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Ce livre furieux que son auteur a titré d’une simple lettre, la douzième de l’alphabet, unique, solitaire, mais imprimée en majuscule, blanc sur noir, ou en réserve, dans un corps de belle taille, est un extraordinaire déluge de traits d’humeur, sans autre but que d’abattre les multiples cloisons de la prison imaginaire qu’il s’est construite, au cours du premier demi-siècle de sa vie, pour retenir ses pulsions. L = aile(s) = elle(s) = cinquante (un des âges de l’homme où se manifeste classiquement le démon de midi) = hell (l’enfer), etc. Ce livre, quand on le touche, quand on l’ouvre, quand on le parcourt librement, en parfaite indifférence aux préceptes habituels de la lecture de bande dessinée, surgit à nos sens comme une monstration sombre et éclatante de l’évidence même. Dès l’ouverture, écartant les pages, frayant dans l’entrejambe des cases, on saisit physiquement qu’il s’agit d’une expérience au jour le jour, quasiment sans repentir : une cure, une épreuve, un exorcisme. Y pénétrer, c’est prendre place sur un balcon avec vue sur les jardins interdits, se positionner dans un observatoire d’où l’on peut plonger, au moins par le regard, vers l’autre scène. Car, qu’est-ce que lire un tel ouvrage (qui n’a pas été composé en vue d’un quelconque lectorat, mais sous le coup de l’urgence : le partage, l’échange, le commerce, n’ont été envisagés qu’une fois l’affaire relativement calmée), sinon traverser un cerveau, tourmenté, mais débordant d’humour, connecté à un corps vivant, agité, parfois au bord du gouffre, mais animé d’un fort désir de se relever ?… Oui, l’évidence même : ce qui surgit par des traits et tente d’échapper à tout enfermement, cette clarté venue du dedans qui se défie des mots et rend caduc le discours sûr (l’analyse freudienne a lieu sans témoins ; la parole échangée ne circule en principe qu’entre les deux protagonistes. Nous, lecteurs, devenons témoins malgré nous de quelque chose qui s’y frotte, mais dont nous ne saurions tirer la moindre assertion analytique : juste quelques récits effilochés, matière de rêve).

Ce livre à la couverture souple (forme d’hybridation entre Benoît Jacques Books et L’Association ?) s’ouvre de toutes parts et renaît à chaque lecture, toujours au présent. La dépression à mi-parcours de la vie («L», chiffre et lettre à la fois, marque cela de manière à la fois ronde et anguleuse) est, depuis la nuit des temps, matière à transformation quand celui qui la subit de plein fouet a le courage de prendre la plume pour écrire, tracer, touiller, crever l’abcès : plus d’un Journal de crise est né concrètement du fracas que font les âges de la vie quand ils s’entrechoquent, provoquant une «brèche intérieure», révélant au premier chef que la maturité est un leurre. C’est comme un «passage obligé» de la vie active à partir duquel il arrive que certains artistes se lancent, de manière quasi-accidentelle, dans l’édification de leur «grand œuvre» (il me semble que c’est ici le cas). Je me souviens d’un livre de Pascal Quignard (un bref ensemble de petits traités rassemblés sous le titre de Rhétorique spéculative ; l’ouvrage est paru en 1995 alors qu’à mon tour, j’éprouvais sévèrement ce fameux «passage obligé», ce qui crée des liens) dont certaines phrases me sont revenues au cours de ma lecture de L : «Le présent, c’est le vivant, c’est la lutte vivante entre ce qui est passé et ce qui est à venir. C’est l’agonie du passé qui se mêle à la prédation de ce qui surgit.» «Il n’y a qu’un homme tout à fait déprimé qui voie clair, et les bras lui en tombent ; découvrant la nudité du monde, la langueur du temps, la froideur de l’espace et le vide de son âme, il s’abandonne à l’envie de mourir. Pour lui, le sommeil est la nuit de l’Hadès, c’est-à-dire l’Invisible. Mais il rêve et tout devient visible.» Je me souviens que Quignard ajoutait qu’en cas de dépression, il ne faut pas écrire de roman, mais des essais. Et c’est là précisément ce que fait avec force Benoît Jacques : pas un album de bande dessinée de plus, une histoire qui raconterait la rupture d’un couple «marié, deux enfants» et l’«émergence d’une passion amoureuse», de manière autobiographique, comme un épisode archétypique de «la vie d’artiste», avec ses hauts, ses bas et toute la quincaillerie ; mais des essais, en un livre multiple, bricolé au jour le jour avec des moyens simples, presque de misère, comme un kit de survie.

