Clémence Gandillot

par

Entretien minimaliste.

Sorti il y a déjà deux ans, De l’origine des mathématiques parvenait avec fraicheur et intelligence à allier philosophie, mathématiques et bande dessinée. Comme une évidence, ces trois «matériaux» se croisent, se mêlent, se complètent, et donnent au final une véritable profondeur et un aspect inédit à cette bande dessinée plutôt insolite. Trouvant peut-être là — déjà — l’œuvre de sa vie, Clémence Gandillot poursuit aujourd’hui l’exploration de notre monde vu par le prisme des mathématiques dans diverses créations, animées ou théatrales. Voyage dans la tête de l’autre.

Loïc Massaïa : Pour commencer, pourrais-tu te présenter, expliquer ton parcours et nous parler de ton actualité ?

Clémence Gandillot : Je me présente : je suis une fille, je m’appelle donc Clémence et j’ai 31 ans. Je suis diplômée des arts décoratifs de Paris en section scénographie. Aujourd’hui, j’écris, je dessine, je réalise, je mets en scène, je joue, cela dépend des projets.
Mon actualité c’est De l’origine des mathématiques paru aux éditions MeMo, Le t de n-1, un spectacle que l’on tourne avec la compagnie les ateliers du spectacle n+1, un petit film d’animation sur le tréma du mot citroën diffusé lors d’un Karambolage sur arte. Parallèlement je réponds à des commandes de films d’animation et d’illustration.

LM : Je connais principalement ton travail par le biais de De l’origine des mathématiques. Comment cela s’inscrit-il dans le reste de tes activités ? As-tu un domaine de prédilection ?

CG : J’oscille entre l’écriture, le dessin, l’animation, le théâtre… Les projets se croisent, cohabitent et se nourrissent les uns des autres. Un projet centralise tout ça, il s’appelle les pieds dans la tête, un raccourci de la phrase «si tout à coup, on pouvait mettre les pieds dans l’espace qu’on a dans la tête, à quoi cela pourrait ressembler ?». Nous montons ce projet avec la compagnie Les ateliers du spectacle n+1. Il y a un spectacle, le «noyau», autour duquel gravitent des satellites allant de la conférence spectaculaire à l’installation en passant par le livre illustré, le site web et une série de films d’animation. Seuls le livre et la conférence spectaculaire sont créés : Le t de n-1 pour la conférence et De l’origine des mathématiques pour le bouquin. Le reste est en création, nous en avons pour quelques années encore. Mon domaine de prédilection : avoir des choses à raconter et trouver comment les dire.

LM : Est-ce que tu considères De l’origine des mathématiques comme une bande dessinée ?

CG : Je ne sais pas. Cette forme est née d’une contrainte en nombre de pages. Le manuscrit faisait le double ou le triple de volume, ce qui n’était pas possible pour la maison d’édition. Les cases sont tombées du ciel, en en discutant avec une amie graphiste, Hélène Ezvan. Il y avait tous ces dessins qui rentraient dans le texte mais dans un rapport de lecture gauche-droite, ce qui prenait beaucoup de place. Avec les cases j’ai décomposé un peu plus les séquences ce qui a plutôt servi le texte.
Le livre me ferait presque penser aujourd’hui à un story-board de film d’animation, ce qui revient à dire peut-être à de la bande dessinée ? De la bande dessinée sans bulles, c’est possible ?

LM : Bien sûr ! Avant d’être une articulation texte-image, la bande dessinée est un art de la narration visuelle ! Pour ce qui est de la disposition du texte sous l’image, ça a aussi pas mal été fait… Finalement tu as fait de la bande dessinée sans le savoir vraiment, et je trouve que cette ingénuité se perçoit dans le livre. C’est d’ailleurs une de ses forces je trouve, car du coup tu ne t’es pas enfermée dans une idée toute faite de la bande dessinée. Qu’en penses-tu ?

CG : Difficile à dire. Surtout si, comme tu le dis, je n’ai pas conscience de cette chose dont tu parles et bien, justement, de fait, elle ne me parle pas vraiment…

LM : Pour toi, c’est plus une œuvre conceptuelle, philosophique, ou un simple jeu ?

