Les fanzineux disparus

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Dans le n°20 de Gorgonzola, les éditions l’Égouttoir s'intéressaient aux "fanzineux disparus", ces auteurs que l’on croisait quasi obligatoirement en se plongeant dans la presse souterraine d’une certaine époque et qui ont disparu de nos radars du jour au lendemain. Trois auteurs ont été choisis, ayant débuté dans les années 70, 80 et 90, pour évoquer cette période de leur vie et leur rapport actuel à la bande dessinée aux fanzines.

Philippe Gerbaud est le deuxième de cette série : éditeur d’Au Sec !, graphzine lancé avec Toffe en 1983, membre de différents collectifs graphiques avec, entre autres, Philippe Lagautrière (Tam Tam) et Jocelin (Amtramdram), il participe à de très nombreux fanzines et revues, dont Séduction, Nerf, Gabor Kao, J’essuie Partout, Domino Comix, Viper, Strips ou, plus tardivement, Fusée. Il est surtout connu pour être avoir publié « Et Dieu naquit la femme » en 1984 dans Zoulou, avec Toffe : il s’agit de la première bande dessinée sur ordinateur imprimée en France. Il réalise alors nombre de planches, strips et dessins informatiques avant de cesser peu à peu de produire et à revenir au crayons et plumes dans les années 2000.

Maël Rannou : Au début des années 80, tu es au sommaire de nombreuses revues et fanzines underground bien connus : Viper, Zoulou, Nerf, Séduction… D’où viens-tu à ce moment-là ? Qu’est-ce qui t’a fait venir à la bande dessinée ? As-tu des influences revendiquées, participé à d’autres fanzines ?

Gerbaud : Au début des années 80, j’étais plutôt dans une sorte d’insouciance, je ne me posais pas trop de questions ? J’avais fait un passage éclair à l’école des Métiers d’Art, rue Olivier de Serres à Paris (1976), suivi de trois ans aux Beaux-Arts dans l’atelier Jeanclos (modelage) où j’avais retrouvé Toffe que je connaissais un peu déjà. Notre amitié se noua plus fortement à partir de cette époque. Ce dernier était bien plus intéressé que moi par tout ce qui touchait à l’art en général. Pour ma part, j’étais plutôt imprégné de bande dessinée, les grands classiques : Hergé, Franquin, Gotlib mais aussi Breccia et Hugo Pratt, sans oublier les américains Crumb, Shelton, Corben, Vaughn Bodé. En ce qui concerne la peinture, j’admirais Zao Wouki ainsi que le peintre et poète Henri Michaux.
Si je reviens un peu en arrière, en 1977 je faisais toutes sortes d’expérimentations en bande dessinée, mais la découverte du groupe Bazooka a changé mon point de vue sur la façon de raconter des histoires, si l’on peut dire, sans pour autant que cela change radicalement mon style (plutôt indéfini à cette période). J’étais au Beaux-Arts, une forme de couverture par rapport à mes parents, et je fabriquais des bandes dessinées un peu étranges dont les sources d’inspiration allaient du comique au tragique. J’avais tenté de passer les portes de L’Echo des Savanes et de Fluide Glacial, et cela sans succès. J’étais un peu déçu mais dessiner restait juste une passion, un plaisir, alors pourquoi s’en faire…
En 1981, Libération passait dans ses pages « Sandwich » les dessins d’auteurs inconnus au bataillon. C’était nouveau, je me sentais proche de ces gens-là. Il y avait une énergie enthousiasmante qui circulait ; ça bougeait, ça dansait. La danse m’inspirant, j’avais créé toute une série de dessins de personnages en mouvement (au look jeunes-gens-modernes !) que je proposais à la rédaction du journal qui les publia quelques jours plus tard. Mes danseurs étaient, dans cette série, conduits par un personnage au look un peu ténébreux, un peu punk dandy, que je baptisais alors Professeur Yoyo. J’avais enfin un personnage et, de plus, cette première publication me permit de rencontrer Bénito qui, lui aussi, avait participé à ce numéro de Sandwich. Ensuite, de fil en aiguille, je faisais la connaissance de Lagautrière, de Jocelin et de bien d’autres encore.

