Vision du Futur
Note liminaire : le texte qui suit a été présenté dans une première versions dans le cadre d’une journée d’étude des ateliers du livre à la BnF, autour du sujet «La bande dessinée, entre héritage et révolution numérique». Cette journée, proposée par le Centre de littérature pour la jeunesse – La Joie par les livres de la BnF et la Cité internationale de la Bande dessinée et de l’Image (CIBDI), s’est tenue le 5 octobre 2010.
Me voici donc face à l’exercice le plus périlleux qui soit : parler de l’avenir. Mais plutôt que jouer les prédicateurs, j’ai choisi de me tourner vers les astres, pour voir ce qui attend la bande dessinée pour les années à venir… suivant les thèmes consacrés — amour, chance, santé et travail.
AMOUR : oser changer ses habitudes
Alors que l’on s’avance dans l’ère numérique, on réaffirme la supériorité du livre de papier. Non seulement support éminemment pratique, il est également magnifié dans sa qualité d’objet qui suscite le plaisir des sens — un objet qui se regarde, qui se touche, qui se respire même… loin de la froideur de l’écran.
Souvenez-vous, le même genre d’argument était avancé pour défendre les disques vinyles lors de l’avènement du CD audio. Le passage au MP3 avait vu les mêmes questions de dégradation de l’expérience : mauvaise qualité de compression, perte de fidélité…
Mais à côté de ces défauts, le numérique présente d’indéniables avantages. Et ces arguments ont fini par convaincre.
Des avantages du livre numérique, on n’a finalement très peu parlé. La plupart des discours qui l’ont entouré ces derniers temps se sont exprimés sur l’aspect économique, qu’il s’agisse de perspectives de marché, de coûts de production ou de prix de vente.
De fait, le livre électronique apparaîtrait presque comme un pâle ersatz de livre, auquel on aurait rajouté tout un tas de gadgets dont le lecteur n’aurait que faire.
Pourtant, avec un peu d’imagination, il est possible d’envisager tout ce qu’un livre numérique, une bande dessinée en version numérique, pourrait nous apporter. Donner le choix entre la version couleur, et la version noir et blanc. Entre la version traduite, et la version originale. Entre onomatopées retouchées ou non. Ente sens de lecture original ou occidental. Et la lecture pourrait encore s’enrichir de crayonnés, de notes ou même d’explications intégrées à la page virtuelle.
Mais aujourd’hui, on parle plus de bande dessinée numérisée, que de bande dessinée numérique. Et ces avantages sont à peine esquissés.
Pas étonnant alors que l’on considère le livre numérique avec circonspection. Nous avons des habitudes, avec le livre de papier. Un livre se prête. Un livre prend sa place dans une bibliothèque. Un livre vit et vieillit avec nous. Un livre permet de prendre des notes. Au-delà du simple plaisir du papier, il y a tout un tas d’expériences qui y sont attachées, et qui participent à la lecture.
C’est en cela que le numérique inquiète. On sait ce qu’on pourrait perdre, on ne voit pas bien encore ce qu’on pourrait gagner. Il nous reste encore à inventer ces nouvelles expériences, ces pratiques de partage et d’échange qui prolongent et enrichissent notre lecture.
Pour ce qui est d’aujourd’hui, un dernier mot : il me semble que la proposition qui nous est faite, à nous lecteurs, s’exprime souvent dans les termes d’un choix à faire. Fromage ou dessert, livre papier ou livre numérique. Je revendique une alternative : fromage ET dessert, dans laquelle livre papier et livre numérique co-existent, chacun proposant une expérience avec ses avantages et ses inconvénients pour s’adapter à tous les lecteurs… et à toutes les lectures.
CHANCE : saisir toutes les opportunités
Avec l’arrivée du numérique, les espaces à explorer, les écrans, sont depuis en plus nombreux, de plus en plus divers — dans leur taille, dans leur définition.
Mais la bande dessinée a toujours occupé et tiré le meilleur des espaces qui lui étaient accessibles, parfois en se pliant à des contraintes particulièrement exigeantes.
Comme le Krazy Kat d’Herrimann, dont on voit ici un strip capable d’exister en trois configurations différentes. Ou encore ces récits qui commençaient dès la couverture du Journal de Spirou — et devaient composer avec des éléments comme le titre du journal. L’édition en album donnait alors lieu à un certain nombre de remontages. Ou encore des adaptations qui transforment un petit livre carré de 250 pages en un album cartonné de 48 planches…
La bande dessinée sait donc s’adapter à tous les espaces, et le Bludzee de Lewis Trondheim, pensé et réalisé pour les téléphones portables, en est un bon exemple.