CG : Ce que je peux dire c’est qu’à l’époque où je me suis lancée dans l’écriture, je ne rigolais pas du tout, j’avais l’impression d’avoir une mission à accomplir : opérer à la mise à jour du mystère des mathématiques ! J’y croyais et sérieusement. Aujourd’hui je trouve cela comique. Vive le temps quand il passe…

LM : Pour appuyer l’idée de mathématique, tu as dessiné des formes simples, géométriques. Avais-tu conscience alors que de ce fait, tu entrais dans le domaine du minimalisme, et qu’il te fallait ensuite en respecter les contraintes narratives pour ne pas être incohérente avec le système graphique mis en place ?

CG : En fait les bonshommes ont pris la forme qu’ils avaient dans mes cahiers et je n’ai pas eu envie de leur mettre trop d’habits ni d’anecdotes. Surtout que j’avais bien l’ambition de parler de «l’homme en général». N’importe qui et tout le monde à la fois.
Le graphisme faisait également référence au monde des idées. Une certaine abstraction et du minimalisme bien sur. Mais ça, c’est une esthétique que j’avais développé depuis un moment : essayer de dire un maximum de choses en un minimum de traits. J’avais trouvé que pour dessiner quelque chose que j’avais devant moi, quelque chose qui me donnait envie de le dessiner, la bonne méthode finalement, c’était d’attendre. Attendre jusqu’à ce qu’apparaisse de toute évidence ce qu’on a envie de dire. Et surtout taire le reste. Ce qui revient à dire que pour dessiner, il faut gommer. Je sais, cette théorie est discutable…

LM : Non, c’est intéressant ! Je me souviens des «leçons de dessins» que donnait Joann Sfar dans le magazine Pavillon Rouge, il y disait presque le contraire.[1] Néanmoins, sur cette notion de gommage, il va plutôt dans ton sens quand tu dis qu’il faut taire ce qui n’est pas essentiel. Par exemple : c’est un non-sens que de dessiner chaque cil.[2] Qu’est-ce qui t’intéresse tant dans cette façon de voir le dessin (dire un maximum en un minimum de traits) ? N’est-ce pas une quête de paresseux ?

CG : Oh non, ce n’est pas vraiment la quête d’un paresseux. C’est plutôt de l’exigence. Je te réponds sur plusieurs points parce qu’il y a plein de questions dans ta question :
Quand je dis gommer, c’est virtuel, je ne suis pas adepte du gommage non plus (je veux dire que je suis d’accord avec le dieu Sfar sur ce point) de toutes façons je travaille à l’encre de chine alors c’est pas bien pratique la gomme… Il s’agit de gommer dans sa tête ce qui ne compte pas. C’est-à-dire ne pas dessiner par défaut, sans y être, en faisant d’autres trucs en même temps. En fait (mais là je risquerais de faire un roman) je pense qu’il y a une hérédité entre ce qu’on fait et l’état dans lequel on est en faisant cette chose. Tant que tu t’amuses c’est super, ça sera bien à voir. C’est quand tu commences à t’ennuyer que ça se complique. Je pense que c’est là qu’il faut s’arrêter de dessiner et attendre d’avoir trouvé à nouveau comment s’amuser avec pour continuer. Ça a l’air simple comme ça mais c’est assez exigent finalement.
Sur le côté instantané justement ça va dans le même sens. Comme tout va très vite (je parle du dessin d’après nature, avec des choses qui bougent, pas le dessin imaginaire qu’on fait avec des choses qu’on a dans notre tête — qui bougent aussi) le côté attente ça marche bien. En fait le dessin, ça réside beaucoup dans l’observation. Si tu as bien compris ce que tu voulais dire alors tu le dis clairement, que ce soit en mots ou en dessin, c’est pareil. Quand je dis attente c’est dans le sens «attendre d’avoir bien regardé ce qu’on veut dessiner pour le dessiner», l’avoir un peu compris ou alors dessiner en regardant ce qu’on veut dessiner. En fait, ça revient à regarder son dessin le moins possible, surtout quand ça va vite.

LM : Je trouve aussi intéressant que tu associes le minimalisme et le monde des idées dans tes propos, pourrais-tu développer ?

CG : Postulat : Dans un dessin minimaliste, une forme n’a d’existence que si et seulement si elle est nécessaire voire suffisante.
Du coup les autres choses dégagent.
Du coup il n’y a pas de place pour la distraction ailleurs que dans l’idée qui — par ailleurs — peut être considérée comme distrayante, dans le sens suffisant du terme. (C’est-à-dire qu’elle l’est suffisamment — distrayante).
Et du coup, l’idée prend des airs de vérité, de théorème, d’évidence et devient indiscutable ce qui est une grande joie.