Maël Rannou : Fais-tu partie d’un collectif, comme c’est souvent le cas à l’époque ? On te voit souvent aux côté de dessinateurs comme Lagautrière ou Jocelin justement, notamment dans Au Sec !, fanzine d’images…

Gerbaud : Avec Toffe, nous avons formé un binôme pendant toute la période 80/90, au début via diverses expériences, comme par exemple au sein de l’ATEM (Atelier Théâtre et Musique) de Georges Aperghis à Bagnolet. Là, nous étions comédiens, décorateurs, affichistes, costumiers. Nous menions en commun pas mal d’activités de front, et c’est en novembre 1983 que nous avons créé Au Sec ! Suprême d’Images pour nous insérer dans le flot des publications baptisées alors « graphzines ». Assez vite, nous avons partagé pas mal de choses avec Jocelin et Lagautrière qui avaient eux-mêmes leurs propres publications, respectivement Amtramdram et Tam Tam. Nous nous invitions les uns les autres dans chaque nouveau numéro. C’est l’époque des numéros « spéciaux » ; pomme de terre, Adam et Eve, Danse, Pieds, Mains, etc… Chacun venait d’horizons très variés, illustrateurs, peintres, auteurs de bande dessinée, ces graphzines avaient leurs propres caractéristiques formelles mais restaient très ouverts en définitive. En fait, le seul collectif auquel j’ai fait partie a été Néo Plus, en compagnie de Toffe et de Lagautrière. Avec Toffe, nous fonctionnions en partageant nos travaux. Cela était facilité par les possibilités de mélange à l’aide du « copier/coller » informatique, chacun de nous étant autorisé à puiser dans la banque d’images de l’autre. Lagautrière étant lui-même à la tête de sa propre banque d’images composée de centaines de tampons, il y avait comme une communauté d’esprit dans la façon de travailler à partir d’éléments graphiques souvent récurrents et agencés différemment selon l’inspiration du moment.
Il s’est trouvé que Pierre Ponant, qui travaillait au CNAP et avait créé l’association Arts Rencontres Internationales, s’est intéressé très tôt à l’émergence des arts numériques et donc à ce que nous commencions à produire avec le Macintosh. La rencontre avec Pierre a été très importante car elle nous a engagés sur la voie d’expositions à l’étranger, le plus souvent vers la RDA, la Yougoslavie, la Hongrie, l’Espagne. En 1985, je n’étais plus dans la bande dessinée, mon style s’était affirmé très géométrique et était passablement influencé par le Constructivisme et le Futurisme avec un esprit Dada. J’entrevoyais un autre monde, les galeries d’art étaient visées, les salons, bref les perspectives changeaient. J’aimais les voyages, aller vers les autres, et d’un certain point de vue tout allait bien, à ceci prêt que je ne me sentais pas très à l’aise avec certaines formes de discours primordiaux pour sensibiliser journalistes, commissaires d’expo, galeristes et autres acteurs culturels.
Contrairement à Toffe ou Lagautrière, je me suis mis en retrait à ce niveau-là. En tout cas, sous ce label Néo Plus et conjointement avec d’autres artistes nous avons fait toutes sortes d’expositions, Ateliers Laboratoires (Nice-85), Mémoire Morte (Albi-86), Rumeurs d’Images (Berlin-86), Dialogue Ordinaire (Budapest-87), Fictions Installées (Heildelberg-88). Avec Toffe nous pratiquions des sortes d’assemblage précaires faits de papiers listing imprimés avec nos motifs respectifs, scotchés sommairement à même les murs et tout ça in situ, des performances en fait (St Avold-87), avec en fond sonore le crépitement de nos imprimantes à aiguilles (image-writer). Ce sont des choses qui sont passées complètement inaperçues et j’avoue le regretter en regard de ce que j’ai pu voir apparaître plus tard dans certains processus de création ici ou là.

