Aurélie William Levaux – Écritures

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Dans les dessins et les écritures d'Aurélie William Levaux, plusieurs vitesses se télescopent souvent, pour s'enchevêtrer inextricablement sur le papier. Si le trivial peut s'y introduire par toutes les voies, il peut aussi, par exemple, y être entouré de décors et d'environnements aux faux-airs mythiques. On connaissait ses broderies et ses réalisations sur tissu (de longue haleine), où une végétation troublante y proliférait en conférant à l'ensemble, à la fois une présence allégorique intemporelle et une nature brute. Mais aujourd'hui, répondant à de nouvelles nécessités de l'auteure, la vitesse de réalisation de ses dessins et de ses textes a fait voler en fumée tous ces archétypes visuels passés. De part et d'autre, un rejaillissement est à l'œuvre où, sous un jour nouveau, l'écriture punk de l'artiste livre sur le papier des couleurs instinctuelles dont les accords et les discordances teintent (une fois de plus selon moi) une nature hiératique indomptable.

Aurélie William Levaux : Tu connais mes broderies, mes dessins sur tissu que l’on situe entre la bande dessinée et l’illustration, mais au cours de mon travail, ces dernières années, je ne me suis pas confinée au style que l’on me connaît ; j’ai plutôt travaillé de plusieurs manières parallèlement. Pourtant, je sais que le public et les lecteurs se sont attachés à cette partie de mon travail (les broderies et le dessin sur tissu). Ceux-ci n’ont pas perçu ce que je faisais d’autre. Concernant mes dernières productions en date, certaines personnes pourraient même penser que c’est plutôt mal dessiné, que c’est fort écrit et que peut-être je me suis perdue en cours de route. Au niveau du style, puisqu’il est variable, ce n’est pas toujours facile de me reconnaître. Et comme je publie chaque fois chez des éditeurs différents, il est rare que le lecteur suive et connaisse toutes les voies narratives que j’emprunte parallèlement.

Annabelle Dupret : Très bien. Empruntons ces voies ! Pour commencer, parlons du texte et, plus largement, de l’écriture dans ton travail. Il est clair que la présence du texte y est, dès l’origine, très importante. De plus, on pourrait même dire que tes images sont déjà une écriture à part entière. Par exemple, ton livre Prédictions a un ancrage et une ligne de fond très littéraires, non ?

Aurélie William Levaux : J’ai réalisé Prédictions avec Isabelle Pralong. Nous nous sommes rencontrées à la résidence « Pierre, feuille, ciseaux » qui était organisée par l’association ChiFouMi. C’était une résidence qui a eu lieu cinq années de suite[1] et qui réunissait des auteurs de bande dessinée. Des personnes de l’Association étaient là, comme Jean-Christophe Menu et Alex Baladi. Pratiquement, on s’est retrouvés à chaque fois à une douzaine par résidence. Et c’est ce qui nous a permis, pendant 10 jours, de créer ensemble. Lors de ce séjour, on a pu faire des jeux OuBaPo, créer des fanzines et boire des bières. Une expérience comme celle-là n’avait jamais existé auparavant pour moi. C’est là qu’on a pu véritablement se connaître. Avant cela, on se rencontrait dans des festivals, on se connaissait par ces événements et par l’édition, mais aucune occasion ou organisation ne nous avait permis de faire l’expérience de travailler ensemble. C’est donc lors de cette résidence que j’ai rencontré Isabelle Pralong, qui est suisse. On a eu directement cet élan de réaliser un travail commun, même si nos styles, nos vies, nos démarches et notre façon de travailler n’avaient rien à voir. On s’est tout de suite dit que travailler ensemble nous permettrait de rester plus fortement connectées malgré la distance. C’est comme ça qu’on est parties des textes de Peter Handke qu’on aimait profondément toutes les deux.

Annabelle Dupret : Cette nécessité du texte dans ton travail fait-elle partie de ton vécu ? Quelle place l’écriture occupe-t-elle dans ta vie ?

