Bernard Yslaire

par &

Unir équitablement l’image et le mot est l’une des spécificités de la bande dessinée. Ne pas suivre ce principe d’équité dans la création semble aujourd’hui être la démarche de Bernard Yslaire. Pour lui, redonner la primauté au dessin, que celui-ci redevienne l’élément d’inspiration du mot, est désormais au cœur de sa recherche.
En délaissant dans Mémoire du XXe ciel ce trait souple et appliqué qui fit indéniablement le succès de Sambre, Bernard Yslaire se rapproche avec conviction d’une démarche de peintre. Il affirme ainsi la radicalité de son choix graphique, et par là-même, l’abandon définitif d’une bande dessinée héritée des codes hergéens. Son geste créatif se libère de la besogne de l’encrage et acquiert une forme spontanée.
Mais la démarche de Bernard Yslaire ne s’arrête pas là. En effet, la mise en place de discutions entre l’auteur et la psychanalyste Laurence Erlich, et la retranscription de ces dernières sur le site Internet consacré à Mémoire du XXe ciel, rendent compte de ce véritable bouleversement. Désormais, dans la démarche créative de Bernard Yslaire, le geste rejoint l’intime.

Bernard Yslaire : Quand on approche le mécanisme de la création, on est tout le temps confronté au phénomène du hasard… Dans leur travail, les grands artistes revendiquent souvent une certaine spontanéité dans leur geste, arguant que «c’est arrivé comme ça !». Mais en réalité la spontanéité ne signifie rien : quand nous jouons au tennis, nous savons très bien qu’il faut avoir répété un geste des milliers de fois, qu’il faut l’avoir analysé méthodiquement pour arriver à le reproduire correctement, et pour jouer en l’effectuant spontanément. Pour se lâcher au cours d’un match, il faut des années d’entraînement. On retrouve ce même mécanisme en création où nous pouvons ressentir l’impression de racler, d’être très laborieux, de tourner toujours autour du même sujet, de se poser dix mille questions. Tout cela pour arriver à un premier jet le plus naturel possible, et faire en sorte que ce premier jet à la limite de l’inconscient et du non-contrôlé, soit l’essence même de ce que l’on a désiré. L’idéal inaccessible, c’est justement ce que l’on n’a pu contrôler. C’est vrai que par moments, toute la science qu’on peut accumuler à vouloir créer prend du sens quand se produit un accident dans la création. Ainsi, une tache d’encre sur le papier peut être détournée et utilisée. De ce hasard, de cette erreur, de cet acte manqué naît l’invention, la création…
Débarrasser mon travail de l’encrage et de nombreux autres artifices, me semble idéal pour arriver à écrire et dessiner comme je respire. Je ne suis pas un homme d’encrage. Je déteste l’encrage ! Je suis un homme de crayon et de couleurs. L’encrage est un acte de pouvoir. Avec lui, l’auteur dessine une frontière, de la même manière qu’un général en trace une sur une carte à l’aide d’un seul trait. Je n’aime pas ça, j’évolue et je suis dans l’inachevé. Je ne peux pas me limiter à un pays avec des frontières trop précises, ça m’angoisse.
L’émotion est fugace par essence et j’aimerais que le dessin soit l’expression de cette fugacité, qu’il existe comme une respiration sur le papier, et non comme un acte posthume. L’encrage sur un dessin me donne l’impression d’un faire-part de décès. Tout est écrit. Tout est dit. Le dessin est habillé d’un cadre noir où tout est bien inscrit en noir sur fond blanc. L’encrage c’est la mort !
Abandonner l’encrage m’a avant tout permis de dessiner sans contraintes. J’avais besoin de ça : dessiner d’abord et écrire ensuite. J’avais envie de faire passer le dessin avant le texte. Ça me semblait plus important pour parler de la mémoire car pour moi, la mémoire c’est d’abord des images et non des mots. Ce que j’ai gardé comme Mémoire du XXe ciel c’est d’abord des morceaux de films, des photos… les théories se formulent après. Je suis encore dans le siècle, dans le XXe siècle, je suis encore dans ce que je voie et justement, je ne peux pas en parler facilement. Je suis en quête d’une spontanéité où tout serait inscrit dès le premier coup de crayon. Un premier coup de crayon qui écrirait l’histoire à ma place. Essayer d’être simplement soi-même et raconter ce qui vient à l’esprit avec limpidité et sincérité… juste cela !

