Bouzard

par

On avait longtemps espéré, et c’est donc avec une impatience fébrile que l’on s’était jeté sur le premier numéro de la nouvelle formule de Jade, afin d’y lire … afin d’y lire que vraiment, non Plageman ne reprendrait plus du service, et que Bouzard jetait définitivement l’éponge. Et comme on ne voulait pas en rester là, nous sommes allés rencontrer l’intéressé (en pleine dédicace) pour lui demander des comptes…

Xavier Guilbert : Alors Plageman, c’est vraiment fini …

Bouzard : Ouais, c’est vraiment fini. Ca, on peut pas dire le contraire.

XG : J’ai trouvé très intéressantes tes pages dans Jade où tu avouais que tu ne pouvais plus faire Plageman. Tu y reprenais le type d’écriture que l’on a vu dans The Autobiography of Me Too, c’est quelque chose qui te semble naturel aujourd’hui, d’utiliser ce genre de ressort, c’est quelque chose que tu as toujours fait ?

B : Tu veux dire, ce personnage-là, me mettre en situation, moi ? Là, en l’occurence, comme c’était un propos que je racontais, c’était assez naturel de me mettre en scène. Parce que c’était vraiment des sentiments … personnels sur Plageman. Donc effectivement, oui maintenant quand j’ai besoin de parler de trucs en mon propre nom, je mets ce personnage qui existe déjà maintenant, c’est plus facile.

XG : C’est une sorte de déblocage, ou c’est quelque chose que tu avais envie de faire depuis un moment, de parler de toi, comme ça, en te mettant en scène, ou en mettant en scène un Bouzard qui n’est pas tout-à-fait toi ?

B : Non, ben au début c’était quand j’ai créé ce personnage dans le Psikopat — ah non, c’est d’abord dans le deuxième tome de Plageman. Et puis, dans le Psikopat c’était rigolo de le faire évoluer dans ce contexte-là. C’était aussi l’occasion de me moquer un petit peu, de me moquer de l’autobiographie ambiante et caetera, donc c’était une parodie aussi. Et très naturellement, le personnage, je le sentais bien, donc ça continue, voilà, tout simplement.

XG : C’est une sorte d’autofiction, c’est toi mais c’est pas tout-à-fait toi …

B : Voilà, «autofiction», il paraît que c’est le terme en ce moment.

XG : En lisant The Autobiography of Me Too, j’avais l’impression que tu voulais parler de toi vraiment, et puis qu’il y avait parfois de la pudeur, ou la peur d’aller vers quelque chose d’un peu trop personnel, et que tu faisais une pirouette pour faire machine arrière. Est-ce que c’est vraiment le cas ?

B : Hm non, c’est absolument pas vrai, parce qu’il n’y a honnêtement aucun moment où j’approche des choses qui me sont intimes, c’est vraiment toujours superficiel parce que … Bon, d’abord, j’ai pas une vie passionnante, j’habite à la campagne, et comme tout le monde … et puis mes sentiments personnels … je vais pas faire dans le pathos, je vais pas — ça m’intéresse pas, voilà. Je suis pas quelqu’un foncièrement triste, tu vois, donc non, j’ai rien à cacher, c’est … Disons que c’est un personnage qui est facile à faire évoluer. Et non, c’est pas une façon détournée de dire des choses qui sont intimement sensibles.

XG : Il va y avoir un troisième tome à The Autobiography of Me Too

B : Oui. Troisième tome chez les Requins Marteaux, a priori ça devait être pour le mois de Mai, mais là je suis à la bourre, donc dans l’année oui … ou l’année prochaine.

 

XG : L’origine de ce projet est venue comment ? Tu parlais de parodier l’autobiographie ambiante, ou bien tu avais des planches à faire, ou une demande un petit peu vague ?

B : Non, j’avais rien du tout. En fait, la première histoire que j’ai faite de ce truc-là, c’est pour le fanzine My Way de Chester. Et je ne sais pas pourquoi — j’avais recommencé avec Plageman et puis … et puis l’impro a pris le dessus, et ça s’est imposé de soi … c’était simple à raconter, je sentais vraiment le personnage vu que c’était quand même moi dans l’ensemble, c’était naturel. Donc je me suis pas cassé la tête.

XG : Durant les deux dernières années, tu as commencé plusieurs séries. Il y a eu Le Club des Quatre chez Fluide Glacial, il y a eu aussi Le Bras qui Bouge qui était une collaboration …

B : Avec Jeff Pourquié.

XG : Tu as des projets de les continuer, ou est-ce que ça va être des one-shots ? Ou est-ce que les contrats que tu as signés t’empêchent d’en parler ?