LM : A ton avis, y a-t-il un lien entre art et philosophie ?

CG : Oui, je le nommerais : un regard sur le monde

LM : Pour toi quels sont les avantages et les inconvénients d’une telle approche graphique ?

CG : Les avantages d’abord : la concision et la précision du dessin. La simplicité. Le rythme de lecture rapide, un peu comme de la bande dessinée, sauf qu’il n’y a pas tellement de divertissement, même pas la sensibilité d’un trait de crayon, on est là pour comprendre ce qui est dessiné !
Les inconvénients : une froideur, un terrain hostile pour qui feuilletterait vite le bouquin et l’associerait à quelque chose de compliqué, de sérieux et de mathématique. Le manque de divertissement : on est là pour comprendre ce qui est dessiné…

LM : C’est amusant, car je trouve personnellement ça plus divertissant que le dessin de Titeuf par exemple. C’est plus amusant de regarder un dessin codifié à l’extrême, de voir comment s’en sort l’auteur à ce jeu pas si évident… Mais il faut peut-être une certaine curiosité, je ne sais pas… Tu ne penses donc pas que De l’origine des mathématiques soit un livre destiné aux lecteurs traditionnels de bande dessinée ? Y a-t-il un lecteur-type ?

CG : En fait j’ai fini par les trouver très expressifs mes bonshommes filaires. Il suffit de déplacer un peu la tête, déhancher le bassin ou relever une épaule et alors on lit une attitude dans le corps. Pas toujours besoin des expressions du visage pour ça.
Quant au lecteur lecteur-type, c’est une question d’éditeur qu’on m’a souvent posée quand j’ai présenté mon projet : «pour qui avez vous écrit ce projet ?». J’ai été bien incapable de répondre, en fait je l’ai écrit pour moi ce bouquin. J’ai écrit le livre sur lequel j’aurais aimé tomber. Et moi je suis quelqu’un qui a été traversé par Sfar, Trondheim, Matthieu Blanchin, Paul Valéry, les Shadocks, L’autoportrait au radiateur de Bobin ainsi que les Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke et aussi De l’inconvénient d’être né d’Emil Cioran… Alors, c’est peut-être ça mon lecteur-type : quelqu’un qui verrait des liens entre tous ces gens.

LM : Ta narration visuelle est très elliptique, le texte est souvent indispensable à la bonne compréhension entre deux cases. Pourquoi ne pas avoir opter pour une narration plus «fluide» ?

CG : Parce qu’en fait, je n’ai aucun contrôle là-dessus. Dès l’écriture, les dessins sont là. L’image et le texte sont liés, comme si les dessins venaient finir les phrases ou les ponctuer. Le texte seul est incompréhensible, les images non plus…
Fluidifier l’ensemble reviendrait à rajouter des dessins. Je ne peux pas vraiment rajouter de mots. Leur musique s’écrit au moment où ils arrivent, c’est difficile de revenir dessus. Pourquoi pas rajouter des dessins seuls ? Mais alors il faudrait faire attention au rythme.
Ce que j’aime bien avec le livre, c’est que le lecteur a la main dessus. On peut faire quelque chose de dense parce qu’il peut y revenir. Ce qu’on n’a pas avec la scène où il faut composer avec la pensée au présent.

LM : J’ai remarqué que tu prenais souvent grand soin à ce que les dessins apportent le plus souvent possible leur lot de sens, afin d’avoir une complémentarité texte-image. Tu crées ainsi des interactions entre ces deux éléments du récit qui sont d’une grande richesse, et en ce sens on touche pour moi une des grandes forces potentielles de la bande dessinée, mais aussi du cinéma et du théatre. Est-ce pour cette raison que tu as voulu adapter ce livre sur scène ?