En redonnant la primauté au dessin, vous retrouvez en quelque sorte le geste existentiel du peintre …

Bernard Yslaire : Quelle terrible tentation que celle-ci ! Effectivement, j’ai commencé à peindre. Le geste, l’image… le non-dit dans toute son essence. C’est vrai qu’on est inévitablement amené à cela. Je ne peux pas le fuir. Quand je dessine, je suis absent pour les autres. Je suis comme un psychotique regardant une pierre : je suis la pierre. Je suis ce que je dessine. J’ai l’impression de passer la frontière, je suis dedans. Quand je commence à dessiner je ne suis pas dedans, car le processus est lent à se mettre en route, mais quand je suis dedans je n’ai pas spécialement envie d’en sortir. Si j’y restais coincé, je deviendrai fou.
Je crois que ma santé mentale, mon équilibre, consiste à passer de l’autre côté du miroir et de pouvoir en revenir. C’est le propre du dessin, et c’est là son plaisir. Si ce plaisir n’existait pas, je ne dessinerais pas. Je rencontre là des sensations dont des peintres m’ont parlé. Je ne dis que cela paraît assez naturel d’arriver à l’image pure. Il y a toujours un conflit entre l’image et le texte. L’image c’est du non-dit et le texte c’est du dit, du formulé. Comment marier les deux ? Ce n’est même pas de la redondance, c’est carrément de l’ordre de l’opposition !

Si la psychanalyse (et sa démarche interprétative) était un défi lorsqu’elle est née, vous affirmez qu’elle est aujourd’hui la dernière grande aventure du siècle.

Bernard Yslaire : C’est effectivement la dernière grande aventure intérieure du siècle. La psychanalyse, c’est l’histoire de la mémoire. Un psychanalyste, c’est un historien de la mémoire individuelle quand il est Freudien, et collective quand il est jungien. Dans le cadre de mon récit, le psychanalyste me paraît être le seul historien pouvant parler de l’histoire de ce siècle d’une manière moderne.
A travers Freud, la psychanalyse a incarné le renouveau d’une certaine pensée spirituelle. Freud renoue avec la mythologie grecque, et qu’on le veuille ou non, Œdipe n’a jamais été aussi présent qu’aujourd’hui. Appolo, Saturne, Mercure… jusque dans leur nom, toutes ces fusées envoyées dans l’espace relèvent de la mythologie. Dans nos sociétés occidentales, le ciel et l’espace ont toujours été communément associés au paradis. Cette confusion entre le paradis et la conquête spatiale est donc bien réelle.
De la même manière, Freud a fait exister cette histoire originelle qu’est celle de la fuite du paradis terrestre. Il l’a illustré comme si chaque famille, d’hier et d’aujourd’hui, comportait une forme de faute première. Tout le monde est à la recherche, grâce ou à travers la psychanalyse, de sa faute première. La psychanalyse s’en défend certainement et pourtant c’est ce qu’elle a remis au goût du jour avec d’autres mots ( / maux ). On rejoint là un débat mystique.
Actuellement, on relève chez Freud toutes ses erreurs, mais c’est normal car il faut bien logiquement que les psychanalystes tuent leur père !… Néanmoins, toutes les autres psychothérapies existantes découlent des travaux de Freud. Il est un carrefour essentiel de la pensée, même s’il semble avoir fait son temps il est vrai ! Peut-être qu’en mettant en scène dans mon récit la fin d’Eva Stern (qui a connu Freud), je mets également en scène la fin de cette psychanalyse. Peut-être faut-il passer à autre chose ? L’époque est en train de changer, d’exploser, peut-être que la métaphore des associations d’idées que Freud pratiquait sur son divan (et qui sont devenues réelles avec les ordinateurs), se doit de laisser la place à autre chose, passer à une autre ère, à une autre forme de pensée.
Mon personnage, Eva, âgée de quatre-vingt dix-huit ans, est intéressant à cet égard car il est en parfait miroir avec un ange qui est supposé être éternel. Scénaristiquement parlant, on est en présence d’une confrontation intéressante. Cela donne un sentiment d’urgence, un aspect très humain à la mémoire, car Eva n’étant pas éternelle elle va mourir. Et rien ne prouve que la mémoire d’une personne aussi âgée soit fiable…

Le sens du contenu de Mémoire du XXe ciel influe-t-il sur votre réflexion et votre collaboration visibles sur le site ?