B : Non non non, bon, je sais pas. (rire) Non, disons que je commence tout et n’importe quoi, et ça c’est chiant parce que je finis rien, du coup. Donc … j’avais commencé par exemple chez les Requins Marteaux, j’avais commencé le FC Féraille, donc il doit y avoir entre vingt et trente planches — tu vois j’en fais rien ; Le Club des Quatre, c’est un boulot qui me plaît vraiment bien, sauf qu’à Fluide ils en veulent plus. Donc ça fait un peu chier, mais je vais continuer, je vais faire un deuxième tome, chez Six Pieds sous Terre. Et puis euh …

(interrompu par une dédicace)

 

XG : Donc le Club des Quatre, ça devrait continuer …

B : Oui, dès que j’ai le temps, je le fais chez Six Pieds, ouais. Parce que c’est vraiment un boulot, moi, que je recherche en fait. Les personnages, je les trouve super, donc — enfin, c’est mon point de vue, hein. Donc je vais vraiment continuer ça, ouais.

XG : Tu t’es replongé dans les bouquins du Club des Cinq pour le faire, ou ça été juste basé sur tes souvenirs ?

B : Je me suis basé vraiment sur les souvenirs pour vraiment garder l’essence que j’avais gardé. Et après, je suis allé voir un peu le système de narration et caetera, et du coup je … bah ça me redonne des idées et caetera, mais vraiment au début je me suis vraiment basé sur mes souvenirs.

XG : Coin-Coin l’homme manchot-empereur, c’est pas la Marche de l’Empereur qui …

B : Ah non, ben non ça a été fait vachement avant, c’est des vieilles planches du Psikopat qui datent de quatre-vingt … ouais ouais, non, rien à voir, c’était le hasard là. Je devais faire une bd pour le Psikopat et j’avais la flemme de faire des décors, donc du coup j’ai fait … j’ai fait la banquise. Tout simplement.

XG : Moi ce qui me plais dans ton univers, c’est le côté un peu surréaliste-poétique, qui t’appartient.

B : Poétique ?

XG : Ouais, comme tu disais tout à l’heure, on sent qu’il y a de l’impro, mais sans le côté non-sens qu’il peut y avoir chez quelqu’un comme Edika. Il y a une sorte de cohérence interne, de bon sens qui revient un petit peu partout.

B : Ben en fait je travaille vraiment tout à l’improvisation, je commence toujours une case et j’avance comme ça, je sais jamais où je veux aller, donc … Bon après j’ai des choix à faire, à un moment dans la narration, mais c’est un mode de fonctionnement, et … ben c’est comme ça que je fonctionne depuis très longtemps, et puis je crois que ça va être toujours comme ça. Je vais être un peu obligé de structurer certains trucs pour certains projets, mais je crois que je vais garder vraiment ce mode de fonctionnement.

XG : De manière générale, quand tu commences justement un projet, tu fais quoi, tu as une idée d’un truc, ou tu te dis «ah tiens, ce serait marrant de faire une parodie» ?

B : Ouais. Je sais pas trop comment je bosse, en fait. Souvent, pour un one-shot comme Plageman, ça devait être une seule histoire, et puis au final on s’aperçoit que le personnage il était bien, donc on m’a demandé de le continuer, et souvent, c’est ça oui, je me laisse embarquer par le truc, je me dis qu’il y a encore des choses à dire. Et à partir du moment que je travaille en improvisation, il y a tout qui s’ouvre, en fait.

XG : Et l’arrêt d’inspiration sur Plageman qui est arrivé, ça t’est arrivé pour d’autres séries, ou c’est juste Plageman où il y avait une grosse attente ?

B : Non, en fait c’est arrivé sur Plageman parce que ce personnage, moi je pensais avoir tout dit, puis je me suis dit «ouais, il y a peut-être d’autres choses à dire», et puis j’ai voulu travailler. Et puis c’est vrai que le milieu du camping et tout ça, je … maintenant ça m’est tout-à-fait étranger, donc c’est vrai que j’avais plus rien à dire. Et ça m’emmerdait de continuer, parce que les discours ne tombaient plus juste, tu vois, ça marche plus. Donc plutôt que continuer une série — bon, certes, qui a un certain succès — pour faire rien, c’était pas la peine.

XG : Tu pourrais pas refaire un Pauvres Types de l’Espace aujourd’hui, qui est un petit peu dans le même style …

B : Ouais, non, ou différemment, mais c’est vrai que … non, je pourrais plus parce que j’y suis plus. Donc vaut mieux arrêter quand c’est comme ça plutôt que de faire un truc un peu nase.

XG : Est-ce que tu es toujours intéressé par les formats un peu plus courts, ou différents — je pense à des choses comme La nuit du canard-garou qui était un petit format carré …

B : Moi j’aime bien tous ces petits formats, tous ces trucs un peu différents et puis j’ai beaucoup bossé avec les fanzines, je suis vraiment issu de cette culture-là, donc c’est des formats … j’aime pas trop les albums formatés … tu vois l’album Fluide, ça m’excite pas plus que ça. Je l’ai fait pour eux, mais ça m’excite pas plus que ça. J’aime bien donner des objets.

XG : Donc tu es plus sur l’idée de faire des petites séquences sur un personnage pour essayer d’en tirer ce que tu peux, que de faire un récit plus construit.

