Shiriagari Kotobuki

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Cette année encore au Festival d’Angoulême, l’exposition de l’Hôtel Saint-Simon permettait de découvrir un auteur dont l’oeuvre n’a pas encore été traduite en France. Après Dave Cooper, c’était donc Shiriagari Kotobuki qui était à l’honneur — manga-ka prolifique et atypique, touche-à-tout issu de l’underground et couronné en 2001 par le Prix Culturel Tezuka Osamu.
Présent à de nombreuses conférences, Shiriagari Kotobuki a par ailleurs apposé sa marque sur le Festival lors d’une performance quotidienne, avec la réalisation d’une grande fresque dans l’escalier de l’Hôtel de Ville. Une occasion supplémentaire de s’imprégner de l’univers particulier de cet auteur inclassable, iconoclaste et multiforme.
Rencontre avec un créateur en liberté.

XaV : Dans les textes qu’on a pu lire sur vous avant ce Festival, on vous a souvent qualifié souvent d’auteur comique, et en effet l’exposition qui vous est consacrée montre cet aspect de votre production. Pourtant, en lisant Hinshi no Essayist, j’ai découvert une œuvre qui n’avait rien de comique — bien au contraire. Cacheriez-vous une double personnalité ?

Shiriagari Kotobuki : En effet, les manga que je dessine sont très variés. Mais généralement pour les gens … par exemple, il y a des moments où ils sont drôles, des moments où ils rient, mais aussi des moments où ils sont inquiets et demandent conseil. Ce qui fait que dans une seule personne, je pense qu’il peut y avoir un manga-ka comique et un manga-ka sérieux.

X. : Vous travaillez sur beaucoup de supports différents, que ce soit du dessin de presse, du yonkoma manga[1] ou des histoires plus longues …

S.K. : En effet, en fonction du média, j’adapte ma manière de m’exprimer ainsi que le contenu. Comme le lectorat est différent, leurs préoccupations sont aussi différentes ainsi que la manière de transmettre ce que je veux exprimer. Par exemple, dans la publicité, même si l’on parle du même produit, on changera l’acteur que l’on choisit en fonction de la cible. Pour moi, c’est la même chose.

X. : La parodie semble avoir beaucoup d’importance chez vous, que ce soit dans les thèmes (avec des icônes de la société japonaise, comme les office ladies ou les salarymen) ou dans le style graphique (gravure, shôjo manga, estampes) …

S.K. : Oui, je l’utilise souvent mais … quand j’ai commencé, je n’aimais pas l’idée de laisser se construire spontanément mon originalité. A l’inverse, avec la parodie … j’avais déjà imité des auteurs, j’avais toujours choisi de tourner en dérision l’originalité de leur narration. Et à cette époque, la parodie était pour moi un moyen très important de critiquer tout en faisant rire.

X. : Y-a-t’il alors un «style Shiriagari Kotobuki», quelque chose qui vous soit personnel ?

S.K. : Je dirais que mon style, c’est de dessiner ce que je veux quand je le veux.

X. : Quelle est l’importance de l’improvisation, de la rapidité dans votre travail ?

S.K. : Dans mes manga, il n’y en a pratiquement pas. J’ai souvent envie de dessiner vite, mais c’est plutôt parce que j’ai envie d’aller boire. Ce n’est pas pour le manga. (rires) Quand je dessine, ce n’est pas mon cerveau qui contrôle ma main pour obtenir un beau dessin, au contraire, je laisse ma main dessiner, et c’est le plaisir de dessiner qui gouverne.
Je me souviens d’une fois où je dessinais, il était trois heures du matin, j’étais soûl, j’écoutais de la musique, c’était un dessin pour une exposition. Le lendemain, je me suis réveillé — comme j’avais bu, je ne me souvenais pas d’avoir dessiné, mais le dessin était vraiment bien, et c’était sans doute là la manière de dessiner de mon inconscient.