Laurence Erlich : En psychanalyse il existe deux écoles distinctes. Selon l’attachement à l’une ou l’autre, certains pensent que l’image prime, et d’autres pensent que le mot prime. Personnellement, avant cette expérience, je n’avais jamais pensé que l’image pouvait primer.
J’appartenais à l’école opposée, encline à penser que le mot prime car c’est le mot qui donne du sens et qui permet d’appréhender une forme. Il faut savoir que les psychanalystes représentent un milieu assez fermé, on pourrait presque parler de secte… Dans ce contexte, chacun prêche pour son école et il n’existe que très peu de communication entre les Lacaniens et les Freudiens. Je trouve ce comportement vraiment dangereux car il est important de rester vigilant, de ne pas s’enfermer dans une pratique mise au point par d’autres (une pratique que l’on ne peut d’ailleurs que moins bien répéter !).
Quand nous avons commencé notre recherche mutuelle, j’ai pensé que ma démarche était impossible : convaincue que le mot primait sur l’image, comment pouvais-je interpréter des images ? J’avais même le sentiment qu’il ne pouvait s’agir, en fait, que d’une création de scénario et de l’invention d’une interprétation hypothétique (forcément subjective) à l’aide d’une image. Finalement nous sommes partis en sens inverse, en décidant de nous interroger sur l’acte de création lui-même, et non sur les images en elles-mêmes…
Certaines de nos rencontres, de nos échanges, furent très forts. Des rencontres où Bernard posait des questions très imagées, me permettant de découvrir combien il pouvait être très intéressant d’adopter la position de la primauté de l’image sur le mot, à l’encontre de mes convictions. Ce fut pour moi une démarche et une prise de position néanmoins difficiles… Dans l’histoire de Bernard, un ange envoie des messages, mais sous forme d’images, à une psychanalyste qui, n’ayant rien d’autre que ces images, les interprète. Cet ange est assez métaphorique. Il agit comme un regard extérieur tout en se situant au-delà de ce regard comme l’exprime Bernard : «Dès le départ, on est plus haut que dans le ciel». J’aime bien ce regard qui, en dehors du mystique, semble être un regard universel, l’expression d’une sorte de mémoire collective. Ce personnage métaphorique est en dehors de la vie, ce qui lui permet de poser un regard pointu sur notre XXe siècle.

 

