Benoît Jacques

par

Des planches et des regardeurs.

Benoît Jacques Je ne me considère pas comme un auteur de bande dessinée. Mon parcours fait que ce qui confronte du texte et de l’image m’intéresse. Mais cela ne concerne pas que le domaine de la bande dessinée ; cela concerne aussi le domaine de l’illustration, de la littérature, de la peinture et de tout ce qui, à un moment donné, met en regard du texte et de l’image… Et j’ai envie de dire : même du texte qui ne soit pas lisible. Je m’intéresse beaucoup à tous ces endroits où les manifestations graphiques sont comme à leur lieu d’émergence. Et dans ce sens, on pourrait dire que le dessin, c’est une forme d’écriture ; ou que l’écriture, c’est une forme de dessin : ce flou-là m’intéresse beaucoup. C’est par ce biais que j’ai toujours approché le fait de faire une image pour elle-même, d’écrire un poème ou un texte, toujours dans la posture de la personne qui ignore, plutôt que dans la posture de celle qui sait. En bande dessinée, c’est pareil.

Pour l’installation qui a été montrée à Rennes (et que j’ai appelé Planches), l’idée de base, c’était vraiment de partir de l’idée de quelqu’un débarquant d’une autre planète qui se trouverait subitement entouré de gens qui font de la bande dessinée. Il entend ce vocabulaire spécifique à la bande dessinée ; il entend parler de planches, de bulles, de cases, etc. ; et il se dit que ce sont des mots qu’il comprend à la lettre. C’est-à-dire : il se met à faire des planches, il dessine des cases… Il comprend le vocable, mais il ne connaît pas les codes. Et il se met à produire une sorte d’écriture automatique… Je me suis mis chaque matin, pendant une période de temps assez longue, devant une planche, que je recouvrais d’une couche de latex et puis je travaillais dessus directement à la plume. Il n’y a pas de scénarisation, il n’y a pas de préparation, mais il y a une structure qui se met en place : de petites cases ; et dans ces petites cases, des personnages qui ont un phylactère qui se raccroche à leur corps…

Pilau Daures Pour revenir à Planches, tu m’as dit comment tu as conçu ce projet. Maintenant, comment anticipes-tu la façon dont il est reçu ? Pendant que tu y travaille, as-tu déjà en tête la façon dont ça va être installé, montré, la façon dont un lecteur ou un regardeur va s’en emparer ?

BJ C’est une question essentielle qui n’est pas qu’au cœur de ce projet-là. Elle est aussi au cœur de ma réflexion sur la problématique de l’art en général. C’est l’histoire du regardeur. Et c’est en ça que l’approche bande dessinée m’amuse énormément, car je trouve qu’on est là dans un monde où la question du regardeur est le plus souvent complètement ignorée. Or, pour moi, l’œuvre artistique n’est pas simplement le travail de l’artiste, mais ce qui se passe au moment où le travail de l’artiste est rencontré par le regardeur. S’il n’y avait pas ça, il n’y aurait pas d’art. S’il n’y avait pas de gens pour lire les livres, il n’y aurait pas d’écrivains. S’il n’y avait pas de gens pour regarder les films, il n’y aurait pas de cinéastes, etc…
Pour revenir à Planches, moi ce qui me plaisait là-dedans, c’est que cela amène le regardeur sur la scène, dans la problématique. Parce que chacune de ces planches est conçue de manière spontanée — l’intérieur des bulles n’étant pas rempli d’un texte lisible, mais d’une sorte de graffiti qui ne raconte rien. Comme il y a le phénomène de la case, la succession de petites images (etc.), il y a quand même, quoique je fasse, même sans préparation, sans anticipation, une scénarisation. Mais cela se fait par le regard : on projette ce qu’on a envie d’y projeter, on s’invente l’histoire. Cela fait intervenir la créativité du regardeur dans le moment.

PLD Fais-tu appel aux compétences de lecteur de bande dessinée, donc du regardeur ? Jochen Gerner parle de microédition mentale… Est-ce que ce phénomène-là se passe mieux au mur qu’en livre ? Est ce qu’il était important de travailler sur des planches impossibles à faire entrer dans un livre ? Ou aurais-tu pu atteindre le même résultat dans un livre ?