X. : Est-ce que c’était votre propre style qui s’était affirmé ?

S.K. : Plutôt, c’était quelque chose dans mon cœur ou dans mon corps qui s’était échappé …

X. : Un peu comme «Beat» Takeshi/Kitano Takeshi, vous avez une face comique et une face plus sombre, avec des irruptions de violence et beaucoup de tristesse. Est-ce que c’est quelque chose de japonais, d’arborer ces deux masques ?

S.K : Pour moi, le comique n’est jamais très éloigné du drame. Même quand on rit, on joue un rôle — par exemple, lors d’un échec, on va dire en riant (mimant quelqu’un qui encourage en tapant sur l’épaule) «c’est pas grave, c’est pas grave».
Donc bien sûr, le rire permet d’adoucir la tristesse, mais il y a en plus cet aspect de purification, qui fait qu’avec le rire on peut se libérer de ses angoisses cachées. C’est un peu comme l’histoire des «habits neufs de l’empereur». Comme je le disais, je pense que le comique est très proche du drame. Entre les deux, je préfère le rire qui purifie.
Lorsqu’en pleine nuit je pense, «ah c’est atroce», ou bien dans les moments où je me dit «ah, est-ce qu’il n’y aurait pas une autre manière d’écrire cela» — j’ai toujours le choix entre le traiter en en riant, ou bien d’une manière plus sérieuse et plus triste, mais ça ne change rien au sujet.

X. : Vous mettez souvent en avant les problèmes relationnels entre vos personnages. Est-ce un commentaire que vous voulez faire sur la société japonaise ?

S.K. : Je ne sais pas ce qu’il en est à l’étranger, donc je ne peux pas vraiment comparer avec le Japon. Mais je pense qu’il y a beaucoup de tristesse qui est cachée autour de nous en plein jour.

X. : Y-a-t’il dans la scène manga underground des manga-ka dont vous vous sentez proche ?

S.K. : Personnellement, je ne me considère pas comme faisant partie d’un «underground». Je dessine ce que j’ai envie de dessiner, et j’aimerais pouvoir le faire découvrir à un maximum de monde, ne serait-ce que parce que j’aimerais habiter dans une maison plus grande. (rires) Mais ce n’est pas moi qui décide si je suis «underground», ce sont les éditeurs et les lecteurs.

X. : YajiKita a été adapté au cinéma l’année dernière. Qu’en avez-vous pensé ?

S.K. : J’étais très heureux que l’on adapte un de mes manga en film. Bien sûr, j’espère que parmi les gens qui auront vu le film, il y en a beaucoup qui décideront de lire mes manga. J’étais aussi très heureux que le film permette de toucher des gens qui ne lisent pas habituellement des manga.
Bien sûr, au niveau du contenu, ce n’est pas un manga, mais ce film a — comment dire ? — m’a trahi d’une bonne manière. «Ah tiens, ils ont changé ça», ou bien «ah, ils ont choisi cet acteur pour ce personnage», ou bien encore «ah, ça c’est drôle» — d’une bonne manière, ils ont changé beaucoup de choses, et le résultat m’a plu.

X. : Vous avez fait des jeux vidéo pour Sony …

S.K. : Ah oui, ça fait bientôt huit ans de cela …

X. : Oui, vous avez expérimenté avec beaucoup de média différents. Est-ce que le manga reste votre support de prédilection ?

S.K. : Pour les autres supports, que ce soit faire des jeux vidéo, écrire des romans — l’an dernier, j’ai fait un court métrage en utilisant mon téléphone portable, quel que soit le support, j’aime créer. Bien sûr, c’est un processus différent du manga … mais c’est comme pour tout le monde, l’expérience de créer quelque chose, c’est un plaisir. Pour le manga en particulier, ce qui me motive, c’est d’essayer de faire quelque chose d’original, quelque chose qui n’a pas encore été fait.