Bernard Yslaire : Derrière l’ange se trouve aussi la notion de perte d’identité, d’être au-delà de l’identité… alors que la psychanalyse ne parle a priori que d’identité. La psychanalyse, c’est l’ego dans toute sa puissance ! Nous parlons de la psychanalyse Freudienne et Lacanienne bien entendu, puisque Jung ne fait pas de psychanalyse mais de la psychothérapie analytique. L’ange est un être au sexe difficilement définissable, un représentant du siècle en échappant à cette identité, et à cette volonté de recherche du collectif, de révolte à l’encontre de la psychanalyse Lacanienne qui tend malheureusement à tout réduire…
Par ailleurs, l’ange est un messager divin. Si on dit que Dieu est mort, et que l’ange a continué d’exister au XXe siècle, cet ange est donc porteur d’un message dont l’origine a disparu. Est-ce que l’ange est l’aboutissement de ce à quoi l’homme va arriver ? Les plus grands futurologues parlent d’une adaptation du corps à l’espace. Est-ce que l’ange est le futur de l’homme ou est-ce qu’il en est le passé ? Selon la vision romantique du XIXe siècle, «L’homme est un ange déchu qui se souvient des cieux».
C’est également la question que je me pose, car j’hésite tout le temps entre ces deux versions du passé ou de l’avenir de l’homme. Et le personnage de Frank Stern, dans Mémoire du XXe ciel, serait obsédé par ce discours et chercherait à fixer l’ange dans le présent. Il existerait donc simultanément un ange passé, un ange présent et un ange futur. Comme si le grand défi de l’imminent XXIe siècle devait être de vaincre le temps.
Je pense qu’il existe une forme de provocation, voire de défi psychanalytique dans notre démarche. Elle fait d’ailleurs hurler tous les psychanalystes. La psychanalyse, initialement, c’est avant tout l’expression d’individus qui, à une époque pensèrent différemment de leurs voisins. Elle n’a jamais vécu que comme cela et par cela. C’est justement ce qui la rend passionnante. Dès lors qu’il y eut un jour des gens pour répéter ce que les premiers psychanalystes avancèrent, ces personnes ne se trouvèrent plus dans l’essence psychanalytique. Et cette essence de la psychanalyse est l’éternelle remise en cause du médium en lui-même.
Les questions que nous nous posons Laurence et moi me semblent provocantes, parce qu’essayer de parler de l’inconscient collectif, essayer de parler ou de se poser des questions sur le mécanisme de la création, essayer de parler de l’image, c’est le pur déni de Lacan… le déni de la mode actuelle !

Quelles sont vos motivations à chacun de cette psychanalyse de l’acte créatif ?

Laurence Erlich : En tant que psychanalyste, je pense que la création est le cœur de toute recherche, de toute quête, que ce soit pour créer ou recréer sa vie, arriver à lui trouver du sens. Cette quête existe même en dehors de la création, mais je trouve qu’elle est encore plus essentielle et plus pointue dans l’acte même de créer. Je pense qu’il existe des liens entre la quête et l’élaboration d’un scénario.
Lorsque Bernard éprouve certains blocages face à son scénario, ces blocages sont proches de ceux que l’on peut connaître dans une vie, dans l’expression de questions qui sont bien plus personnelles que l’écriture d’un scénario… Mais attention, l’art n’agit pas ici comme une psychanalyse, d’autant moins que je ne conçois pas vraiment l’art comme une thérapie (bien qu’il puisse éventuellement jouer ce rôle pour certains). Je le comprends plutôt comme la souffrance d’un individu qui arrive à se placer dans l’acte de création, car je ne pense pas qu’il soit possible de créer sereinement.
Je ne dis pas pour autant que tous les artistes sont maudits et qu’ils souffrent nécessairement, mais l’acte de créer engendre des questions, des souffrances, et aboutit par moments à des blocages. Les questions qui se posent dans une création sont aussi simples que celles que l’on se posent dans la vie. Ce sont très souvent des petites questions du genre : «Pourquoi cette couleur ?» «Pourquoi mon personnage prend-il cette direction ?» Il s’agit vraiment de questions de sens, et de directions à trouver.
Notre collaboration et la mise en place du site Internet ont pour but de faire avancer le travail de Bernard. D’autre part, et initialement, ça se reliait aussi à une recherche en collaboration que je réalisais pour une revue en interrogeant des artistes sur l’impact que la psychanalyse pouvait avoir sur leur manière de créer, sur les changements qu’elle pouvait occasionner dans leur vie. En ce sens, le site Internet offrait une continuité avec mon travail et la facilité de pouvoir compter sur un sujet à domicile (si je peux m’exprimer ainsi en parlant de Bernard) avec et grâce auquel je pouvais évoluer dans cette recherche.
Il me semble important de préciser qu’il n’était pas question de psychanalyse, et qu’il en est de même aujourd’hui ! En effet, à partir du moment où un patient vient voir un psychanalyste, c’est pour exprimer une demande de mieux être quelle qu’en soit la nature. Dans le cas qui nous concerne, Bernard et moi, cette demande émane de part et d’autre : d’un côté il y a ma recherche, et de l’autre, Bernard avec sa propre recherche, ses questions sur la création, sur la nature de sa création, sur son évolution…
Bernard n’est pas quelqu’un qui avance et qui crée facilement. De ce fait, il a éventuellement une attente pour aller plus vite dans la création, retrouver une sorte d’urgence et de spontanéité. Nous sommes respectivement au cœur d’une quête : celle d’avancer, de découvrir peut-être une autre façon de bouger et d’évoluer dans sa création pour Bernard, et pour moi, de me nourrir dans mes questions, et de ses questions. Il existe donc entre nous un échange qui n’est pas forcément présent dans une réelle psychanalyse…

