Fréon

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Les agitateurs culturels

Cohérence et liberté s’imposent comme les deux maîtres-mots de la démarche et de l’action des éditions Fréon. Inhérentes à leur éthique éditoriale, cette cohérence et cette liberté permettent l’édition de livres dont la forme et le fond ne s’inscrivent pas dans le moule d’une collection. Ne pas réduire le livre à sa simple expression formelle, mais le sublimer par la compréhension et le respect apportes au projet de l’auteur, permet ainsi aux ouvrages d’assumer leur identité propre. Quoiqu’on soit la singularité, le livre ainsi conçu exprime toute la portée de l’œuvre. Steffano Ricci a ainsi participe à la maquette de ses deux livres et l’a marquée de sa grande liberté créative. Par leur contribution active et intelligente à son édifice, les éditions Fréon permettent à la bande dessinée de prétendre et d’atteindre à l’expression d’un art adulte.
Thierry van Hasselt : Toute l’histoire de Fréon c’est l’histoire du rapport au livre. Le groupe s’est créé autour de la constitution de livres-objets, alors que nous étions dans un atelier de gravure à l’école. Nous avons fait une exposition autour de ces livres que nous avons commencé à vendre. C’étaient de véritables livres objets car il n’existaient qu’à six ou dix exemplaires, en eau forte, en gravure sur bois ou encore en linogravure. C’est la première manière que nous ayons trouvée pour éditer des livres dont nous soyons satisfaits. Nous avons décidé de créer notre propre maison d’éditions, ce qui nous a permis d’essayer cette approche globale où se gèrent tous les paramètres de la fabrication. Mais plus encore que la fabrication, nous estimons que le contenu d’un livre doit nécessairement déborder sur le contenant, tel Cimes de Vincent Fortemps qui a nécessité une recherche sur le papier, sur le format, sur la couverture, pour obtenir la forme qui soit la plus adéquate au récit…

Vincent Fortemps : Avec Martin Tom Dieck, il y a également eu toute une évolution. Mais cette expérience, cette maturité que vous relevez aujourd’hui, cette envie de créer un objet générant une force, une présence, était là depuis le commencement. Chaque livre a son aventure.
Thierry van Hasselt : Pour le livre de Martin, Au fil des discussions nous nous sommes rendus à l’évidence : il ne pouvait s’agir que d’en faire un livre. Martin est venu à Bruxelles et il a conçu l’objet chez nous.

Vincent Fortemps : Le problème technique pour ce récit c’était le jeu iconographique entre les chapitres. Les images étaient répétées et il nous fallait donc travailler sur les textes par ordinateur. Martin devait être constamment présent pour retravailler e lettrage. Il fallait scanner les phylactères pour les replacer aux bons endroits dans leurs images respectives.

Thierry van Hasselt : Mais il y avait aussi tout le problème du contenant. Nous avons eu beaucoup de discussions avec Martin qui désirait, au début, que ce soit vraiment un comic très cheap. Pour finir, cela a dérivé vers un livre pour la collection Amphigouri de Fréon. C’est vraiment le résultat d’une entente entre nous, de beaucoup de discussions téléphoniques (entre autres) pour arriver à cet objet fini.

Cette relation de communication s’applique à tous, que ce soit Stéphane Ricci, Alex Barbier ou même Vincent Fortemps ?

Olivier Deprez : Avec Anita de Stéphane Ricci, l’aventure est identique. Nous comptions le publier dans Frigobox et au fur et à mesure des discussions, le livre apparut. Le sens ne se trouvait pas dans la parution en chapitres dans la revue mais dans la publication d’un livre. Le problème de Frigobox c’est sa parution annuelle.