X. : Y-a-t’il des thèmes que vous ne vous sentez pas aborder dans vos histoires ?

S.K. : En ce qui ne me concerne, il n’y en a pas. Par contre, c’est différent pour les éditeurs, ils peuvent avoir des inquiétudes sur la manière de faire passer certaines choses. Mais pour moi, il n’y a pas de thème que l’on ne puisse traiter en manga. Si l’on n’y arrive pas à exprimer certaines choses, ce n’est pas la faute du manga en tant que support d’expression, c’est que l’auteur n’a pas assez de force pour y arriver.

X. : Vous semblez enchaîner les projets et les œuvres. Est-ce que vous vous considérez comme un auteur compulsif ?

S.K. : Je ne crois pas être du genre qui se dit «je dois produire». Mais j’ai toujours une idée de ce que je veux faire ensuite. Et toujours en y prenant plaisir.

X. Et quel est votre prochain projet ?

S.K. : Le prochain projet … c’est un secret. (rires) En ce moment, j’expérimente sur Internet avec des petites séquences animées.

X. : Sur votre site SaruHage ?

S.K. : SaruHage … non, à un autre endroit. Mais c’est intéressant. Et je pense commencer une nouvelle série en manga, quelque chose que je n’ai encore jamais essayé de faire, si possible, pour pouvoir être lu à l’étranger.
C’est un peu comme la performance que je fais en ce moment, la fresque, ça c’est vraiment super. Quelle que soit l’expérience, je suis partant — mais je donne peut-être l’impression d’être gourmand … (rires)

X. : Vous avez en effet essayé beaucoup de choses, du yonkoma aux séries plus longues en passant par des essais, et maintenant sur Internet …

S.K. : Oui, j’ai envie de toucher à tout. Je pense qu’à l’intérieur d’une seule personne, il y a des moments où l’on a envie de rire, des moments sérieux aussi, il y a beaucoup d’émotions différentes. Et avec les gag-manga, le yonkoma — on peut utiliser librement toutes ces formes, mais on peut également se faire enfermer. Moi, j’essaie de tout laisser sortir … par exemple, si l’on devient célèbre pour des gag-manga, on est obligé d’en dessiner toute sa vie. Et ça, je n’en ai pas envie.

X. : Vous aimez surprendre le lecteur …

S.K. : Oui, j’aime surprendre. J’aime que l’on pense que mes manga sont quelque chose que l’on avait jamais vu jusque là.

X. : Est-ce que vous estimez que vous avez de la chance d’avoir cette liberté ?

S.K. : Oui, j’ai de la chance. Ce que j’ai fait jusqu’ici, si on le considère dans son intégralité, et là je ne parle pas de comptabilité, mais juste en considérant le résultat, oui, j’ai beaucoup de chance.

X. : Est-ce que vous avez eu des problèmes avec la manière dont vos manga ont été reçus ?

S.K. : Oui, il est arrivé qu’on me dise que ce n’était pas très drôle. (rires) Non, je n’ai pas vraiment eu de problèmes. De temps en temps, dans le journal, il arrive qu’on me refuse un dessin, au sujet de certains drames, des catastrophes …

X. : Et jamais pour la manière de dessiner ?

S.K. : Pour la manière de dessiner, comme je suis un manga-ka du courant «Heta-Uma»[2] , les gens se disent «même s’il dessine mal, on ne peut rien y faire». (rires) Ce qui fait que comme tout le monde le sait, ça n’a jamais été un problème.

X. : Mais cette histoire de «Heta-Uma», est-ce que ce ne serait pas un mensonge ? Parce qu’en regardant l’exposition, on ne peut manquer de voir le talent qui ressort …

S.K. : (riant) J’en doute.

X. : … dans les visages, les expressions, il y a des choses extrêmement justes …

S.K. : Ah, oui, parfois … parfois, il m’arrive de bien dessiner, et j’en suis très heureux.