B : Oui, mais maintenant il va falloir que je me plonge dans … je suis plus à me remettre en question là-dessus, à essayer d’avoir des histoires un petit peu plus longues, notamment pour le Corée, je sais pas si t’as lu, chez Casterman, tu vois c’était un format qui m’était un peu inconnu. Donc c’est vrai que c’est un autre travail, mais je travaille quand même à l’improvisation, et ça tombe à peu près juste, donc … on continue.

XG : Et toi, tu aurais envie justement de structurer quelque chose, ou c’est juste dans le cadre de la réalisation d’un projet comme Corée où tu avais une contrainte ?

B : Euh … j’ai envie de faire un truc un peu plus long. Donc pour Le Club des Quatre … là je vais faire une histoire longue, tu vois, je vais essayer vraiment quarante-six planches par exemple. Vraiment un truc où t’as pas de petites histoires courtes, parce que maintenant j’ai besoin peut-être de faire un peu plus long, de développer des univers sur de longues histoires.

XG : Et pour ce qui est du voyage en Corée, c’était comment ?

B : Ben le voyage en Corée — moi je suis un type assez casanier, donc, déjà, c’est vrai que … je me suis demandé, arrivé là-bas, ce que je foutais là-bas, et après je me suis laissé prendre au jeu. Finalement, je me suis vraiment éclaté à faire l’album, donc c’était aussi assez intéressant comme expérience. Et puis ben les gens hyper sympas, enfin — ouais bien, vraiment bien.

XG : Et l’aspect journalistique, le fait d’aller sur place … c’est quelque chose qui t’intéresse, ou pas du tout ?

B : Non, ça m’emmerde. Ca fait partie de l’autobiographie, genre le système autobiographique qui me fait chier — enfin, j’aime pas ça. je suis pas capable de le faire, et ça me passionne pas du tout.

XG : Ce que tu as fait durant la Coupe du Monde de Foot, pour Libé c’est ça ? C’est un truc qui t’a intéressé, c’était amusant à faire ?

B : (enthousiaste) C’était génial ! Génial, c’était — j’ai vraiment pris mon pied avec ça. (nouvelle interruption dédicace) Alors revenons au truc de la Coupe du Monde. Alors ça c’était génial, c’est vraiment une … passionnant, parce que c’est une mise en danger, finalement, parce que tous les jours tu dois pondre quelque chose de pertinent, sachant qu’il y a des soirs, enfin des matches où il y avait rien à dire, le match était nul et tout ça, et tu sais que le lendemain, tu dois faire la planche et ça c’était génial, ouais.

XG : C’est quelque chose que tu referrais ?

B : Oui, je vais la refaire. Ben je bosse maintenant beaucoup pour — enfin, «beaucoup» — je bosse pour un magazine qui s’appelle So Foot, j’y fais des planches mensuelles et j’aimerais bien faire des trucs plus dans l’esprit de la Coupe du Monde, c’est-à-dire un suivi sur le Championnat, le Championnat de France de Foot et tout ce qui se passe dans le Foot mondial. Genre, cinq-six planches par mois, un peu avec le système de la Coupe du Monde.

XG : Par rapport aux commentaires sur le Foot au jour le jour …

B : Voilà ! Oui, parce que tu peux … tu peux casser un peu les codes, tu peux te foutre de la gueule de joueurs, tu peux vraiment t’amuser avec ça. Et personne le fait, surtout. Il y a Lefred qui fait ça très très bien, mais lui s’intéresse à beaucoup de sports, donc c’est moins ciblé, en fait.

XG : Tu as eu un bon retour sur ce que tu as fait ?

B : Oui, un super retour. J’ai eu des … enfin, beaucoup beaucoup de retours. Il y avait un type qui avait mis ça en ligne, et apparemment son site a explosé, du jour au lendemain, finalement, donc … donc ouais, très très bien.

XG : Tu parlais de ce projet avec So Foot, qu’est-ce que tu as d’autre en cours ? A part The Autobiography of Me Too Three ?

B : Ben justement ces planches de Foot, là. Je suis en train de faire un recueil chez Dargaud pour mettre tout ça en album, donc il me manque une dizaine de planches. Il y aura un petit livret Coupe du Monde, et … un deuxième album prévu chez Dargaud aussi pour l’année prochaine, donc pas mal de trucs en cours. Beaucoup trop de trucs en cours peut-être, même. Mais au moins, comme ça, c’est carré, je vais être obligé de travailler.

XG : C’est important pour toi, la contrainte ?

B : Ouais. Sinon je bosse pas, si je sais pas que j’ai un truc à rendre demain, j’en fous pas une rame. Oui, faut vraiment qu’il y a la contrainte, sinon …

XG : Plus en terme de date, ou aussi en terme de format ?

B : Date, ouais. Le format je m’en fous, je bosse n’importe comment. Tu sais, quand tu bosses en improvisation tu peux travailler n’importe comment. Enfin, pour moi, la date, c’est ce qui me fait avancer, parce que, sinon … j’en fous pas une rame.

[Entretien réalisé le 27 Janvier 2007, durant le Festival d’Angoulême.]

Entretien par en février 2007

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