Maël Rannou : Dès le début, tu ne te limites pas à la bande dessinée, tu fais énormément d’illustration (d’ailleurs Au Sec ! est un graphzine). As-tu eu à un moment une velléité de faire de la bande dessinée un axe majeur de ton travail ou bien as-tu toujours vu ça comme un moyen parmi d’autres ?

Gerbaud : L’idée de la bande dessinée m’est venue très tôt, c’est-à-dire vers l’adolescence, mais c’est alors que j’étais encore étudiant à l’École des Métiers d’Art que j’ai commencé à proposer mes planches ici ou là. Malgré le manque de résultats, je continuais à produire des choses assez différentes, choses qui sont restées dans mes cartons jusqu’à ce jour.
À la fin des années 70, je ne savais pas très bien vers où j’allais me diriger, je faisais des petits boulots, je voyageais et, comme je l’ai dit plus haut, je ne m’en faisais pas trop quant à ma carrière future. Ce qui est sûr, c’est que dessiner restait vital pour moi, que cela soit en tant qu’amateur ou dans d’éventuelles perspectives professionnelles. Comme tu peux le comprendre, je ne tenais pas un cap bien clair et la bande dessinée restait dans le champ des possibilités pour la suite des événements.
Alors si on parle de Au Sec !, il y avait chez moi le désir de voir mes dessins publiés sans passer par la case « Rédaction » de tel ou tel canard. Comme l’heure était aux petites publications photocopiées ici et là, j’ai eu l’idée de créer Au Sec !, avec Toffe. Dans tous ces graphzines, il y avait de la bande dessinée, bien entendu, avec tout ce qui la caractérisait le plus souvent, mais d’une certaine manière, la tendance était d’échapper à certains de ses attributs classiques. Les bulles cessaient d’exister, on pouvait trouver des histoires avec une image par page, les textes étaient souvent composés avec les lettres autocollantes Letraset, ou des ajouts de mots tapés à la machines à écrire. Tout cet attirail graphique me plaisait beaucoup, je pouvais cuisiner à chaque fois en utilisant des ingrédients différents. Pour faire Au Sec !, nous bénéficiions du banc-repro qui se trouvait dans l’atelier des Industries Graphiques, petite entreprise dirigée par mon père qui était typographe-fondeur dans le 19e. Nous pouvions y faire nos bromures, nos films pour éditer notre petit livre. En fait, j’avais l’idée très arrêtée de passer par l’impression traditionnelle pour fabriquer Au Sec !, avec une couverture rigide, un dos carré cousu-collé, quelque chose qui se démarque des autres graphzines. Notre publication, comme toutes les autres, circulait entre les mains fébriles de ces jeunes auto-éditeurs qui se stimulaient les uns les autres.
