Hinshi no Essayist

de

Selon de nombreuses sources, Shiriagari Kotobuki est un auteur comique. On prendra pour témoin sa série la plus en vue, Mayonaka no YajiKita (adaptée au grand écran en Avril 2005), parodie d’un film de 1958[1] qui va suivre deux homosexuels durant un pélerinage surréaliste au temple d’Ise. Autre exemple, sa collaboration avec Sony en 1999, qui l’amène à créer quatre mini-jeux vidéo ouvertement idiots comme Gas, dont le personnage principal voyage dans le temps au gré de ses flatulences.
Je dois avouer que j’ignorais tout cela lorsque j’ai découvert Hinshi no Essayist dans les étagères d’une librairie Japonaise. C’est d’abord la particularité de l’objet qui m’avait attiré : reliure de toile, couverture en carton épais gravé, jaquette en rhodoïd imprimé … sans aucun doute, il s’agit là d’un ouvrage à part, d’une édition unique et remarquable. Mais le contenu est tout aussi surprenant, que ce soit dans le dessin ou le propos.

Comme le titre l’indique, Hinshi no Essayist («L’essayiste aux portes de la mort») tourne autour de préoccupations morbides, au fil d’histoires racontées par un narrateur hospitalisé et grâvement malade. Présentant une galerie de personnages dans l’antichambre de la mort, le ton oscille entre les anecdotes poignantes et les fables au parfum d’onirique, le tout parsemé des interludes nonsensesques et grinçants des «Shintai no Toki» («La minute des cadavres»).
Avec Memento Mori en leitmotiv («Souviens-toi que tu es mortel»), Shiriagari Kotobuki s’intéresse aux préoccupations humaines au seuil du dernier grand voyage, des regrets du souvenir aux passions inassouvies, pour s’achever bien souvent sur ce seul souhait : vivre, encore un peu. Certains planifient leurs derniers moments, d’autres tentent de rationaliser en cherchant les «graines de mort», d’autres encore vont chercher dans leurs rêves les indices de leur fin prochaine. Et, en pièce centrale de ce récit, le visage décharné du narrateur, aux allures de squelette ambulant s’accrochant encore à la vie.
Le trait est à la fois fragile et spontané, donnant l’impression de dessins au stylo jetés sur la feuille par un auteur dilettante qui n’aurait pas d’envie particulière de faire du «joli» et du «bien léché». Décors à peine esquissés, économie de moyens à chaque case, et pourtant l’on ne peut que rester impressionné par ce talent qui sait s’attarder sur un regard, saisir à merveille une expression, capturer la pureté d’un instant de grâce.

A se demander si Shiriagari Kotobuki ne serait pas, au même titre qu’un «Beat» Takeshi Kitano, à classer dans la catégorie de ces auteurs à deux visages, partagés entre le gros rire d’un côté et la douleur intime de l’autre, dans cette contradiction apparente que les Japonais semblent pouvoir entretenir sans effort. De quoi donner envie de continuer à explorer son œuvre …

Notes

  1. Yajikita dochu sugoroku de Chiba Yasuki.
Site officiel de Shiriagari Kotobuki
Chroniqué par en décembre 2005