Un tour d’Ax

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L’an dernier à Angoulême, sur le stand d’IMHO, j’avais eu la chance d’échanger quelques mots avec madame Tezuka Noriko, un petit bout de femme japonaise venue à l’occasion de la double invitation de Nakano Shizuka (pour Le piqueur d’étoile) et de Shiriagari Kotobuki, invité du FIBD, à l’honneur avec (entre autres) une exposition à l’Hôtel Saint-Simon. Si la conversation avait été courtoise et animée, j’avoue que je regrette un peu aujourd’hui de ne pas avoir passé un peu plus de temps avec celle qui, de par son parcours, possède sans doute une vision unique de la bande dessinée alternative Japonaise.
Entrée chez Seirindô (l’éditeur de la fameuse revue Garo) en 1979, elle en devient l’un des administrateurs en 1995, puis quitte la revue alors à la dérive en Février 1997[1] avec nombre d’auteurs dans son sillage, pour fonder la maison d’édition Seirinkogeisha et lancer dans la foulée Ax, un bimestriel qui représente aujourd’hui un lieu de création relativement unique dans le paysage de la bande dessinée japonaise.

Ax, ce sont 350 pages bourrées jusqu’à la gueule qui paraissent tous les deux mois sous la forme d’un petit pavé. Au programme, entre vingt et trente contributions en bande dessinée, complétées par quelques articles de fond, denses et immanquablement imprimés en police taille 6 — comme par exemple cette «histoire du manga érotique d’après-guerre» très détaillée qui en est déjà ( !) à sa 42e partie, ou encore une chronique musicale au nom incontournable : «l’anus musical du p’tit caniche», en français dans le texte s’il vous plait. Enfin, on trouvera en fin de volume les «Ax Files Dx», passant allègrement en revue livres, concerts, manga ou films, du moment que cela participe de près ou de loin à la culture alternative.
A chaque lecteur d’y trouver ce qui l’intéresse, et de s’essayer à tel ou tel auteur — un processus de découverte encouragé par l’importante «rotation» d’un numéro à l’autre, une dizaine de nouveautés venant compléter la quinzaine d’histoires récurrentes. Avec un sommaire touffu et varié, on peut ainsi sans remord passer sur les pages moins avenantes — en ce qui me concerne, on pourra citer le Toroimerai de Shimata Toranosuke, auteur déjà présent dans la seconde version de Garo, dont j’apprécie pourtant le dessin qui m’évoque la gravure sur bois, mais dont les histoires surnaturelles font du surplace ; les récits de Saitô Yûnosuké, fasciné par les corps démesurés, et en particulier les parties génitales, mettant en scène des Lilliputiens à l’assaut d’un Gulliver bien membré, ce qui me laisse de marbre ; ou encore Mitsumoto Yoshiharu, dont je n’arrive pas pour l’instant à dépasser le dessin plus «heta» que «uma»[2] et ce, malgré son statut d’ancien de Garo et son prix Chiba Tetsuya en 1992. Quant à la raison d’être de la double-page absurde, moche et/ou graveleuse signée «Kappa Bros.» qui clôt chacun des volumes d’Ax, elle m’échappe toujours.

On l’aura compris, il y en a pour tous les goûts et dans tous les genres, et plutôt que de me lancer dans un catalogue exhaustif des auteurs que l’on peut y trouver, je te propose, ami lecteur, lectrice mon amour, de faire un rapide tour des découvertes ou des surprises que recèlent les numéros 50 à 52 du magazine (couvrant Mai à Octobre 2006), en toute subjectivité.[3]

On commence donc avec le Home Drama Sugarawake d’Hidenosuke (en cours, déjà 8 épisodes publiés) — un dessin un peu tremblé qui évoque Matsumoto Taiyô, mais avec une fascination pour une sorte de «monstruosité ordinaire» qui n’est pas sans rappeler le travail de Charles Burns ou certains passages de Daniel Clowes. Grinçant et effrayant.

Changement complet d’ambiance et de trait avec Robo & Pyu-ta de Minami Shinbô, qui distille ses petites vignettes mettant en scène deux robots (les personnages du titre), le père et le fils, pour une découverte du monde avec des yeux d’enfants. C’est simple et touchant, une sorte de petit plaisir soutenu par un dessin minimaliste du côté de John Porcellino.

Explorant une veine toute aussi poétique, Fujimiya Fuhito choisit par contre l’aspect très tactile et brut de la carte à gratter pour son Yoru wo Yuku. De petites histoires teintées d’onirisme, suivant les pas d’un chat humanoïde qui aime arpenter les rues de la ville par les nuits sans lune. Une bien belle invitation au rêve et à la promenade.

Enfin, Kizu-guchi est une nouvelle petite histoire signée Urodome Todome — comme toujours largement muette, autour de son sempiternel personnage au look improbable de vilaine poupée, chevelure épaisse, jean et t-shirt. Et, thème récurrent chez cet auteur, on retrouve l’interrogation portant sur la nature réelle de ce personnage, et en filigrane, la question de l’identité.

Le numéro 52 d’Ax marque également le retour des Nishioka Kyôdai avec Kyûsai no Hi, une nouvelle histoire du duo tournant autour de la naissance et de la paternité nouvelle. Comme c’était le cas dans leurs œuvres précédentes (comme Kokoro no Kanashimi), on retrouve un dessin ciselé au point d’en devenir abstrait et détaché, mettant en scène des personnages effrayés de ce qu’exige d’eux leur nature humaine.
On notera aussi le récit sensuel et violent que signe Agarie (The Faceless Man Ningyô no Ie), ou enfin l’univers «ero-guro»[4] de Hagiwara Toshio (Keisetsu) dont le dessin évoque Egon Schiele pour les corps décharnés, et Stéphane Blanquet dans les regards exorbités.

Notes

  1. Créé en 1964, Garo avait vu son tirage culminer à 80,000 exemplaires en 1966 — mais la fin de Kamui-den de Shirato Sanpei en 1971, série emblématique pour laquelle le magazine avait été lancé, avait marqué le début de sa déchéance. Durant les années 80, Garo avait vu son tirage retomber autour de 3,000 exemplaires, et le rachat de Seirindô par l’éditeur Zeit spécialisé dans les publications informatiques en 1990 n’avait pas arrangé les choses. Après une tentative internet avortée, Garo tirait sa révérence une première fois avec son 8e numéro de 1997, avant de connaître une reprise de courte durée — et sans suite — entre 2000 et 2002.
  2. Heta-uma : «maladroit-génial».
  3. Pour des raisons de lecture pas toujours évidente, les retranscriptions des noms japonais sont données ici à titre indicatif. Les personnes désireuses de trouver la graphie exacte se tourneront vers le site officiel où sont listés les sommaires des numéros.
  4. «Erotique-grotesque».
Dossier de en janvier 2007

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