Dans le même temps, Bénito, qui avait déjà fait le Crapaud avec Ouin, avait eu pour mission, à la demande de Gérard Santi, de créer la maquette de Viper et de réunir des personnalités comme Vuillemin, Margerin, Imagex et bien d’autres pour en assurer le contenu. Appelé par Bénito pour participer à ce nouveau magazine, mon personnage Yoyo allait trouver dans ces pages l’occasion de s’exprimer plus longuement que dans Libération car il n’y apparaissait que de temps à autres sous la forme de strips décousus. Le principal centre d’intérêt de Viper tournait autour de la défonce, de ses usages, de sa légalisation. Toutes sortes de choses que je ne voulais pas traiter de front, ce qui m’a conduit à décaler plus ou moins mon propos dans les courtes aventures de ce professeur de danse. Enfin je faisais de la bande dessinée pour un magazine ! Seulement voilà… fin 1984, cela faisait déjà un an que j’avais un Mac entre les mains ; cet outil commençait à prendre le pas sur mes pinceaux, et, dans le dernier numéro de Viper, le professeur Yoyo ne s’en remettait pas en attrapant une maladie au pays de Tohu Bohu, ce qui le déstructurait, le rendait immatériel. Le virtuel toquait à ma porte, si l’on peut dire…
Il faut savoir qu’avant même de travailler avec un Mac, je commençais déjà à chercher de nouvelles façons de tracer avec ces fameuses règles plastiques aux formes courbes que l’on appelait « perroquets ». La géométrie m’attirait de plus en plus, j’avais un œil sur ceux de la ligne claire en bande dessinée sans pour autant être grand fan, mis à part Ever Meulen que je plaçais très haut. J’adorais l’aspect industriel de son dessin qui n’empêchait pas le mouvement. Le côté purement narratif chez lui passait au second plan, alors que le graphisme primait. Pour être précis, le premier ordinateur que Toffe et moi même avons approché était Lisa, la maman du Macintosh comme on disait, une machine qui servait dans les locaux d’À.C.I., entreprise dont une partie des activités consistait, à cette époque, à mettre sur pied un plan d’informatisation au Musée des Arts Décoratifs. À.C.I. nous laissant l’accès à cet ordinateur, nous avons fait nos premiers dessins informatiques qui ont été présentés dans la foulée à l’exposition Electra au Musée d’Art Moderne de Paris en 1983. Excusez du peu, c’est de la préhistoire !
J’en reviens une seconde à ces Industries Graphiques, pour signaler qu’une grande part des travaux qui sortaient de l’entreprise paternelle était faite de pages de caractères en plomb prêtes à l’impression. Je souligne cela pour la bonne raison que l’univers représenté par le monde fumant des fondeuses allait énormément m’inspirer au moment de manipuler ma première souris fin 83. Le micro ordinateur n’offrait-il pas les perspectives d’un nouvel âge d’or, tel que celui offert par la machine à vapeur ? Et cela bientôt à la portée du grand public.

