Hako-Bune

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«L’Éternel vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal. L’Éternel se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre, et il fut affligé en son cœur. Et l’Éternel dit : J’exterminerai de la face de la terre l’homme que j’ai créé, depuis l’homme jusqu’au bétail, aux reptiles, et aux oiseaux du ciel ; car je me repens de les avoir faits.»[1]
Dans la Bible, la suite apporte un signe d’espoir, de seconde chance — «Mais Noé trouva grâce aux yeux de l’Éternel.». Rien de tel dans Hako-Bune, œuvre composée à l’approche du troisième millénaire, dans lequel Shiriagari Kotobuki signe un récit poignant, impressionnant de noirceur et de désespoir.
Il s’en explique d’ailleurs dans son post-scriptum, un texte sans concession dans le constat qu’il fait sur notre époque : «Le temps où l’on rêvait de voler est révolu ; nous ne rêvons pas d’une société où chacun mangerait à sa faim ; et c’en est fini du rêve de la paix dans le monde. Aujourd’hui, nous avons perdu notre avenir radieux, et il n’y a rien pour le remplacer.» Avant d’expliquer qu’il tenait à donner à ce monde une belle mort, et que l’idée de voir le tout disparaître au fond d’une eau lourde, avant d’écrire le mot «Fin», était finalement assez séduisante.

Ponctué par les passages de la Genèse, Hako-Bune («L’Arche») nous fait ainsi suivre les derniers jours d’un Tôkyô aux prises avec le déluge, lente disparition de la société japonaise dans la montée des eaux. Bien sûr, on ne peut s’empêcher de penser à Jacaranda, cette autre destruction de la capitale nippone composée cinq ans plus tard, où la nature reprenait ses droits au cours d’une nuit purgatoire. Et, en effet, on retrouve dans les premières pages ce regard acerbe sur la société, soutenu par un dessin parodique alignant les personnages aux grands yeux constellés d’étoiles.[2]
Cela commence donc avec les petits travers de la vie de bureau, à partir d’un point de départ revelant du burlesque : un jeune cadre dynamique lance une campagne publicitaire pour un dentifrice, qui verra un heureux consommateur récompensé de sa fidélité par une Arche de Noé grandeur nature. Bien sûr, alors que les pluies torrentielles surviennent et semblent ne pas vouloir cesser, la campagne va se révéler être un succès, et les ventes de dentifrice vont être multipliées par cent — signant la «success-story» du jeune cadre au sourire impeccable. Et comme dans Jacaranda, tout cela va se voir observé, commenté, récupéré par une machine médiatique consternante, obnubilée par le divertissement et vouée à la publicité.

Là où Jacaranda jouait sur le registre du «récit-catastrophe», avec une menace surgissant à l’improviste, Hako-Bune met en scène une fin du monde annoncée, dans une progression implacable. De grinçante, la critique se fait alors virulente et impitoyable — Shiriagari Kotobuki peignant un portrait bien peu reluisant de certains de ses concitoyens qui, même confrontés à leur fin imminente, continuent à se préoccuper de futilités et révèlent, derrière un masque de politesse et de bonnes manières, toute la bêtise, la violence et l’égoïsme qu’ils ont en eux. On y retrouve aussi certains des archétypes du genre (le jeune couple, les parents inquiets, le jeune rebelle), mais Hako-Bune laisse rapidement de côté la parodie, pour livrer des scènes poignantes et presque insoutenables de détresse.
On se retrouve alors à espérer, à se dire que peut-être, quelque part, ce Dieu vengeur trouverait quelqu’un à sauver, que tout cela ne peut pas se terminer comme ça … Et pourtant, inexorablement, impitoyablement, Shiriagari Kotobuki fait monter les eaux, détruisant systématiquement la moindre pointe d’espoir, donnant tout au plus à certains de ses personnages le temps de trouver une certaine paix intérieure.

«- Le village est devenu bien silencieux …
– C’est parce que les autres maisons sont toutes plus bas que la nôtre.»

Jusqu’au bout, Hako-Bune n’épargnera rien, livrant au final un récit fort fait d’émotion brute et de tristesse viscérale. Dans ce contexte, Jacaranda apparaît alors comme une sorte de rappel plutôt qu’une redite, pendant vaguement plus optimiste ( ?) de cette œuvre implacable. Une pièce supplémentaire à rajouter à l’œuvre riche et importante d’un auteur qui, sous des dehors parfois burlesques, se permet de formuler une critique acerbe de la société japonaise et exprime des préoccupations profondes.

Notes

  1. Genèse, 6.5-6.7.
  2. Un dessin fait, comme à l’habitude, de ce mélange de simplicité apparente et de vrai talent — «heta-uma» dans toute sa splendeur.
Site officiel de Shiriagari Kotobuki
Chroniqué par en novembre 2006