Bernard Yslaire : Je pense que dans nos deux démarches se cache avant tout une dimension mystique. Même s’il est difficile de l’expliquer, cette dimension est un peu au centre de toute recherche à partir du moment où l’on se pose certaines questions comme : «Pourquoi ou comment fonctionne la création ?,» «Quelle est l’origine de la création ?…»
Finalement, ces questionnements tournent toujours autour d’une quête plus ou moins mystique que l’on ne veut pas exprimer. Personnellement, je m’en défends immédiatement en affirmant comme Nietzsche, que Dieu est mort ! A partir de là, que se passe-t-il ? Laurence et moi-même, à l’origine de notre rencontre à mi-chemin entre l’écriture d’un scénario et la psychanalyse, nos questions sur la création ne nous permettaient pas de comprendre où nous nous dirigions. Tout simplement parce qu’en faire une psychanalyse, ça ne veux rien dire ! ! ! Une création n’est pas humaine, il est donc impossible de la psychanalyser. C’est une pure illusion ! Imaginer que cette analyse du mécanisme de la création soit un scénario en tant que tel, est également une illusion…. Ce ne sont que des questions à propos d’une notion, d’un concept, et il ne faut surtout pas oublier cet aspect pragmatique.
C’est un élément de recherche, mais il ne s’agit pas d’une recherche en elle-même, et il s’agit encore moins d’imaginer que ça puisse être une œuvre en soi. Sous un tel angle, c’est tout au plus une œuvre qui s’intègre à un ensemble. Le plus important dans tout cela, c’est cette question que nous nous posons tous inconsciemment (et à laquelle nous essayons d’arriver) par le biais de démarches différentes : «Dieu existe-t-il ?». Une question que l’on pourrait aussi formuler comme : «Quel est le Dieu qui pourrait exister aujourd’hui ?», ou encore : «Est-ce qu’il existe un ordre universel au-dessus de tout ? Ou sommes-nous réellement le fruit du hasard ?».

N’est-il pas pour autant dangereux de laisser des ambiguïtés dans vos nombreuses images du XXe ciel ? Des ambiguïtés amenant la possibilité d’un nombre d’interprétations tout aussi important…

Bernard Yslaire : II est vrai que si j’étais à la place de Karl Marx, je me retournerais dans ma tombe en constatant ce que le Cambodge a fait de mes théories. Je ne suis pas certain qu’il ait prévu un tel détournement idéologique. Toutefois, il est clair que tout travail prête le flan à l’interprétation et le mien n’échappe pas à cette réalité. Mais faut-il pour autant s’empêcher de penser ? C’est la question la plus douloureuse que pose notre siècle.
On ne peut nier l’idée généreuse qui est à la base du communisme. Son application, telle que nous la connaissons aujourd’hui et au regard de l’Histoire, fait froid dans le dos. Ce que cette interprétation a créé comme une contre-réaction à travers le fascisme, est totalement terrorisant et apocalyptique ! De la même manière, par leurs discours et leurs théories sur l’Art moderne et le Sens, pas mal d’artistes du début du siècle ont fortement contribué à ce qu’aujourd’hui plus personne ne sache et ne comprenne réellement ce qu’est la peinture. Ces peintres ont créé l’opposé de ce qu’ils désiraient…
La Sécession viennoise, par exemple, clamait qu’«à chaque époque son art, à l’art sa liberté». D’accord ! mais la liberté est telle, que maintenant plus personne de la rue ne s’intéresse à l’art de la peinture. C’est malheureusement une certitude. A l’heure actuelle, en bande dessinée, on remarque bien que le dessin réaliste censé représenter la réalité, la vérité, domine de manière écrasante. Si Matisse voyait ça, le pauvre ! ! ! Mais peut-être la nature même du travail de Matisse encourage-t-elle le retour de ces indésirables Pompiers ? Que faire alors ?