Maël Rannou : Ton travail dans la bande dessinée numérique est une des choses qui fait que tu es régulièrement cité quand on parle d’auteurs « disparus » des années 80. Avec Toffe, tu es le premier auteur français à travailler sur Mac. Vous publiez dans Zoulou en 1984 ce qui est considéré comme la première bande dessinée numérique française, accompagnée d’un manifeste annonçant la fin de la gomme et du crayon ! Comment en es-tu venu à la bande dessinée numérique et qu’est-ce qui t’a fait croire en son intérêt quand les potentialités en étaient encore très limitées ? Par ailleurs, as-tu suivi les évolutions du sujet et les débats qu’il occasionne ?

Gerbaud : Quand j’ai commencé à taquiner le Mac, ma façon de penser était encore très bande dessinée, comme en témoigne mon Prof Yoyo dans Viper. Le manifeste auquel tu fais référence en témoigne d’ailleurs et, pour être plus précis, il faut savoir qu’il s’est construit sur la base d’un recueil fait précédemment avec Toffe qui s’appelait Et Dieu naquit la femme photocopié à très peu d’exemplaires. Plus qu’une bande dessinée, c’était une suite d’images alternées qui mélangeait donc nos styles respectifs. Le titre était de Marat qui maniait la plume et a signé par la suite le manifeste publié par Zoulou.
Dés le numéro 2 de Au Sec ! je changeais de style pour aller vers ce qui allait caractériser mon style numérique fait d’axonométrie. Ce que je faisais pour Au Sec ! était plutôt une sorte d’Abstract Comix brut de MacPaint[1] pas forcément évidente à suivre, narrativement parlant. Vers cette même période, j’ai publié une courte histoire aussi dans Domino Comix sur la comète de Halley. Bien plus tard j’ai créé le personnage TeKnogus qui a été publié dans les numéros de Strip, ainsi que dans Fusée, cet ensemble constituant mon apport à la bande dessinée dite numérique, si je me souviens bien.
L’intérêt pour moi était, d’un point de vue esthétique, en manipulant les fonctionnalités de la machine, de découvrir des astuces pour composer des images quadri, étant donné que l’on n’en était pas encore à pouvoir travailler en séparation des couleurs. Je pense notamment aux sérigraphies éditées par l’Atelier. C’est un exemple, l’utilisation du copier/coller en étant un autre, non pas pour gagner du temps, mais pour enfoncer le clou du fonctionnalisme, une façon obsessionnelle d’opérer. En fait, je commençais à entrer dans un genre d’autofiction qui me mettait en tant qu’artiste sur une voie industrieuse. Cela non sans mal, car je m’imposais des contraintes graphiques très fortes. C’est ainsi que le monde que j’ai commencé à décrire s’est peuplé de boulons, de manivelles, d’engrenages. Un monde inhumain, robotique. À ce propos, je n’ai jamais bien compris pourquoi ce type d’images a pu trouver place dans les pages d’Apple magazine qui était un des outils de la propagande du Mac. Un malentendu probablement, qui m’a profité et sans doute égaré un peu… à moins que les créateurs/vendeurs de ces machines n’aient eu la prescience de ce qui allait advenir, c’est-à-dire l’individu pris par les réseaux. On le dit moins maintenant mais, il n’y a pas si longtemps, on parlait de la « toile », non ?
En ce qui concerne l’évolution de ces machines, je suis passé de l’une à l’autre, mais le plus souvent en retard sur les systèmes successifs ou sur les mises à jour des soft(s) que j’utilisais. À vrai dire, les nouveautés offertes par les versions d’Illustrator ou de Photoshop, par exemple, ne m’apportaient pas grand-chose. Ces premières versions de logiciels me convenaient très bien et cela m’amusait bien plus de bricoler sans utiliser d’effets particuliers pour alimenter mon propos. Quant à l’interactivité, je l’ai vécue à plusieurs moments dans les travaux réalisés conjointement avec Toffe, mais c’était toujours des performances in situ, par échanges d’images sur disquettes ou par collage et déchiquetage de papier. Sinon, en ce qui concerne les rêves technologiques, les dimensions du cyber-espace, le rapport au corps, les liens entretenus entre l’individu et le travail, tout cela m’intéressait beaucoup sans pour autant que je participe à tel ou tel débat.
Concrètement, et c’est très peu, j’ai collaboré à un projet musical interactif pour Libération (la date ?) et, avant (vers 1984), à un vidéo-disque avec la société Imédia. L’ordinateur que j’ai eu à utiliser pour ce travail était un Graph8, autant dire que cet outil était quasiment antédiluvien.

Maël Rannou : Comme beaucoup d’auteurs de bandes dessinées underground, ton travail disparaît des revues de bandes dessinées à la fin des années 80. Tu y reviendras très ponctuellement pour Strip, éphémère revue de Blanquet, Fusée et Comix 2000. Bizarrement, alors que tu avais participé à Nerf, tu n’es dans aucun Lynx ni dans Labo, qui préfigure l’Asso, alors que ton parcours aura pu t’y mener tout droit. C’est un choix de l’époque correspondant à un décrochage avec la bande dessinée ou tout autre chose ?

