Les fanzineux disparus

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Dans le n°20 de Gorgonzola, les éditions l’Égouttoir s'intéressaient aux "fanzineux disparus", ces auteurs que l’on croisait quasi obligatoirement en se plongeant dans la presse souterraine d’une certaine époque et qui ont disparu de nos radars du jour au lendemain. Trois auteurs ont été choisis, ayant débuté dans les années 70, 80 et 90, pour évoquer cette période de leur vie et leur rapport actuel à la bande dessinée aux fanzines.

Au tournant des années 1980-1990, El Chico Solo, alors jeune étudiant en art, apparaît dans la sphère du fanzinat avec des récits de science-fiction. Un genre qui croise rarement la bande dessinée alternative. Son Kung-fu Martien sera vite apprécié de nombreux fanéditeurs, et on le retrouvera par exemple dans le Chacal Puant de Blanquet. Il disparaît des radars à l’orée des années 2000, passe sur internet dans une relative discrétion et republie soudain un fanzine, Pulgo comics, en 2008. Depuis, il rôde sur les internets, préparant un Kung-Fu Martien 4 qui sortira un jour (il vient d’en poster la 142e page), explorant cette science fiction curieuse et un dessin atypique jouant sur la rigidité.

Maël Rannou : Tu apparais en 1989 avec HB, un fanzine très foutraque. Autant le reste de ton travail a une cohérence certaine, celui-ci est très différent, tu te cherches encore. Quelles étaient tes influences, tes lectures, ton parcours, à l’époque où tu décides de te lancer dans le fanzinat ?

El Chico Solo : À L’époque ? 1989 ?…mmmh. J’ai été intéressé par la bande dessinée très tôt, comme tout gamin. Il s’est agit d’abord de trouver une source d’émerveillement, logiquement j’ai collectionné des comics Marvel, mais sache Maël qu’enfant j’ai beaucoup voyagé, étant d’origine chilienne. Donc toutes mes premières lectures ont été en espagnol : comics en éditions espagnoles ou mexicaines. Mon premier Jack Kirby a été un Jimmy Olsen — pour les connaisseurs, c’est une de participations de Kirby avec DC.
Puis arrivé en France fin 1970, au collège (je devais être en 5e) on a découvert, moi et un ami, la librairie Futuropolis rue du théâtre. Tout mon argent de poche a dû y passer à l’époque, et j’ai commencé à acheter tout un tas de bandes dessinées américaines encore plus barrées que les Marvel. De fil en aiguille et en grandissant, j’ai évolué dans mes goûts et en 1989, je connaissais déjà, ce qu’on pourrait appeler la première (plus ou moins) scène underground française avec Pascal Doury, Muzo, Placid, Bruno Richard, tous ces trucs-là ; mais en même temps mon intérêt pour la bande dessinée américaine était toujours là. Détail important : j’étais aussi un lecteur lambda de Métal Hurlant.
En 1984 je suis entré à la fac d’arts plastiques de St Charles, où JC Menu faisait ses études comme moi. J’étais un étudiant timide, et dans cette fac je trouvais que tout le monde était trop barré ! Menu avait mis en vente à la cafét’ de la fac des numéros du Lynx à Tiff, son fanzine qui était carrément semi-professionnel. J’ai découvert ça avec jalousie et admiration ! Par la suite, on a fait connaissance, il m’a donné des numéros de sa revue, m’a conseillé. Cette rencontre a compté dans l’envie de faire un truc moi-même à la manière du « do-it yourself ».
Mais j’avais déjà fait des fanzines au lycée. Le premier numéro de HB était vraiment imprimé d’une manière complètement foutraque comme tu dis ! Imprimé en photocopie, et distribué sous le manteau si on peut dire.