Mais cela ne veut pas dire pour autant que nous soyons condamnés à des écrans réduits — la technologie progresse. Et l’iPad multiplie par 8 la surface disponible de l’iPhone. Nous sommes aujourd’hui dans une phase de transition, où le potentiel de la technologie est là, mais peine encore à se voir réalisé.
Mais déjà aujourd’hui, cette surface se rapproche de ce que le papier propose — laissant finalement notre seul format franco-belge un peu à l’étroit.
Demain… demain, nous n’aurons plus ces limitations. Les écrans vont devenir de plus en plus grands, de plus en plus portables… et finiront peut-être par disparaître complètement. Même si ces interfaces sont encore du domaine de l’anticipation, il est indéniable que le passage au numérique est une opportunité.
Ainsi, des livres qui sortent du standard se retrouvent condamnés à une certaine rareté — et donc un prix élevé, principalement liés à la fabrication et au coût de l’objet physique. Demain, on peut rêver, le numérique leur permettra d’exister plus largement. Et de toucher plus de lecteurs.
SANTÉ : trouver une nouvelle dynamique
Attardons-nous maintenant sur la question du marché, en considérant les trois pôles de création importants : France (et Belgique), Etats-Unis et Japon. Chacun présente des formats éditoriaux très spécifiques et différenciés — et des poids de marchés qui font apparaître le mastodonte Japonais, à lui seul trois fois plus important que les deux autres réunis.
Mais trois pôles à la santé fragile et vacillante. Le Japon et la France stagnent ou régressent, et la progression des Etats-Unis est à remettre en perspective avec la grande dégringolade de la fin des années 90…
Les raisons de cette évolution : des héros fatigués face aux limites du modèle de la série, et l’érosion de la vague manga qui a servi un temps de bouée de sauvetage. A ces facteurs structurels se rajoute un facteur extérieur : la multiplication des canaux de communications — télévision, mobile et Internet, nouveaux pôles de dépense et de consommation pour les lecteurs.
Face à ces nouvelles sollicitations, il est probable que l’on revienne à des périodicités de publication plus élevées – le succès mondial du manga (publié à des rythmes soutenus) en est une bonne illustration.
Au-dessus de ces marchés plane également le spectre du piratage.
L’été dernier, les éditeurs japonais et américains se sont ligués contre les sites les plus importants de scantrads — ces traductions amateurs de manga, qui devenaient préoccupantes à leurs yeux. Non seulement je ne suis pas certain de l’impact effectif du piratage sur les ventes, mais je suis convaincu que la stratégie choisie n’était pas la bonne.
Souvenez-vous — en 1999, Napster faisait trembler le monde de l’édition musicale. Alors que grondait la menace des procès, Napster proposait aux majors de mettre en place une solution payante. Les majors ont refusé… et la disparition de Napster a eu pour conséquence l’apparition d’un nombre incroyable d’alternatives plus ou moins souterraines.
En refusant de vouloir comprendre pourquoi leurs consommateurs se tournaient vers le piratage, et d’y apporter une réponse adaptée, les majors ont encouragé le développement d’une situation délétère à laquelle on imagine difficilement une issue satisfaisante aujourd’hui.
Mais il y a encore plus à apprendre. Je reproduis ici un commentaire qui a circulé sur Internet l’année dernière. Soyons clair : la situation est absurde lorsque le produit légal est celui qui met le plus d’obstacles à l’accès au contenu. Là encore, il faut changer les habitudes, et avoir confiance. Confiance que la qualité de l’expérience paiera en elle-même.
Pour revenir sur le cas OneManga, il pourrait laisser entrevoir de nouvelles pratiques, de nouvelles manières de faire, de nouvelles collaborations. Travailler avec les fans, plutôt que contre eux.
S’associer avec les meilleures équipes de bénévoles, et travailler avec eux. Proposer une version gratuite de qualité, et une solution d’abonnement avec des bonus — illustrations, entretiens avec l’auteur, versions alternatives, fonds d’écrans, etc. Plutôt que d’espérer revenir à un modèle économique mais surtout éditorial visiblement insatisfaisant pour les lecteurs, choisir d’embrasser cette approche communautaire, s’appuyer sur elle, et la valoriser dans tous les sens du terme.