Gerbaud : La période couvrant les années 80 a correspondu en ses débuts à mes incursions dans la bande dessinée, et puis, comme je l’ai dit dès 1984, l’ordinateur m’a engagé vers d’autres façons de faire, les choses de la vie s’en mêlèrent ensuite. À la fin de l’année 1990, je quittais Paris pour aller vivre du côté de Montpellier et fonder une famille. J’avais toutefois le vent en poupe du fait que je travaillais pour des agences de pub, des quotidiens très divers, et cela en tant qu’illustrateur. Du petit village dans lequel je résidais, j’expérimentais le télé-travail grâce au réseau Numéris qui me permettait de livrer mes travaux à mes clients lointains, c’est-à-dire la majorité. Tout cela fonctionnait bien, même si les transferts numériques étaient plutôt lents. Une belle période s’ouvrait notamment avec Libération ; j’explorais à cette époque une veine faite d’images mixtes, je surfais en mélangeant bitmap, formats vectoriels, images ou matériaux divers scannés. Tout cela me prenait du temps, et puis la vie… les enfants… bref ! petit à petit je m’éloignais finalement de mes réseaux. Je ne faisais pas d’efforts particuliers pour les réactiver, ce qui eut pour conséquence de me faire oublier.
Alors parfois, en quelques belles occasions, on se souvenait de moi (Comix 2000 par exemple) et je répondais présent jusqu’à la prochaine qui tardait forcément un peu plus à chaque fois. Alors choix, non choix ? Je ne sais pas, peut-être une forme de lassitude par rapport à tous ces objets, un ras-le-bol des images crues, de la violence et de la pornographie, l’impression de déjà-vu… Cela dit, si l’on m’avait contacté, j’aurais eu plaisir à collaborer sans doute, mais, comme tu le vois, la motivation était moins là, et puis il est probable que je m’égarais aussi dans une logique commerciale. Autour des années 2000, je bossais pour un tas de magazines, et aussi pour des sites du genre 01 Net. C’était la fameuse bulle internet, les start-ups et les sujets concernant l’informatique ne manquaient pas. J’avais certainement l’étiquette du spécialiste « nouvelles technologiques », car on m’appelait pour un oui pour un non. Je gagnais bien ma vie mais je me lassais d’être toujours cantonné dans ce secteur spécifique.
Pour m’évader de ce monde « des autoroutes de l’information », pesant pour moi, j’avais commencé, les années précédentes, à retrouver mes pinceaux, exposant ici et là des aquarelles faites à ma sauce. J’avais besoin de me ressourcer, mon inspiration nouvelle mélangeait les fonds marins avec des genres de robots, ou scaphandriers, des sirènes, des insectes bizarres, tout ça dans des entrelacements de câbles figurants la fibre optique ou que sais-je. Une ambiance un peu psychédélique et constructiviste — tout à la fois — se dégageait de ces aquarelles. On pouvait sentir dans ces images les traces laissées par l’ordinateur, le style est fluide mais il y subsistait des allusions à la 3D. J’en ai produit un bon nombre, je me souviens avoir approché les éditions du Rouergue pour aller vers le livre de contes pour enfants mais sans résultat. Il ne me reste que très peu de ces aquarelles, le reste a été vendu, une bonne soixantaine au moins.
Comme souvent, on passe d’une chose à l’autre et c’est parfois en rupture radicale. Chez moi, c’est sous le mode du fondu enchaîné. Ce travail d’aquarelle m’aura finalement amené à réaliser des courts métrages expérimentaux, travail que j‘espère poursuivre. Aujourd’hui, je travaille encore avec le Mac mais je ne peux me passer de tremper mon pinceau dans l’encrier noir ou les pigments colorés, et c’est un vrai régal que de faire des tâches !

Maël Rannou : On sait que tu t’es beaucoup consacré à l’illustration après les années 90, on connaît moins ton engagement envers le fanzinat de poésie ou ton travail d’enseignant… Peux-tu nous parler un peu de cette partie méconnue ta carrière ?