Si l’on peut soupçonner la mémoire d’Eva Stern d’être faillible en raison de son âge, il en va de même pour la mémoire d’Internet en raison de sa virtualité… A cet égard, le livre apparaît comme un complément indispensable à votre démarche.

Bernard Yslaire : Au départ, j’étais tout à fait enthousiasmé par le phénomène du multimédia et d’Internet. Au point qu’à un moment donné, le site (qui était en amont de la bande dessinée) a pris tellement de place dans mon univers qu’il paraissait presque se suffire à lui-même. Des questions économiques m’ont obligé à continuer à faire des livres, et j’ai alors pleinement pris conscience de tout l’apport du livre. J’ai redécouvert le plaisir. Ça m’a paru un complément absolument indispensable.
Le multimédia s’est abusivement cantonné à Internet ou au cédérom, alors qu’en fait l’essence du multimédia c’est la multiplicité des médias qu’il rassemble. En passant de l’Internet au livre, je n’imaginais pas qu’il y aurait une telle transformation de mon récit. Quand on commence à concevoir un album, le concept a des aspects intellectuellement grisants, mais on ne sait pas ce que ça va donner au final. On est parfois obligé de trahir le concept en cours de route.
Avec Mémoire du XXe ciel, j’ai l’impression d’avoir accompli une boucle et d’être revenu au concept. C’est fabuleux de retrouver son intention de départ. Mon intention était la création d’un univers qui s’exprime au travers du multimédia, au travers d’une multiplicité de moyens d’expression ayant chacun leurs spécificités (comme une gigantesque banque de données, imprécise, notée nulle part, et dont la seule expression est multiforme). L’univers ne pouvait pas se résumer à un seul moyen d’expression. Chaque forme était une branche d’un Tout, mais aucune ne pouvait être isolée comme la véritable mémoire du XXe siècle.
C’est un peu comme si on donnait une certaine image de l’inconscient alors que l’inconscient n’a pas de forme. Freud a cherché le lieu de l’inconscient toute sa vie… il ne la jamais trouvé ! Par contre, l’expression de l’inconscient passe par le mot (comme Lacan l’a défini), par l’image, par des tas de phénomènes, par nos actes manqués, par nos rêves. De la manière qu’il s’exprime il va prendre forme et on va en avoir une conscience, mais c’est la conscience qui donne une idée de l’inconscient.
Dans le cadre de cette bande dessinée, l’univers est plus important encore que le moyen d’expression. Plus l’univers sera riche, plus il sera dense et cohérent, plus il pourra générer des branches qui seront identiques dans leurs différences.

Votre réflexion sur la création implique également l’approche du symbolisme au cœur de vos images. Peut-on dissocier cette symbolique, des blocages qui peuvent surgir au cours de la création ?