Thierry van Hasselt : Avec Ricci, c’est très différent. Le livre s’est fait en Italie. C’est la première fois que tout s’est fait par correspondance : mails, photocopies, téléphone. Nous avions cependant vu beaucoup de ses réalisations auparavant… Avec Stéphane, c’était l’inconnu. On ne voyait rien de ses couleurs sur les photocopies noir et blanc. C’est lui qui s’est occupé du travail de « suivi » chez l’imprimeur. C’est la première fois qu’on attend un livre de cette façon.
Vincent Fortemps : En ce qui me concerne, c’était plus facile, travaillant sur place. Et puis, nous échangions tellement entre nous lorsque j’ai commencé Cimes !… Je leur montrais mon travail. Nous en discutions et il évoluait sans cesse en fonction des critiques et des avis qui m’étaient formulés. Pour la couverture, il y eu beaucoup de discussions également. J’ai fait une dizaine d’essais pour aboutir à celle que l’on connaît aujourd’hui. Au départ je désirais une couverture très vive (mais cela ne fonctionnait pas) pour finalement aboutir à une illustration beaucoup plus narrative (qui fonctionne très bien). Tout est né de la discussion et de l’échange.

Thierry van Hasselt : Alex Barbier, pour sa part, nous fait totalement confiance pour la conception de ses livres. Au départ, nous voulions qu’il travaille en noir et blanc dans Frigobox. Mais il refusait catégorique-ment. Nous avons donc décidé de publier son travail couleurs dans la revue. Nous avons édité son recueil de miniatures érotiques De la chose et comme personne n’avait l’air intéressé par Lettres au maire de V., nous avons décidé de le publier. Nous lui envoyons notre travail pour qu’il puisse intervenir, donner son avis, mais à la limite il s’en moque. Alex dit toujours « O.K. d’accord ! Je comprends »…

Vincent Fortemps : C’est vrai qu’Alex est un cas ! nous sommes heureux et enthousiasmés par son œuvre. Nous en redemandons. Barbier est un auteur qui nous fait vraiment faire de la bande dessinée. Les auteurs ont besoin de sentir l’enthousiasme chez l’éditeur !

Vous contrôlez l’avancée du travail de vos auteurs ?

Olivier Deprez : Non, nous n’avons aucun contrôle, à part quand nous nous téléphonons, à l’aveuglette, mais ce n’est pas un contrôle. Ce qui nous intéresse et nous motive, c’est que chaque livre doit être une expérience différente. Actuellement, nous travaillons à un projet avec Michael Mathys, un jeune auteur de Charleroi. Mais là, nous intervenons très forte-ment, nous discutons du scénario. Nous faisons vraiment un travail de production sur son livre parce que nous trouvons son travail très fort,
Michael n’a aucune expérience de la vie d’un livre. Il est l’opposé de Ricci. C’est important que nous n’ayons pas une manière de faire. Nous ne voulons pas non plus que le livre nous arrive sous la forme d’un produit fini.

Thierry van Hasselt : Chaque livre a une histoire qui lui est propre, une façon particulière d’être conçu. Décliner nos livres dans des moules préfabriqués et en définir catégorique-ment la forme ne nous intéressent pas. Mais nous n’avons jamais décidé un jour de devenir une grande maison d’édition sérieuse. C’est toujours le contact avec l’auteur qui nous amène à l’éditer, ce n’est jamais une décision arbitraire d’éditer un livre. Ce qui nous intéresse c’est d’établir une relation différente et personnalisée avec chaque auteur.
Vos livres sont des livres plutôt ambitieux ?

Thierry van Hasselt : Ils le sont parce que les projets qui en sont à la base étaient eux-mêmes très ambitieux. Ils ont pris de la force depuis leur édition, mais dès les Nébulaires, chaque livre faisait sentir ses ambitions. Ils laissaient entrevoir à l’état de projet/ un potentiel qui nous laissait pantois. C’était à nous de leur trouver une forme qui rende compte de cette force. C’est aussi pour cela qu’à chaque livre, nous « remettons l’ouvrage sur le métier » parce que nous ne faisons pas deux livres de la même façon. Il faut respecter leur identité. Cela demande une certaine organisation et du temps. Aujourd’hui, les gens sont habitués à nous voir, et nos livres sont plutôt bien reçus par les lecteurs.

Y a-t-il une volonté de mettre en place une équipe d’auteurs Fréon ?