Aurélie William Levaux : J’aime écrire même dans le sens le plus littéral du terme, je passe ma vie à écrire des listes, recopier des agendas, écrire des lettres, pour le geste, pour le sport, pour la joie. Comme beaucoup de filles d’avant Snapchat, j’écris dans des journaux intimes depuis que j’ai douze ans. Dans ma famille, on avait une véritable culture de l’écriture, plus qu’à la littérature. Tout passait par là. Mes parents s’écrivaient pour régler leurs conflits ou pour se dire leur amour. On s’écrivait entre frères et sœurs pour se dire merci, pour se demander pardon. Et j’écrivais tous les jours ce qui m’arrivait dans la vie et pour me vider de ma rage. Mais surtout, je n’ai jamais lâché l’histoire. La littérature m’a bien plus influencée que le dessin ou que la bande dessinée qui par ailleurs me dégoûtait un peu. Quand j’ai dû m’orienter, je ne connaissais aucun parcours diplômant qui me permette de devenir écrivain. Je percevais que je dessinais pour raconter mes histoires, mais dans mon fort intérieur, le texte aurait parfaitement suffi.

Annabelle Dupret : Peux-tu me dire quelle est la part de sources littéraires qui t’ont influencées ?

Aurélie William Levaux : Oui. Bien sûr, j’ai eu des influences. Et le mélange des deux s’est fait naturellement. Jeune, j’ai été très marquée par Marguerite Duras. En réalité, je lisais tout ce qui me tombait sous la main, tout ce qui était dans les rayons de la bibliothèque communale du village, y compris la littérature honteuse comme Mary Higgins Clark et Pearl Buck, y compris une partie de l’œuvre de Freud que je haïssais, y compris tous les bouquins qui parlaient d’holocauste, enfin tout. En dessin, j’admirais, étudiante, Gustave Doré, de la même façon que j’aimais Diego Riveira, Tomi Ungerer, Fifi Brindacier et la New Beat. La découverte de l’Art Brut m’a aussi fait un bien fou, car alors je me suis dit qu’il n’était pas si nécessaire de respecter des codes, de parler de son travail, ni même d’avoir des références pour produire ce qui venait des tripes de façon libre et authentique. Cela m’a construite, mais pas plus que la vie elle-même. Je viens également d’une famille très spirituellement catholique, et donc l’iconographie, l’image religieuse, et les textes bibliques, m’ont imprégnée. J’y retourne assez naturellement. Non que j’aie un goût pour cela, mais cela m’a fondée. C’est un patchwork, un ensemble d’images qui me viennent assez rapidement, de nombreuses intuitions, de souvenirs, de réinterprétations d’images. Des allusions, des histoires, des mythologies etc. C’est comme cela que je me reconnais à travers des choses que j’ai vues.

Annabelle Dupret : Même si tu explores aujourd’hui d’autres pratiques, pourrais-tu dire, au niveau de la broderie et du tissus, comment cela s’était mise en place, à cette époque ?

Aurélie William Levaux : A l’origine, cela s’est dessiné avec ma collaboration au fanzine Mycose. J’avais des aspirations à faire de la bande dessinée différente. Le point de départ, pour revenir à cette anecdote pas inintéressante, c’est que j’avais fait une tache d’encre de chine sur une robe blanche. Et j’ai alors dessiné sur cette tache. Là-dessus, j’ai fait des petites expériences. Et comme j’ai toujours beaucoup expérimenté les supports, je me suis lancée dans une bande dessinée complète sur tissus. D’une façon générale, je travaille toujours de façon accidentelle, un peu bancale et foireuse. Ensuite, il se fait que lorsque je me suis lancée dans Menses Ante Rosam, j’étais enceinte. Alors que je n’avais jamais brodé, mon rapport à cette technique s’est inséré naturellement dans ma vie. J’avais tout à coup la patience nécessaire pour broder mon histoire, chose que je n’ai plus jamais retrouvé par après. C’était une forme de méditation quant à ce qui se produisait dans mon corps, alors que d’ordinaire, je n’ai pas la moindre patience. Quand la nécessité naturelle à passer par cette technique est partie, j’ai pris d’autres orientations. Cela dit, j’adorais la tapisserie, comme la tapisserie de Bayeux par exemple, et puis la couture (plus jeune, je me fabriquais des vêtements assez improbables et assez peu réussis avec l’aide de ma grand-mère). Je crois aussi que je fuyais une certaine image de la bande dessinée que je trouvais plutôt beauf. Le support textile y ajoutait une vertu précieuse. Par ce biais, j’ai pu rencontrer d’autres univers, par exemple par le biais de certaines galeries.

