de manière attentive les jeunes qui la sollicitent, en se présentant à sa porte [Pierre Maurel], aux festivals [Anne Simon], par mail [Netch] ou courrier. La maison lit avec attention les projets qui lui sont adressés[14], et prend le temps d’y répondre, parfois beaucoup de temps [Fabrice Erre]. Des Poulpes sont aussi bien confiés à des débutants qu’à des auteurs confirmés, comme Florence Cestac, figure historique de Futuropolis et Grand Prix d’Angoulême. Ainsi, le nouvel arrivant peut avoir le sentiment d’être « pris par la main » [Didier Progéas, Fabien Grolleau]. Cette capacité d’ouverture peut s’assimiler à une qualité, mais elle constitue surtout un corollaire à l’éclectisme de la maison qui, dans ce domaine, constitue une force. 6 Pieds sous terre accorde son attention à des projets très particuliers, d’où qu’ils émanent : auteurs changeant radicalement d’univers [Marcel Couchaux], premières œuvres [Rémy Cattelain, Nicolas Journoud, Cubi], sans limitation de ton ou de forme [Yves Haubois], tout en veillant à ne pas débrider excessivement la liberté de chacun et à ouvrir un dialogue sur ce qu’il semble bon de faire [Sylvain Ricard]. Cette approche donne à 6 Pieds sous terre, vue de l’extérieur, une certaine force d’attraction [Terreur Graphique, Thibaut Soulcié], comme un espace susceptible de recevoir quelque chose de différent [Joël Legars, Max de Radiguès, Wilizecat]. La maison contribue à ouvrir des horizons inattendus [Joël Lèbre, Colonel Moutarde], accompagne l’auteur dans son propre univers [Stéphane Blanquet]. La relation ainsi établie peut ensuite s’approfondir, dans le cadre d’une collaboration étroite, sur une très longue période, et peut s’adapter à une « recherche artistique mouvante et imprévisible » [Pierre Duba], ce que peu d’éditeurs savent offrir. Chaque auteur peut proposer ses projets successifs [Nicoby] et imaginer leur réalisation avec 6 Pieds sous terre, comme une suite logique [Archie]. L’interruption de cette chaîne avec un auteur ne dépend pas du succès commercial, mais principalement de questions artistiques [L.L. de Mars]. Celles-ci font l’objet d’un dialogue, d’un travail commun [Valérie Berge], visible dans la réalisation même des livres. Il existe aux éditions 6 Pieds sous terre des collections, contraignantes uniquement sur le format : sans doute « la ligne graphique n’est pas très affirmée » [Thierry Groensteen], mais cela autorise un vaste espace de liberté et d’échange. Les couvertures en premier lieu, toutes singulières (composition, typographies, couleurs…), font l’objet d’un travail entre l’auteur et Jean-Philippe Garçon pouvant mener assez loin [Ambre], laissant le plus de place possible à l’œuvre elle-même (le nom de l’éditeur a même disparu de la couverture à partir de 2009). De plus, les livres hors collection ne sont pas rares, et constituent souvent des objets très originaux, de Maldoror à My american diary en passant par Corpus Song. Les détails de la fabrication même peuvent être abordés, avec une grande minutie [Boris Mirroir]. L’auteur peut suivre jusqu’au bout la réalisation matérielle du livre, comme l’a fait à plusieurs reprises Pierre Duba chez les imprimeurs, de la Slovénie à l’Espagne [Stéphane Corbinais]. Cette manière de concevoir le travail d’édition repose donc essentiellement sur les rapports humains, l’échange. Ainsi, en dehors de collections très spécifiques (Céphalopode/Le Poulpe, Liber Niger)[15], la définition d’une ligne éditoriale ne s’est jamais imposée, comme si cette prérogative inversait le processus artistique auquel 6 Pieds sous terre souhaitait s’associer. L’idée de suivre des directions multiples s’impose, dès lors qu’une démarche expérimentale, assumée par l’auteur et partagée avec l’éditeur, se trouve au cœur de la collaboration. Des tendances finissent par se dégager dans le catalogue, produit du travail collectif  réalisé par la « Maison » et les « Ateliers » (voir sur ce point « Les échanges de la maison et de l’atelier »), au cœur desquelles les auteurs peuvent se situer ou naviguer, sans s’y enfermer ni s’installer. Le catalogue s’organise ainsi autour de deux pôles majeurs, que nous pouvons par commodité qualifier de pôle « sérieux » et de pôle « comique ». Le premier comprend des auteurs partageant le souci d’une démarche esthétique et une sensibilité littéraire, la plupart d’entre eux ayant collaboré avec des écrivains, certains l’étant eux-mêmes (Lionel Tran, Sergueï Dounovetz). Cette tendance s’exprime de manière privilégiée, mais pas exclusivement, dans la collection Blanche, s’essayant dans divers genres ayant globalement nourri le renouveau de la bande dessinée alternative : autobiographie, introspection, drame, adaptation théâtrale ou romanesque, récit historique, jeu sur les codes narratifs et graphiques, se présentent comme autant de voies structurant le travail réalisé par Pierre Duba, Ambre, Baudouin, L.L. de Mars, Daniel Casanave, David Vandermeulen, Didier Progéas, Pierre Maurel, Nicolas Moog, Anthony Huchette… Le deuxième pôle, « comique », rassemble des auteurs à l’ambition non moins expérimentale, situant leur travail dans les limites du genre, de l’humour noir et violent (Winshluss, Jampur Fraize) à l’absurde (B-Gnet, Fabcaro), en passant par le rire débridé (Bouzard et Druilhe), la satire et l'(auto)dérision (James et la Tête X, Rémy Cattelain, Nicoby)…