Reprenons la lecture à partir de n’importe quelle page du livre et dans n’importe quel sens (non que le mode le plus commun : suivre l’ordre de la datation des planches, de haut en bas et de gauche à droite, ne soit adéquat, mais parce que tel est notre bon plaisir). Il semble que cela — ce que l’on nomme le sens — passe d’abord par le regard ; puis cela s’entend, se comprend, sans altérer le mystère qui l’habite, cette merveilleuse part d’inintelligibilité qui irrigue le livre comme du sang frais. Le corps du lecteur (Benoît Jacques, le tout premier, découvrant ce qu’il a tracé comme si ce n’était pas lui le «coupable», mais cet autre avec lequel il entretient des rapports troubles) fait circuler ce qu’il reçoit par tous ses réseaux, flux, nerveux, sanguins, musculaires. Un tel projet — tenir le journal d’une crise, réalisé sur près de trois ans — n’est pas seulement l’occasion rêvée de se fabriquer une machine à communiquer, à exprimer, à faire passer ; c’est bien davantage une tentative de créer un «épos graphique», donc d’engendrer par une accumulation de traits et de taches, par lutte et ratures incessantes, un espace où donner du souffle à ce qui échappe aux mots : ces mots qui se sont dans un premier temps extériorisés, tracés en toutes lettres, certes nerveuses, parfois illisibles, sur le papier, jusqu’à ce que le dessinateur ne les biffe et ainsi les rentre une bonne fois pour toutes rageusement dans sa gorge. La réussite de ce livre — pas seulement visuelle, elle l’est tout autant sur le plan de la narration — est sans conteste liée à cet impossible de l’expression verbale.

On ne s’appliquera pas ici à établir la liste de ce qui sidère, bien au-delà de l’usage d’un savoir-faire qui n’est pas rien mais n’en est pas pour autant le sujet du livre. On relèvera néanmoins que cette sidération est en général assez forte et qu’elle a lieu de manière continue, ce qui n’est pas banal en territoire de bandes dessinées. On notera au passage que l’absence d’espace intericonique permet un véritable recouvrement en surface sans afféterie (en bande dessinée, quand cet espace disparaît, c’est le plus souvent au profit d’un pseudo-baroquisme superficiel et vain : le premier réflexe du lecteur ulcéré est de réclamer le retour urgent au bon vieux gaufrier). On ne s’appliquera pas davantage à regretter l’usage, rare il est vrai, de figures de rhétorique un peu attendues : symboles, métaphores… On notera simplement qu’elles peuvent momentanément barrer la route au flux libre des pensées, et donc raidir la lecture jusqu’au moment où l’on se décide de n’en faire que peu de cas, de faire comme si de symbole, de métaphore, il n’y avait. C’est précisément là la liberté du lecteur : touiller à sa manière la vieille marmite pour relever la soupe à son goût. Après tout, comme déjà dit, ce «passage obligé», on en sait tous un peu quelque chose…

D’ailleurs, le véritable sujet du livre, s’il y en a un, c’est bien la liberté. Les ailes, ce sont ces prothèses qui permettent de décoller, de prendre distance avec l’enfermement de la prison imaginaire (Château suspendu selon Fred ou Carceri d’Invenzione selon Piranèse) ou de la traverser en tous sens avec légèreté d’un coup d’aile ivre (ou de livre dirait Mallarmé) ; les «elles», ce sont celles qui, indépendantes quoique éprises, ne s’accrochent pas à la dure existence des «ils» comme de vulgaires mollusques sur un rocher ; «the hell», l’enfer, c’est ce qui peut conduire paradoxalement au 7è ciel ; et L — l’âge, ce middle age si inquiétant, cette frontière que l’on passe avec effroi parce qu’elle nous rapproche arithmétiquement de la mort, n’a au fond que peu d’importance puisque le «pur présent» (qui est celui de la création) occupe alors, quand on tient la plume comme le fait avec rage et passion Benoît Jacques, la totalité de la vie.

Quête de liberté dans le désir d’y voir clair, donc de percevoir que rien n’est jamais réglé, que tout est toujours à reprendre, à retordre, à réinventer, qu’il n’y aura jamais de répit… La bande dessinée ordinaire — celle qui se gave de ses beaux chiffres de vente, et se flatte de son lectorat d’autant plus fidèle qu’elle ne cesse de le flatter par tous les moyens — abuse de règles : elle se shoote au règlement et en crève, planche après planche. Avec L, Benoît Jacques opère un dérèglement radical particulièrement salutaire et répond ainsi aux vœux émis par son éditeur à travers, notamment, le projet de L’Éprouvette (auquel il a d’ailleurs collaboré) : éroder les frontières. Pour mémoire (et pour conclure en lui laissant le dernier mot), à la question tragicomique de l’«Où te situes-tu ?», Benoît Jacques avait ainsi précisé dans le n°2 de la revue sa position (dont la singularité va bien au-delà du simple décalage) : «J’ai le sentiment de fonctionner dans une zone volontairement non définie. Avant tout, j’ai toujours eu envie d’être libre dans ma création. Le langage de la bande dessinée, que je ne maîtrise pas, m’amuse, m’intéresse, m’énerve aussi par moments, donc j’aime y faire des intrusions, comme je peux le faire pour la peinture.» «Je vis de façon intense ce sentiment d’être inclassable. Par moments, je ne peux pas m’empêcher non plus de me dire que c’est une manière de fuir les vrais problèmes, et qu’à force de toucher à plein de choses, je ne suis peut-être bon dans rien. Mais c’est la nature profonde de qui l’on est qui s’exprime dans ces choses-là, et je ne peux aller à l’encontre de ce que je suis…»

Site officiel de Benoît Jacques
Site officiel de L'Association
Chroniqué par en juillet 2010

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