Ce qui m’importait, c’était de laisser une trace de cette fin de siècle. L’imaginaire c’est bien, mais comme auteur dans la société aujourd’hui, quel regard puis-je poser sur le monde ? Cette ambition de faire un portrait du XXe siècle est un défi utopique et c’est la raison pour laquelle j’emploie le terme «portrait».
Je me suis intéressé aux portraitistes du XIXe siècle, à la manière dont ils travaillaient et représentaient un être vivant en une seule image (ce qui est déjà utopique). Le XXe siècle a refusé ce défi, il préfère tourner un film. L’art du XXe siècle est certainement le cinéma, cette façon de représenter l’individu dans une action, et non figé pour l’éternité. Les peintres essayaient de relever un aspect particulier de la personne, le rendant ainsi symbolique, métaphorique… voir l’être humain par le petit bout de la lorgnette.
Rembrandt parlait de l’universel en ne montrant que lui. Parce que c’est en partant du plus petit, de l’infime, que l’on tend et que l’on arrive au plus grand, à l’universel. C’est en mettant les vérités en abîme qu’on leur donne une perspective presque métaphorique. C’est justement en mettant en abîme la barbarie du premier conflit mondial de ce siècle que s’offre à nous sa perspective métaphorique.
En effet, «14-18» possède une certaine notion qui peut faire penser à la genèse au regard des images des champs de bataille. Devant ces images, ces photos, ces films, c’est un peu comme si on labourait la terre, qu’on l’ensemençait et qu’on revenait ainsi à l’origine terrestre : il n’y a que la terre et l’homme, une forme de chaos originel. Il existe aussi une étrange résonance entre les champs de bataille, le sol de Verdun, et le sol lunaire.
La deuxième guerre mondiale, pour sa part, a favorisé la conquête de l’espace par l’accélération de la recherche scientifique que tout conflit armé entraîne. Dans ce sens, oui, la bombe atomique a été suscitée en réaction au nazisme (on sait aussi à quel point les allemands étaient proches de l’obtenir), car beaucoup de chercheurs étaient juifs et l’horreur de la Shoa les motivait à trouver une solution qui y mette fin.
Quelle que soit la monstruosité à laquelle elle a abouti, à savoir Hiroshima, il est incontestable que la peur d’une réédition a favorisé (ce que Verdun n’avait pas réussi) la paix des armes et le refus de l’escalade guerrière. Il est tout aussi incontestable que la découverte de l’Atome est une étape essentielle dans la conquête des airs. Au même titre que l’expérience des VI et V2 a donné le modèle des fusées Titans.

Je voulais dégager un aspect du XXe siècle qui soit de l’ordre de l’invisible dans ce qu’on connaissait trop bien, dans ce que l’on ne voyait plus, pour essayer de dire que nous sommes collectivement et inconsciemment influencés. Peut-être construisons-nous un monde nouveau dont nous n’avons pas encore conscience ? Regarder la terre d’un point de vue que personne n’avait jamais connu dans l’histoire de l’humanité, cet idéal que certains astronautes ont atteint, peut donner une perspective nouvelle à l’Histoire.
Je me révolte à l’idée que ce XXe siècle soit aussi désespérant. Je cherche à trouver un sens qui soit autre que le désespoir parce qu’on a l’impression que l’être humain ne se génère que dans la douleur. L’enfant intérieur qui est en moi reste horrifié par la capacité de monstruosité dont l’homme a été capable et cherche désespérément un sens à tout cela. Il ne peut se résoudre à résumer que la nature de l’homme est mauvaise. La découverte du Taoïsme m’a amené à considérer qu’il n’y avait aucune vérité simple. Et que l’ombre mettait en évidence la lumière, que la plus grande des horreurs avait aussi des conséquences bénéfiques (sans que cela la justifie pour autant). Dans cette croyance, la capacité de l’homme à s’adapter au pire et à se transformer reste le plus bel espoir. La vie avec ses alternances de pire et de meilleur reste plus forte que tout. La vie est au delà d’une La vie est au delà d’une morale simpliste.
La morale manichéenne est ce qui nous éloigne du chemin spirituel. L’ange que je montre en couverture se souvient du XXe siècle et ne le juge pas (Dieu est mort, il est orphelin de morale), cela ne veut pas dire qu’il n’éprouve pas de sentiments. Et la compassion n’est-elle pas le plus beau ?

J’aime aussi cette phrase «l’Histoire ne se répète pas, elle bégaie» avec ce qu’elle implique de recherche laborieuse de la vérité. Et l’image d’Œdipe que Freud nous rappelle est celle d’un homme qui «voit» dès lors qu’il devient aveugle. Dans Kagemusha de Kurosawa, il y a cette image proche d’un aveugle qui avance en frôlant le précipice…
L’image du XXe ciel qui me semble le plus refléter ce sentiment de mélancolie contemplative de la folie de l’homme, est celle de ce cadavre juif dans le couloir de la mort d’Auschwitz. Une étoile jaune dans la neige et des milliards d’étoiles dans le ciel. Cela suggère tant de complexité d’interprétation… qu’en définitive ne subsiste que la compassion.

Entretiens menés par Frank Aveline et Bruno Canard.
Précédemment publiés dans L’indispensable n°4 – Octobre 1999.

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