TRAVAIL : éviter la routine
Jusqu’ici, l’approche du numérique a été plutôt timide de la part des éditeurs, cantonnés à préserver la chaîne qu’ils connaissaient. Leur présence sur Internet est souvent indigente, se limitant à mettre (mal) leur catalogue en ligne.
Dans leur perception (ou leur communication), le passage au numérique a un intérêt qui se limite au simple contournement de la chaîne de distribution physique … à moins que les tensions récentes entre auteurs et éditeurs n’amènent à une autre situation.
S’appuyant sur les atouts du numérique, quelques initiatives intéressantes existent déjà : GrandPapier, plateforme de publication soutenue par L’Employé du Moi, qui donne lieu (parfois) à des recueils physiques et qui se décline également en radio ; ou ego comme x qui met à disposition en ligne des livres épuisés et expérimente l’impression à la demande.[1]
Sur un aspect plus économique, Sandawe et Manolosanctis fonctionnent sur des modèles d’édition communautaire visant à minimiser les risques commerciaux. Ailleurs, les éditeurs japonais d’Ikki se servent du site américain Signature Ikki comme d’une vitrine-laboratoire pour tester certaines séries auprès d’un nouveau public.
Du côté des initiatives d’auteurs, il faut également citer Les Autres Gens, qui fait figure de précurseur dans ce que pourrait être une certaine bande dessinée numérique : un feuilleton à suivre, florilège d’auteurs pour la plupart issus de l’Internet et des Blogs BD, fonctionnant sur abonnement.
Ainsi, toutes les pratiques sont à inventer, à réinventer.
Et parmi ces nouvelles pratiques, on trouve l’un des derniers mots à la mode : le transmédia.
L’idée que l’on voit agiter un peu partout, c’est celle du 360°. Tout rayonne autour du lecteur/consommateur, qui est alors encouragé à s’investir (et à investir) encore plus dans ses univers préférés. Les temps sont durs, et les éditeurs espèrent trouver là un remède miracle à la crise.
Sans surprise, les cabinets de consultants sautent sur l’occasion. Et proposent des visions plus ou moins élaborées … de quelque chose qui existe déjà. Décliner la même marque sur un maximum de supports.
Ce qui me gêne dans les discours que l’on entend à ce sujet, c’est qu’ils font un mélange entre des notions très différentes. Entre création, et exploitation. Entre trans-média, qui procède d’une vision narrative et éditoriale, et média-mix, qui relève essentiellement de marketing.
Dans cette vision très opérationnelle, domine avant tout la question de retour sur investissement. Hors, le média-mix est rentable. C’est une opération commerciale. Par contre, la création reste entourée de mystère, et demeure incontrôlable. On ne peut pas industrialiser la création.
Et pourtant, c’est bien la création qui est au cœur de toute cette entreprise. Alors que l’on se plaint d’un désintérêt pour la lecture des jeunes, les succès éditoriaux récents que sont Harry Potter ou Twilight semblent affirmer le contraire… avec des récits représentant l’équivalent de deux ou trois Guerre et Paix.[2] De l’importance d’un contenu de qualité.
La création. Sans création, sans contenu, l’ensemble de ces discours opérationnels, ces notions de 360°, ces modèles économiques, plus rien de tout cela n’existe. Car aussi merveilleux soit-il, le numérique n’est finalement qu’un outil. Un outil aux potentialités fabuleuses, mais qui ne sera jamais aussi enthousiasmant que lorsqu’il sera au service d’œuvres fortes, et de visions d’auteurs uniques.
Notes
- Pour être tout-à-fait exact, il s’agit plus d’impression en tous petits tirages (une centaine d’exemplaires à chaque fois), vendus par correspondance : ou une manière intéressante de régler/réguler la question des stocks.
- Dans le même ordre d’idée, alors que la durée moyenne des vidéos sur YouTube est de 2’46 », les meilleurs films au box-office mondial de ces dix dernières années affichent au compteur une durée moyenne de … 2h31. Cela permet de relativiser la crainte de l’apparition d’une génération «zapping» : il ne s’agit pas d’une situation où ces pratiques remplaceraient les anciennes, mais bien l’apparition de nouvelles pratiques — interstitielles, destinées à d’autres buts.
l’autre bande dessinée

Super contenu ! Continuez votre bon travail!