Olivier Deprez : Il n’y pas d’exclusivité des auteurs chez nous. Les auteurs vont et viennent. C’est vrai qu’ils n’ont pas de réels intérêts à aller ailleurs puisque nous avons fait tous nos livres comme nous le voulions, ensembles. Cette notion d’exclusivité dans le milieu de la bande dessinée indépendante n’existe pas. Elle n’est pas censée, parce que ça ne fonctionne pas sur des dogmes commerciaux. Des auteurs comme Martin se trouvent chez nous, chez Amok et chez L’Association. C’est très bien comme cela ! Le réseau et les auteurs de ce réseau savent s’adapter à chacun. Ils connaissent bien les différentes directions éditoriales et lorsqu’ils dessinent pour Fréon ils s’adaptent aussi à notre support. S’ils vont voir Amok ou L’Association c’est pour un type de, livres bien précis. C’est un peu à l’auteur d’user et d’abuser des spécificités de chaque éditeur.

Comment est née l’idée de la maison d’Editions Fréon ?

Vincent Fortemps : Frigobox est un support dans lequel nous pouvons publier des récits sous forme de nouvelles. Ce n’est pas un examen de pas-sage pour l’édition, ni un exercice imposé aux auteurs. Parfois, il y a des gens qui arrivent avec certains projets dont nous ne sommes pas totalement convaincus alors que leur travail nous plaît. Nous leur demandons alors de nous faire une histoire pour Frigobox, ce qui permet d’installer un dialogue entre nous afin que nous puissions en parler au fur et à mesure de la publication dans la revue.

Thierry van Hasselt : Quelquefois, nous nous rendons compte qu’une publication est risquée mais nous prenons ce risque. Fréon, c’est quatre personnes, quatre machines à visions redoutables. Chaque projet, chaque livre est passé au crible depuis le début. C’est une discipline qui ne peut pas apparaître dans une démarche par enchantement ! Elle se construit petit à petit, à l’image de tout ce que nous faisons. Nous ne pouvons pas imaginer que quatre personnes comme nous, qui ne se connaîtraient pas depuis très longtemps puissent se mettre à travailler en commun. Pour exister, il faut prendre le temps de se construire. Nous savons où nous en sommes tous les quatre et un rapport particulier s’est établi… Un niveau de critique comme il en existe dans notre atelier se construit sur le temps et la connaissance de l’autre.

Comment allez-vous intervenir dans le cadre du projet Bruxelles 2000 ?

Olivier Deprez : Le projet Bruxelles 2000 est lié à des discussions qui remontent à deux ans lorsqu’eurent lieu les premiers appels d’offre. Il y a un personnage qui a joué un rôle très important dans ce projet culturel, c’est Jan Baetens. Jan a pris contact avec Guido Mine pour lui parler de notre travail et lui expliquer qu’il était important pour la ville de Bruxelles, que Bruxelles 2000 comporte un projet de bande dessinée moderne, constructif et critique.
Thierry van Hasselt : Nous avons imaginé la création d’ateliers qui fonctionneraient vraiment comme des rédactions de revues, des maisons d’édition, et où seraient invités des auteurs. Pendant quatre mois, seront présents à l’atelier tous les créateurs européens qui comptent actuellement comme Martin Tom Dieck, Gabriella Giandelli, Stéphane Ricci, Alex Barbier, Federico Del Bario, Raul, et des auteurs belges évidemment (entre autres, les auteurs de Fréon et certains de La cinquième couche). L’une des spécificités de cet atelier sera d’être ouvert aux amateurs, aux autodidactes, aux étudiants. Il aura un aspect pédagogique non négligeable. Guido Mine nous a proposé de travailler autour du thème, Récit de ville, autobiographie d’une ville. La production va tourner autour de trois supports : la revue (il y en aura trois dans l’année), le site Internet (sur lequel nous avons commencé à travailler dès septembre), la possibilité de présenter le travail des auteurs dans un espace qui deviendra un espace narratif. C’est un peu le nœud du projet.

Denis Deprez : Nous sommes des auteurs qui travaillons dans la ville depuis longtemps. Nous avions fait à Molenbeek (un quartier de Bruxelles) une expérience qui s’appelait Distant Voices, lieux sans frontières . Nous reconduisons cette expérience de façon beaucoup plus large et ouverte puisqu’une quarantaine d’auteurs vont produire leurs propres récits et voir leurs villes à leurs manières. Voir tout ces récits construits autour de la ville de Bruxelles après un an de travail, devrait être assez passionnant.

Quelles seront les conséquences de Bruxelles 2000 sur votre structure mais également sur la revue Frigobox ?