Maël Rannou : Dès les fanzines suivants, les choses sont plus claires. Captain Lessive et Kung-fu Martien affichent deux choses majeures : le goût des récitatifs à l’ancienne, très présents, et d’une science-fiction qui s’assume. Si en effet tu la traites de manière assez originale, je n’ai pas l’impression qu’il y ai une volonté parodique, ou de second degré : tu fais de la vraie SF.

El Chico Solo : Disons que c’est un peu les deux, à la fois des vrais récits, avec parfois des effets de décalage, mais sans me moquer réellement du genre SF.
Je ne suis pas un fan pointu de SF mais j’aime bien ça. J‘ai lu et relu les classiques qui correspondent à ma génération : Robert Sheckley, un peu oublié maintenant mais tellement copié dans sa façon de faire de la SF humoristique, Richard Matheson, Philip K. Dick, la SF des années 60 psychédélique, et Lovecraft qui est d’une autre époque mais qui pour moi est de la SF… bref des goûts très classiques.
Parfois, il est bon de mettre un peu de distance. Et le maître absolu dans ce domaine, une influence dont j’ai oublié de parler, c’est Pierre la Police. Mais je me rends compte que j’ai été influencé par au moins cent personnes ! Je vais arrêter là le name dropping ! !
Si la vraie SF c’est d’imaginer un futur où on est tous plus ou moins des robots, ben oui j’ai fait des histoires comme ça.

Maël Rannou : Ceux qui t’ont découvert dans les années 1990 se souviennent surtout de tes participations à Chacal Puant et au Dernier Cri (la revue). Comment s’est organisée ton entrée dans ces collectifs ? On retrouve en tout cas un certain nombre d’auteurs communs, y compris dans d’autres ‘zines où tu publies comme Jade, Coco Bel œil, etc

El Chico Solo : À l’époque pas d’Internet, donc, il s’est souvent agit d’envoyer des lettres, de recevoir des lettres !…Il faut bien situer qu’à l’époque, tous ces gens étaient des créateurs de fanzines, des gens motivés, mais personne ne savait ce que tout ça allait donner au final.
J’habitais à Colombes, et à un moment je passais mon temps à envoyer et recevoir des fanzines, ou des graphzines. L’outil important de l’époque était la photocopieuse, j’en avais une chez moi d’ailleurs, une vieille photocopieuse que j’avais récupéré d’une association.
Que ce soit Blanquet ou le dernier cri, j’ai juste demandé si je pouvais leur donner des dessins, ça s’est passé comme ça. Comme Willem chroniquait dans Libération les Kung-Fu Martien, du coup j’étais pas un inconnu.
Jade, je les avait rencontré a Angoulême. J’ai raconté cette rencontre dans le bouquin sur les vingt ans de six pieds sous terre. Pour moi c’est une époque vraiment bohème, où je suis descendu une fois à Angoulême en Renault 4L. Mais tout cela m’intimidait, même si j’avais un petit stand que j’avais loué pour l’occasion. Cela m’a qussi permis de rencontrer des gens et leur donner des planches.

Maël Rannou : En 1995, tu publie le n°3 de Kung-Fu Martien. Puis quasiment plus rien, tu t’éloignes assez durablement de la bande dessinée. Est-ce la musique qui a pris le dessus ? L’enseignement ? Une lassitude ? Plus de dix ans passeront avant ton retour, que fais-tu durant ce temps ?

El Chico Solo : La musique c’est une passion, c’est un peu comme le dessin. Je joue depuis longtemps, du rock, j’ai joué dans des petites formations, j’ai aussi composé des morceaux sur ordi. Après 1995 j’ai fait un peu ça, et j’ai surtout travaillé comme infographiste. Il faut dire qu’à l’époque, j’avais pas trop de débouchés en tant que dessinateur, surtout avec un style bizarre ! Donc j’ai pas mal bossé pendant des années, tel un mercenaire, pour des boites de web. J’ai rencontré des gens sympa dans le monde de l’entreprise, mais aussi un tas de c…, de gens peu sympas. Je continuais à lire, principalement de la bande dessinée d’auteur, tout ce qui sortait d’intéressant ; mais de mon coté je dessinais pas trop : lassitude sûrement, pas assez de motivation, et puis je passais mon temps à faire des charrettes pour des projets web… par contre je gagnais super bien ma vie, c’est l’avantage de bosser pour le système !
…et puis il y a eu un tournant professionnel bienvenu : Je suis devenu prof d’arts plastiques en 2005, et le contact avec les gamins qui eux dessinaient à fond. Et le temps libre que j’ai gagné lorsque j’ai commencé à maîtriser ce dur métier de prof, ça m’a reconduit à dessiner.