Ces deux tendances s’expriment dès Jade fanzine, dans le travail même des fondateurs : Jean-Philippe Garçon et Jean-Christophe Lopez s’attachent, en tant qu’auteurs, plutôt à la première, alors que Jérôme Sié et Thierry Durand se situent dans la seconde. Elles marquent d’emblée la production éditoriale de 6 Pieds sous terre : le recueil Satellite de 1994, collectif à mi-chemin de la revue et du livre, fait ainsi naviguer le lecteur d’un pôle à l’autre. La publication en 1995 de Marine drive et des Pauvres types de l’espace revêt à la lumière de cet éclairage une autre signification : si ce n’est celle d’un manifeste, c’est pour le moins l’expression d’un double désir. Par la suite, aussi bien dans Jade magazine que dans la publication d’ouvrages, l’ouverture à ces deux sensibilités demeure un principe guidant les choix de l’équipe, malgré les changements que celle-ci a subis. Elle explique aussi la reprise ou la traduction de certains titres, non réalisés à l’origine pour 6 Pieds sous terre, mais y trouvant un terrain propice à la réactivation. Cela peut concerner des ouvrages issus du patrimoine humoristique (Edmond François Ratier, Les Déterrés) ou graphique (Mirage hôtel) de la bande dessinée française, et des œuvres étrangères trouvant leur place dans le catalogue, dans la veine « sérieuse » (Fermín Solís, Paco Roca, Ed, Derek Kirk Kim, Jung Kyung-a, Juaco, Lorenzo Gomez, Brito et Fazenda) ou plus légère (Jeffrey Brown, Mawil).

Toutefois, il convient d’insister à nouveau sur le caractère non contraignant de cette dualité, non déterminant même, ce qui rend délicate l’interprétation du passé éditorial de la maison sur ces critères. La plupart des collections de 6 Pieds sous terre s’ouvrent indifféremment à des projets appartenant à ces deux courants, faisant cohabiter sans souci Celle de ma vie Celle de mes rêves et Démonax en Plantigrade, Chroniques de l’éphémère et Football carnage en Monotrème, La trilogie urbaine et Zombies picnic en Lépidoptère… Certains auteurs se montrent capables de migrer entre les pôles d’un livre à l’autre, comme David Vandermeulen (de Agrum comix à Faust) ou L.L. de Mars (de Henri le lapin à grosses couilles à Maldoror). D’autres parviennent, dans un même livre, à nuancer sa couleur dominante : ainsi, dans -20 % sur l’esprit de la forêt, le non-sens déployé par Fabcaro se trouve mis au service de propos plus intimes, poignants même par moments, lorsque l’auteur évoque l’enfance ou la mort, se met en scène en train de chanter un émouvant « bang-bang » sous les yeux médusés de sa petite famille. Il y a même des auteurs, tel Gilles Rochier, qui suivent leur propre orbite entre les deux pôles, capables d’aborder la gravité et la légèreté sur un plan équivalent, comme deux composantes de leur discours. Et puis, enfin, demeurent des tentatives isolées : tous les auteurs n’ont pas (encore ?) pu ou voulu poursuivre le chemin entamé avec la maison d’édition. Cette mécanique, reposant essentiellement sur la capacité à initier une relation sur le plan humain, ne s’enclenche pas nécessairement avec tous les auteurs, ou peut se briser pour des raisons multiples. Mais lorsqu’elle prend, elle ouvre sur une relation particulière allant au-delà du travail artistique.

Notes

  1. Midi Libre, 13 février 1993.
  2. Midi Libre, 14 septembre 1995.
  3. David Vandermeulen, « Journal d’un électron libre », L’Éprouvette, n°1, L’Association, janvier 2006, p. 253-270.
  4. Midi Libre, 14 septembre 1995.
  5. Idem.
  6. Jade fanzine, n°6, été 1993.
  7. Jade magazine, n°6, août-septembre 1996.
  8. Jade magazine, n°13, janvier-février 1998.
  9. Jade fanzine, n°6, été 1993, et Jade fanzine, n°7, novembre 1993.
  10. Caca bémol, n°10, janvier 1996.
  11. Rumeur, n°6, avril 1991.
  12. Jade fanzine, n°7, novembre 1993.
  13. Voir Terreur Graphique, Check point (Charly), Vide Cocagne, coll. Sous le manteau, 2011.
  14. « Dans la peau d’un refuseur » par 6P, Jade 239U, automne 2011.
  15. La collection Liber Niger n’a d’ailleurs pas été créée par 6 Pieds sous terre, qui l’accueillit sur la proposition de Dominique Dupuis, alors qu’elle existait déjà. Le nom de la maison d’édition n’apparaît pas sur la couverture, qui ne comprend que le nom de la collection.
Dossier de en juillet 2018

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