Thierry van Hasselt : Ce qui est sûr c’est qu’il y a un numéro dix. Ce sont les numéros 11, 12 et 13 de la revue qui sortiront pour Bruxelles 2000, un Frigobox nouvelle formule au format de la collection Amphigouri (en principe) mais tout peut encore changer d’ici-là comme nous vivons dans l’instable. Après nous verrons bien si nous avons encore envie de faire des Frigobox ou si nous avons une raison d’arrêter.

Vincent Fortemps : Depuis septembre, Bruxelles 2000 nous demande une année d’investissement pendant laquelle nous allons quasiment éditer un livre par mois. Récemment, nous avons fait notre premier symposium. Nous nous sommes rendus à quatre pendant une journée à Anvers, pour discuter tranquillement de tous nos projets. Un petit voyage d’entreprise. Nous essayons de trouver une certaine discipline, un certain ordre dans le désordre de l’atelier.

Thierry van Hasselt : Deux aspects se dégagent : le premier, est que nous sommes fascinés par le modèle de l’entreprise et qu’il est vrai que nous courrons derrière ce rêve impossible. Le second c’est que nous devenons une petite maison d’édition et que nous faisons face à des réalités et des nécessités économiques et sociales. Nous essayons d’être à la fois efficaces, optimums et ordonnés pour ne pas perdre de temps. Anvers était nécessaire, car depuis notre changement de locaux nous n’avions pas réussi à mettre sur pieds la moindre réunion. Les communiqués de presse par exemple, sont maintenant issus d’un travail collégial. Nous discutons de tout ce qui doit s’y trouver. Les dossiers fonctionnent de la même manière, leur forme est l’aboutissement d’une discussion et de cor-rections progressives.
Fréon est une petite structure éditoriale. Cette situation économique pose-t-elle des problèmes face au système économique de gros distributeurs tels que la Fnac ?

Thierry van Hasselt : C’est jouable si les petits éditeurs se regroupent. C’est d’ailleurs ce que Vertige Graphic et L’Association sont en train de faire en France pour être plus fort face au système de la Fnac. La Fnac ne désire vendre que des livres à rotation commerciale rapide : pour elle, un produit doit se vendre très rapidement après avoir été mis en rayon. C’est une prise de position réductrice favorisant la nouveauté et condamnant les autres à court terme. C’est aussi une prise de position culturellement grave en créant une notion incohérente de « fin de vie » pour les livres. Il ne s’agit plus pour le vendeur Fnac d’acheter un titre parce qu’il lui plaît et qu’il veut le faire connaître à ses clients, mais de ne laisser en rayon que ceux qui sont susceptibles d’êtres vendus en quelques jours sans le moindre effort. Il s’agit pour nous de réussir à lui vendre un livre comme Cimes pour espérer toucher certains lecteurs. Ce n’est plus du tout le même processus. Comme d’autres éditeurs, nous avons depuis le début, choisi d’offrir à la bande dessinée une dimension artistique que ce système économique ne peut plus comprendre. C’est le cas chez certains libraires spécialisés qui prennent ce système économique pour exemple. Il est clair qu’il existe une stratégie à mettre en place pour résister.

Denis Deprez : Nous avons fait Autarcic Comix pour montrer la qualité plastique de cette nouvelle bande dessinée et nous faisons Bruxelles 2000 dans la même optique. Il suffit de prendre conscience du poids qui pèse sur le cinéma et la littérature pour apprécier à sa juste valeur la liberté qui couvre les champs de la bande dessinée tant en Europe qu’au Japon et aux
Etats-Unis.

Thierry van Hasselt : La bande dessinée aujourd’hui est un médium et un langage dont la richesse n’a rien à envier au cinéma ou à la littérature. Les auteurs de bande dessinée aujourd’hui n’ont pas le droit d’être complexés. Au contraire ! Nous devons affirmer constamment que ce que nous créons pour nous, c’est de la bande dessinée.

Propos croisés recueillis par Catherine Bruynix, Nicolas Warzstacki, Bruno Canard et Frank Aveline.
Précédemment publiés dans L’Indispensable n°4 en Octobre 1999.

Depuis l’année 2001, Fréon est devenu Frémok en s’associant avec les éditions Amok.

Site officiel de Fréon
Entretien par en septembre 1999

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