CG : Je n’ai pas vraiment adapté le bouquin sur scène. On retrouve quelques idées du bouquin mais ce qu’on voit sur scène c’est aussi la démarche qui a précédé. On découvre quelqu’un en prise avec sa pensée qui essaye de comprendre et pour cela «met les pieds dans l’espace qu’il a dans la tête». Disons que le bouquin offre beaucoup de réponses et que ce qui se joue sur scène ce serait plutôt l’envers des questions.
Sinon pour en revenir au reste de ta question, quand on écrit ou quand on joue sur scène on est toujours face à quelqu’un. Cette personne est même le sens de l’œuvre. On a donc affaire à un espace mental. Ce que je trouve jubilatoire, c’est de jouer avec cela : l’auteur est dans sa tête et joue avec la tête de celui qui va le lire ou le regarder. Pour circuler d’un espace à l’autre les livres utilisent l’image et le texte dans le temps de la lecture, les films utilisent l’image en mouvement et le son, la scène utilise l’image, le son, le présent du temps et la réalité de la situation.
A chaque fois les paramètres avec lesquels on joue changent. A la question si tout à coup on pouvait mettre les pieds dans l’espace qu’on a dans la tête à quoi cela pourrait ressembler ?, je tente de répondre en interrogeant les formes. Cela apporte à chaque fois des bouts de réponses, ça soulève surtout de nouvelles questions, mais ça précise comme ça.

LM : Qu’est-ce qui t’intéresse tant dans ce type d’interaction ?

CG : Jouer avec l’espace mental, celui qu’on a dans la tête. Lui parler directement, sans barrage, dans sa langue. Peut-être qu’au fond, c’est pour que les idées que j’ai derrière la tête puissent se diffuser facilement, à la façon des évidences ? qui sait !

LM : N’avais-tu pas peur du côté peut-être trop didactique ?

CG : En fait je n’avais pas peur de grand chose non !
Je savais bien que la question pourquoi les mathématiques ? était bien trop grosse pour moi. L’idée d’y répondre était un tel défi que ça m’a donné de l’aplomb, alors j’y suis allée, carrément ! Bien sûr je me suis cognée, j’ai douté, mais à l’intérieur ça rigolait. Et tant que ça rigolait je me disais que je pouvais continuer. En tout cas, vu qu’on fait avec la pensée qu’on a, je me disais que je ne pouvais pas vraiment faire autrement, et que c’était peut-être même ce que j’avais de mieux à faire.

[Entretien réalisé par courrier électronique entre le 9 juin et le 8 juillet 2010.]

Notes

  1. Pour Sfar, quand on dessine, il ne faut pas réfléchir avant, mais pendant, sinon on risque de simplifier (justement) et donc de codifier. Et les codes, c’est un peu le Mal pour lui, ce sont les prémisses de la sclérose. Et puis il ne faut jamais gommer (au sens propre ici), mieux vaut se planter, ça rendra le dessin plus vivant. Ce sont d’ailleurs ces propos qui lui ont valu son éviction de la rubrique, reprise par Benoit Springer, dessinateur qui à l’époque avait une approche plus bande-dessinée-réaliste-classique.
  2. Sfar, dans ses carnets édités chez L’Association, prend pour exemple les dessinateurs au style photoréaliste. Il dit que ça n’a pas de sens, surtout en bande dessinée. Car le dessin ne peut pas être un instantané, à ce jeu et à celui du réalisme la photo sera toujours meilleure. Le dessin, c’est le mouvement, le temps qui s’écoule, en gros c’est la vie. Entre le moment où on commence et finit un dessin, tout a changé ou presque, il faut donc capter l’essence de ce qui reste immuable, et jongler avec les interstices… Donc, on ne va pas tout dessiner, car dans la vie quand on est dans l’instant, il y a toujours des choses qu’on ne distingue pas. Il prend l’exemple des cils si je me souviens bien. On ne va pas dessiner chaque cil !
Site officiel de Clémence Gandillot
Entretien par en septembre 2010
  • david t

    excellente entrevue. ça fait plaisir de voir que la forme de ce livre que j’aime beaucoup a été à la fois très réfléchie, mais d’une réflexion assez libre, un peu nonchalante, et qui laisse ouvertes pas mal de portes… j’aime ce travail de réconciliation de l’abstrait et du concret… et je trouve très pertinente la réflexion de l’auteure sur le minimalisme qui permet de dégager au maximum l’idée et qui lui donne «des airs de vérité, de théorème, d’évidence».

    encore bravo.

    • Loïc Massaïa

      Merci.
      Je trouve effectivement intéressant que cette entrevue montre un fait de la création qui semble souvent ignoré. Même dans des oeuvres très conceptualisées et très pensées, l’acte créatif garde toujours des éléments qui s’imposent au créateur. Des éléments qui ne sont finalement pas -ou peu-réfléchis, et qui serait plus comme des évidences.

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