Maël Rannou : Tu reviens à la bande dessinée avec Pulgo Comics n°1 en 2008. Qu’est-ce qui t’a motivé à non seulement revenir à la bande dessinée, mais aussi à l’autoédition ? Un manque qui se faisait sentir ? Le fait de travailler avec un scénariste pour la première fois ? Le défi technique d’un dessin tout à la tablette ?

El Chico Solo : De temps en temps certains, comme toi, m’ont demandé des nouvelles, et le fait de découvrir que des gens s’étaient intéressés à mes dessins, ça m’a vraiment encouragé à nouveau. Même si j’avais pas beaucoup produit, il y avait quelque chose dans mes dessins qui valait le coup d’être approfondi.
La tablette, j’ai commencé à l’utiliser en entreprise. J’ai rien contre, mais je suis revenu à la plume et l’encre, pour dessiner je n’ai besoin que de ça. Par contre un outil qui me sert beaucoup, c’est Word. J’écris dessus, j’imprime je découpe les cases dans Word… c’est fou. Mais c’est très pratique pour faire un découpage.
L’autoédition c’est sympa, mais sauf cas particulier, ça débouche souvent sur un tas d’invendus. Mais je trouve que parfois, ça peut permettre de faire exister un travail artistique, tant qu’on a pas l’illusion de vendre des centaines.

Maël Rannou : Depuis, tu republies régulièrement des planches. On t’a vu dans la nouvelle version de Jade (un clin d’œil amusant) et, surtout il y a la suite de Kung-Fu Martien sur ton tumblr en avertissant le lecteur sur un rythme de publication assez lent. Aujourd’hui, quel est ton rapport à la bande dessinée, comme auteur, lecteur et micro-éditeur ?

El Chico Solo : Ça m’a fait très plaisir de participer à Jade, c’était un saut temporel de vingt ans. J’avais participé a leur version fanzine, et là vingt ans après, je redessine un truc pour eux. J’ai encore du mal à réaliser que vingt ans sont passés !
Tel que c’est parti, le Kung-Fu Martien Comics doit faire dans les…heu…180 planches ? Je me suis lancé dans un gros, gros récit, avec une véritable histoire conséquente. Mais si je dois l’autoéditer, je vais mettre un gros budget !
Je ne suis plus un lecteur de bande dessinée assidu. Les derniers trucs que j’ai acheté c’est la bande dessinée de Fabrice Erre sur le lycée, car ça parle de mon métier de prof et ça m’a bien fait rire ! …de temps en temps je découvre un auteur et je lis tout : j’ai acheté en espagnol tout Peter Bagge, que j’ai dévoré de long en large ; en Espagne il a été publié totalement traduit, même ses toutes premières bandes dessinées, et c’est un auteur peu connu/édité en France, il me semble. Micro-éditeur ? Nano-éditeur faudrait dire, mais si j’auto-publie mon Kung-Fu Martien de 180 planches là, je vais sûrement changer de statut ! Dans mon cas, je passe par l’autoédition, parce qu’étant très irrégulier dans ma production, je n’ai finalement pas eu affaire à des éditeurs.

[Entretien réalisé par courriel en juin-juillet 2014. Initialement publié dans le Gorgonzola n°20 (janvier 2015), publié chez l’Égouttoir.]

Entretien par en mars 2018

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