BJ Ça peut fonctionner dans un livre. Il y a un livre qui a été publié chez Amok, qui s’appelait Déballage. Ils en ont fait 300 exemplaires où ils avaient reproduit une série de dessins qui fonctionnaient sur ce principe, à part que ce n’était pas sur des planches, mais sur des emballages, des cartonnages d’aliments, de tubes de dentifrice que j’ai dépliés. Tu obtiens ainsi un objet qui est surprenant parce qu’il y a déjà toutes sortes de formes, il y a toute une ingénierie du carton. Il y a déjà une structure en cases, là-dedans. Cette structure-là, elle m’intéressait, elle aussi, beaucoup. C’est un travail préliminaire à l’installation Planches. L’intérieur de l’emballage était passé au latex blanc pour donner une surface unifiée ; puis même chose : écriture automatique de dessins où la structure de la planche est conditionnée par le pliage de l’emballage (là, déjà, j’ai une série de lignes qui délimite une série de surfaces) ; petites histoires sans scénario, sans esquisses préliminaires, dessinées immédiatement dessus, avec un texte illisible. On atteint absolument le même résultat.
D’ailleurs, à un moment donné, je me suis dit que si je m’arrêtais juste à une plaisanterie liée au jeu de mot autour du mot planche, cela semblerait un peu court… C’est pourquoi il a fallu emmener les choses plus loin. Il y a eu quatre-vingts planches environ, c’était assez conséquent. Et puis, j’ai fabriqué une barque. Elle me surprend encore. Elle fait cinq mètres de long. Elle est en bois de cagettes de fruits et légumes récupérées sur des marchés. Cette barque est complètement décorée de ces planches de bandes dessinées automatiques. Et la voile : même chose. Et puis il y a eu toute une série d’objets : des plaquettes de terre cuite rappelant les écritures cunéiformes. Comme provenant d’une civilisation un peu isolée sur une île, qui ne connaîtrait pas le livre, mais où le dessin serait là. Un de mes fantasmes est de faire découvrir tout ça : la barque, les planches, les objets en terre cuite…

PLD De la bande dessinée hors les livres ?

BJ Hors les livres, oui. Toute l’installation a été exposée une année à Bastia et ils avaient mis tous ces objets, qui sont comme des grigris, dans la barque.

PLD Toutes ces inventions appellent des compétences de lecteur de bande dessinée.

BJ Je pense qu’on peut le prendre comme ça. Et on peut aussi le prendre de l’autre côté et dire que c’est avant la bande dessinée. Bon… La réalité, c’est que je ne ferais pas ça si la bande dessinée n’existait pas. Mais ce que je trouve dérangeant dans l’absolu, ce n’est pas qu’il y ait des codes, mais c’est que les codes puissent enfermer les gens. Et en l’occurrence, je trouve que dans le domaine spécifique de la bande dessinée, c’est surprenant de voir qu’il y a une telle obsession de ces codes… Probablement, c’est nécessaire. Mais j’ai le sentiment que beaucoup de gens sont dans une discipline.

PLD Ce qui est important dans la bande dessinée, c’est aussi la répétition.

BJ Oui. On se réfère souvent à la tapisserie de Bayeux comme ancêtre de la bande dessinée. Voilà une proposition de lecture très intéressante. D’abord, au niveau de la taille. Et puis, on imagine mal lire ça en la déroulant, petit à petit. Il faut une certaine distance… Cette espèce de long ruban très étroit n’est pas si éloignée de l’idée de la planche.

PLD Quand tu dis qu’il faut une certaine distance, ça veut dire qu’on change les paramètres de lecture pour dépayser réellement le regardeur par un format inhabituel, par une posture différente et l’amener à regarder.

BJ Oui. Ça, je crois que c’est aussi très intéressant, et très important. A priori, la bande dessinée dans son interprétation habituelle classique n’est pas conçue pour être vue planche par planche dans des petits cadres, accrochés à des murs, à des cimaises… C’est conçu pour finir dans un livre. Un des codes c’est le livre.

PLD C’est pareil en littérature : une lecture publique est une façon différente d’appréhender la littérature.

BJ C’est très intéressant ce que tu dis parce que ça met le doigt sur ce que j’exprimais à propos de cette histoire de regardeur (là, on pourrait dire : d’écouteur). Quand on est à une conférence où quelqu’un lit son livre, on n’en a pas la même lecture que celle qu’on peut faire seul avec son bouquin. On peut dire d’entrée de jeu qu’on ne rencontre pas la même chose. Planches, ça avait impressionné Yvan Alagbé qui avait imaginé, à un moment donné, le publier. Ça pose déjà un problème technique, parce que la plupart font un mètre de long. Mais à supposer que ce soit faisable, ça ne serait pas du tout la même lecture que de voir cet objet qui est tridimensionnel, qui a une épaisseur, qui a toutes sortes d’accidents… Ce sont des planches très déglinguées. Elles ont des trous, elles sont cassées, etc. Donc ce serait obligatoirement un autre regard… On rejoint ton idée de la différence entre une lecture à voix haute et une lecture intérieure.

PLD En changeant les paramètres, on change le lieu de rencontre, et donc la nature de la rencontre…

BJ Tout à fait.

PLD Le caractère populaire du langage de la bande dessinée est important : certains artistes contemporains misent sur le fait que tout le monde comprend ce code.

BJ C’est exactement pour cette raison que j’ai toujours pensé que cette installation Planches pouvait fonctionner, non pas par elle-même, mais parce que les codes étant déjà connus, le «gag» est déjà compris.

PLD Ça ne fonctionne pas comme bande dessinée, mais ça fonctionne avec des gens qui connaissent la bande dessinée.

BJ Voilà.

[Entretien réalisé le 17 février 2011 à Angoulême.]

Site officiel de Benoît Jacques
Entretien par en janvier 2012

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