Gerbaud : Le village où se trouve mon atelier se nomme Octon, et il y règne une grande activité artistique, que cela soit d’un point de vue musical ou pictural. Cela faisait un bout de temps que j’avais le désir de créer un genre de Dazibao pour jouer avec les lettres entre autres. Le projet s’est modifié mais à pris l’aspect d’une grande feuille (400 mm x 600 mm), imprimée recto verso que j’ai baptisé L’Octombule Journal de Minuit et des poussières. C’était en 2006.
L’idée première était de renforcer des liens entre tout un tas de personnes gravitant autour de ce village par le biais de l’écriture. Assez vite et à ma grande surprise, j’ai commencé à recevoir des textes venant de bien plus loin. Sa périodicité est aujourd’hui aléatoire, disons deux ou trois numéros par an. Pour se la procurer, ce n’est pas simple étant donné que je la vends à la criée lors de manifestations locales, comme « Les voies de la Méditerranée », à Lodève. Je m’éclate à en faire la maquette, à jouer avec la typo, et je dirais encore plus en arpentant les trottoirs tout en haranguant le public. L’aspect mise en scène me plaît, nous avons fait un spécial Charbon, ce qui m’a conduit pour le vendre à me travestir en charbonnier par exemple. Le prix de L’Octombule ne varie pas, c’est 0,10€ — sauf que je ne rends pas la monnaie. Nous en sommes au numéro Zqhinx (15). Tu vois l’esprit ?
Par ailleurs je travaille sur des petits livres avec un poète qui répond au nom de Ixji. Nous réalisons des tirages limités à une cinquantaine d’exemplaires. Du coup, j’ai créé une maison d’édition fictive : les Éditions du Troisième Cheval, qui a publié aussi les aventures de mon Chevalier Fleurette sous la forme de bandes dessinées muettes, cinq recueils à ce jour épuisés par leur succès. Je crois que je suis en train de devenir dilettante patenté quand j’y pense !
Pour mon boulot d’enseignant à la fac de Montpellier, en section Arts Plastiques comme il se doit, cela aura duré quatre ans, et c’est le plus grand des hasards qui m’a conduit à cette place très gratifiante par certains côtés ; pour le reste, c’est à voir. Il est plutôt amusant de constater que l’on ma demandé d’y enseigner la bande dessinée, tout ça parce qu’il y avait dans mon CV quelques lignes à ce propos. Sans aucun rudiment de pédagogie, je me suis lancé dans la fosse aux lions, et cela avec des résultats plutôt heureux. J’y ai appris beaucoup de choses sur moi, sur l’univers estudiantin et aussi en ce qui concerne la bande dessinée. En fait, j’ai découvert au cours de ce professorat que je savais plus de choses sur le sujet que je ne le pensais et, surtout, que je savais transmettre de façon assez originale. J’ai cessé cette activité très prenante cette année même pour des raisons administratives. Disons que me sentir la dernière roue du carrosse m’a saoulé ainsi que les conditions dans lesquelles on est tenu de travailler, horaires aberrants, locaux vétustes, manque de moyens, etc… mais c’est avec regret, être missionnaire n’est pas donné à tout le monde en vérité.

Maël Rannou : Pour finir, une évidente question : l’idée de revenir à la bande dessinée ne t’effleure-t-elle pas parfois ?

Gerbaud : Évidemment que la question se pose, c’est vrai, parce que le fait d’avoir été prof à la fac m’a conduit à me replonger plus directement sur cette discipline en y réfléchissant pour construire mes cours. Et puis il se trouve que j’ai fait une exposition plutôt importante (Industries Graphiques quoi qu’il en soit…) en décembre 2013 qui, sans être une rétrospective, reprenait toutes sortes de travaux sur une période de trente ans environ. À cette occasion j’ai ressorti certaines de mes planches du Prof Yoyo, présentées sous cadres et tout et tout. Ma surprise a été grande de constater que le personnage était resté actuel d’une certaine façon. En effet, les visiteurs de l’exposition m’ont beaucoup interpellé à son propos, m’encourageant à le reprendre pour lui offrir une nouvelle vie. Alors oui, j’y pense, je remue l’idée dans ma tête tout en tournant autour du pot ; c’est l’éternelle angoisse de la page blanche qui se repose à nouveau, et puis faut-il vraiment le ressortir des limbes ? Avec l’ordinateur, je me suis souvent perdu dans les cercles concentriques, alors l’éternel retour, hein ?… Et puis je ne souviens même pas si je l’ai protégé avec de la naphtaline durant toutes ces années, dans quel état est-il ? Alors lui ou un autre ? Où ? Quoi ? Comment ? Tu vois, ça n’est pas gagné…

[Entretien réalisé par courriel en juin-juillet 2014. Initialement publié dans le Gorgonzola n° 20 (janvier 2015), publié chez l’Égouttoir.]

Notes

  1. MacPaint pour ceux qui n’ont pas connu était le tout premier logiciel de dessin sur Mac, du bitmap, noir et blanc créé par Bill Atkinson dés 1983. Le vectoriel arrivant quelques années plus tard avec Illustrator.
Entretien par en février 2018

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