X. : Un coup de chance ?

S.K. : Oui, un peu par chance. (rires) Mais dans les manga, je suis heureux quand mes images arrivent à me dépasser. Si je ne dessine que ce qui me ressemble, c’est fastidieux et ennuyeux, ce que je préfère, c’est d’arriver à produire des choses auxquelles je n’avais pas pensé. Même si je souhaite surprendre mes lecteurs avec mes manga, je cherche aussi à me surprendre moi-même.

X. : Comment avez-vous commencé dans le manga ?

S.K. : Quand j’ai débuté, j’étais encore un salaryman. J’habitais alors dans un dortoir pour célibataires, et un jour un éditeur m’a appelé au téléphone. Quand j’étais à l’université, j’avais fait un dôjinshi, et cette personne trouvait qu’un des manga qui s’y trouvait était drôle, et voulait que je le reprenne. Et c’est comme ça que j’ai commencé.

X. : Et cela fait combien de temps que vous faites du manga ?

S.K. : Depuis la sortie de mon premier recueil … voyons, l’an dernier, cela faisait exactement vingt ans. Donc cette année vingt-et-un ans, et puis l’année prochaine vingt-deux ans … (rires)

X. : Et après plus de vingt ans, est-ce qu’il vous reste des projets, des choses que vous n’avez pas encore essayées que vous souhaiteriez faire ?

S.K. : Tout à fait. (longue hésitation) Il y a beaucoup de genres de manga que je voudrais dessiner, par exemple je voudrais faire des manga pour enfants. Actuellement, mes enfants ont quatre ans et sept ans, et je voudrais faire pour eux un manga qui leur explique simplement les choses de la société.
Et puis, en pensant plus loin encore, je voudrais essayer de faire quelque chose sur notre époque, faire un manga qui soit un peu un témoignage sur comment les gens vivent aujourd’hui. Concrètement, ce sont les quelques idées que j’ai en ce moment.

X. : Parmi la scène manga, quels sont les auteurs qui vous ressembleraient, dans la narration ou les thèmes ?

S.K. : En fait, je n’ai pas d’amis (rires), et je ne connais que très peu de manga-ka. Dans ma génération, ce serait Tori Miki, Kusumi-san ou encore Miyojio-san … oui, nous avons à peu près le même âge, et je ressens une certaine affinité avec eux. Des auteurs qui ne sont pas passionnés, si je puis dire. J’ai de la sympathie pour les manga-ka plutôt sérieux, un peu froid, avec une attitude cynique.
Pour ce qui est du gag-manga, Yoshida Toshi, Nakagawa-san, et puis plus récemment Amahita-san, et … voyons, comme s’appelle-t’il ? (se tournant vers les autres japonais) Si, j’étais assis en face de lui pendant une fête de fin d’année … il est connu, un jeune homme … bon, ce n’est pas grave. Mais bon, il y a plusieurs auteurs pour lesquels j’ai cette affinité. Mais pourquoi son nom ne me revient pas ? (autre conciliabule) Ohiata Go. Voilà, Ohiata Go aussi.[3]

X. : Et en dehors du gag-manga, est-ce qu’il y a d’autres manga qui vous intéressent ?

S.K. : Euh … en fait, je lis très peu de manga, il faudrait que je me penche sur le sujet. (rires)

Entretien réalisé le 28 Janvier 2006, durant le Festival d’Angoulême.

Notes

  1. Comic strip «à la japonaise», composé de quatre cases et se concluant par une chute habituellement absurde ou comique.
  2. «Maladroit-génial», style initié dans la revue Garô.
  3. Note : cette énumération ayant eu lieu dans le cadre d’une conversation animée avec pas mal de bruit de fond, la retranscription des noms des auteurs cités par Shiriagari Kotobuki est malheureusement plus qu’approximative.
Site officiel de Shiriagari Kotobuki
Entretien par en février 2006