Annabelle Dupret : Oui, on découvre aujourd’hui un large pan de la bande dessinée qui explore de tout autres champs techniques, et même conceptuels, voire relationnels. La bande dessinée devient un levier pour vivre des expériences particulières. En étant à l’écart de la scène de l’art contemporain, j’ai le sentiment que les dessinateurs et les auteurs de bande dessinée préservent une large zone d’expériences possibles pour eux et pour leur art…

Aurélie William Levaux : Oui, et de plus je crois qu’il y a aujourd’hui aussi la possibilité de traverser différents milieux grâce à des expressions qui traversent les frontières. Ça a beaucoup changé et c’est plutôt mieux pour le moral. Je n’aurais pas supporté de devoir rester confinée dans un seul milieu et j’aurais été malade si j’avais dû remplir des cases comme on travaille à la chaîne dans une usine.

Annabelle Dupret : Pourrais-tu parler maintenant de l’articulation qui s’est faite avec ce que tu réalises aujourd’hui ? Le texte y est très présent.

Aurélie William Levaux : Oui, le texte y est beaucoup plus présent. Après Prédictions, j’ai fait des choses beaucoup plus graphiques avec très peu de texte. Et en parallèle, j’écrivais. Mais je ne savais pas quoi faire de ces textes. Ceux-ci se présentaient au croisement du journal intime et de propos fantasmés. Ou, pour préciser, la petite échelle croisait la grande. C’était proche de petites chroniques. Plus largement, j’avais à l’esprit d’écrire des nouvelles, tout en me disant que je n’arriverais pas à recommencer à zéro dans ce domaine particulier. Mais chez Atrabile, l’un de mes éditeurs, ils ont été très ouverts à cette transition progressive vers le texte. Et cela a abouti à Sisyphe, le dernier livre que j’ai sorti chez eux. Celui-ci se présente comme un roman, avec des images. C’est comme s’il y avait deux livres en un. J’ai réussi à faire passer du texte chez eux, alors qu’à l’origine, ce sont des éditeurs de bande dessinée pure et dure. Passé ce cap, j’ai pu proposer des ouvrages littéraires à des éditeurs qui se consacraient uniquement à la littérature. Et, grâce à cela, deux ouvrages complètement littéraires vont paraître cette année (Le tas de pierres et Bataille, pas l’auteur). Pour que ça soit possible, à mon sens, il fallait que cette transition s’effectue par Atrabile. Ce qui ne m’empêche pas de continuer à dessiner, mais pour d’autres projets, où le dessin est aujourd’hui du dessin à part entière. Car ce sont deux choses que j’arrive à dissocier aujourd’hui, le texte et l’image. Ils peuvent se côtoyer, mais ils tiennent également tout seuls.
Un des deux livres, paru récemment, s’intitule Le tas de pierres, je l’ai coécrit avec mon frère. On est parti de journaux intimes d’adolescence, et on en a recréé une histoire, entre réalité et fiction. Il est sorti chez Cambourakis. Ce fut intéressant et rude car on n’a pas du tout la même façon de travailler. Mon frère est plus construit, instruit et travailleur, je suis beaucoup plus impulsive et naïve dans mon approche à l’écriture. Mais on est quand même arrivés à le faire. L’autre roman Bataille, pas l’auteur cherche encore un éditeur ouvert qui n’arnaque pas l’auteur, ce qui n’est pas si courant, mais il finira par sortir, même si ça doit être sur un rouleau de papier cul finalement. Je termine également un roman graphique intitulé La vie intelligente qui sortira chez Atrabile. Parallèlement, je travaille avec Baptiste Brunello (mon maître à penser et l’homme qui partage ma vie) sur des textes que j’enregistre et qu’il mettra en musique. Nous mettons également en format cinéma un texte que l’on écrit ensemble. C’est très amusant car on travaille sans connaître la pratique du cinéma, surtout moi. Par contre, ce qui est moins amusant, c’est de se prendre des portes dans le visage par manque de plans dans le milieu. Comme tu disais, là aussi, et dans tout mon travail, ce qui compte c’est que, au fond de tout ça, cela parte de l’écriture. Et encore plus loin, dans le fond du fond, c’est ce que ça raconte qui prime, les questions de supports et de techniques ne sont que des détails.

[Entretien réalisé en décembre 2017.]

Notes

  1. Ou presque : les cinq éditions ont eu lieu en 2009, 2010, 2011, 2013 et 2015. Les trois premières se sont tenues à La Saline Royale d’Arc-et-Senans, les deux dernières au Minneapolis College of Art and Design (Minneapolis, MN / USA).
Entretien par en mai 2018

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