Lukas Verstraete

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Ses dessins triviaux révèlent autant d’affinités graphiques que narratives avec, au premier regard, des formes de satires sociales et populaires où les démêlées entre bêtes et figures humaines se conjuguent avec des couleurs bigarrées marquées par des rapides et sinueux. Comme Lukas Verstraete, jeune auteur prolifique, le révèle librement dans une conversation menée pour du9 il y a un an (alors qu’il préparait l’édition de Ramone, son premier album, pour La 5e Couche), derrière cette effervescence et ce bouillonnement dessiné se cache une science de la couleur, de l’histoire, et de l’étonnement qui est portée par un amour premier pour l’expérimentation et la découverte.

En effet, l’artiste, bourré d’influences visuelles et artistiques et puisant ses sources autant dans la modernité que chez les primitifs flamands ne cache pas non plus son attraction pour ces objets insolites sortis de tout contexte artistique et historique, approche qui lie étroitement sa soif des possibles aux recherches des surréalistes. Après les éditions Bries (Een boek waarmee men vrienden maakt), La 5e Couche publie, à la mi novembre, le tant attendu premier album de Lukas Verstraete (Ramone), traduit en français, qui révèle la convergence de l’auteur et de l’éditeur en matière de méta scénario tout autant que de réflexion sur l’attribution des rôles sociaux (anthropomorphie animale). Son synopsis : guider sciemment le déroulement du scénario et ses personnages (hommes et bêtes soumis à une hiérarchie invétérée) vers la « fin » du récit, bien qu’au final, il se révèle qu’aucun d’entre eux ne souhaite plus l’atteindre ! Ramone est sans aucun doute une rencontre d’exception entre un auteur et un éditeur qui en a peaufiné la mise en forme.

Annabelle Dupret : Pourrais-tu parler du plaisir et du sens de l’expérimentation picturale dans ton travail ? Avec la bande dessinée, tu joues avec une forme de surréalisme, de même qu’avec une certaine abstraction, ou encore une sorte de minimalisme. Tes récits sont blindés de références à des sources modernes, par jeux graphiques qui outrepassent le discours. Est-ce une pratique « spontanée » dans ton travail, ou est-ce le fruit d’exercices graphiques et narratifs que tu te donnes ?

Lukas Verstraete : J’adore l’abstrait, et aussi le chemin surréaliste, pour raconter une histoire ! Mais j’ai l’habitude également de me laisser influencer dans mon travail par les primitifs flamands, et les plus anciens en général…

Annabelle Dupret : Crois-tu que la réalisation d’un art fait appel à une pratique récurrente d’exercices choisis, en amont de celle-ci ? Est-ce que tu te donnes régulièrement des « exercices » plastiques, des « défis », des « contraintes » pour réaliser des planches ?

Lukas Verstraete : Pour moi, dessiner est presque un challenge normal. Toute ma famille est dans l’illustration ! Mais mon « moteur » quotidien, c’est de collecter le plus d’images possibles qui ne sont pas connectées à l’art dans un sens absolument direct, qui ne sont pas considérées comme de l’art, mais que pourtant j’aime beaucoup pour leurs couleurs leur intensité, leur humour, leurs combinaisons de formes etc. J’adore ce sentiment qui surgit : « Woups, ça ressemble à de l’art… Mais ce n’est pas de l’art ? ! ». Ce sont tous des objets que je collecte au quotidien, dans des soirées etc.

Annabelle Dupret : Si tu commences à faire quelque chose sur le papier, tu ne sais pas la manière avec laquelle ça va se résoudre. Dessiner est une manière très spécifique de travailler. Est-ce que tu te donnes des exercices à résoudre en dessinant ? Est-ce que tu décides par exemple de réaliser une telle planche avec seulement deux couleurs ? Y a-t-il des contraintes choisies ? Par exemple de ne travailler qu’avec deux outils ?

Lukas Verstraete : Ce qui est très important, c’est que c’est l’histoire, le récit, qui pose ces contraintes, par exemple de ne travailler qu’avec deux couleurs.

Annabelle Dupret : Oui, la couleur a un potentiel d’expression encore et toujours inexploré…

Lukas Verstraete : Tout à fait, et j’insiste, c’est le potentiel de l’histoire elle-même qui va inciter à établir ces choix. Par exemple au début de l’histoire, toutes les couleurs sont présentes, mais ensuite, dans mon récit, comme les personnages sont divisés en deux clans, deux parties, les couleurs vont parallèlement marquer ces catégories.

Annabelle Dupret : Oui, la couleur a ce vaste potentiel de pouvoir définir un objet, tout aussi bien qu’exprimer une humeur, une période particulière, ou la vision d’un sujet.

Lukas Verstraete : Oui, c’est tout à fait vrai, et c’est un défi. Si je n’ai pas de vert et que je dois dépeindre une forêt au début de l’histoire, je vais chercher la manière de le faire. Au début, toutes les couleurs se mêlent, et à la fin également. Combiner toutes ces couleurs en une, c’est un vrai défi. Ici par exemple, je ne choisissais que trois couleur : jaune, bleu et rouge. Dans un autre chapitre, c’est vert et orange. Mais maintenant, pour conclure, je veux combiner l’ensemble de ces couleurs. C’est ça, la contrainte.

Annabelle Dupret : Peux-tu expliciter ces choix, pourquoi as-tu recours à telle ou telle couleur plutôt qu’une autre ?

Lukas Verstraete : La partie consacrée à l’esprit est en jaune, bleu et rouge car ce sont des couleurs primaires. Il y a toujours une raison pour choisir ces couleurs. Mais d’une certaine manière c’est aussi une façon de faire, où l’on se dit : « Allons-y, le choix est fait, poursuivons ! ». Et puis, c’est toujours lié à différentes humeurs et tonalités à donner.

Annabelle Dupret : Je voulais aussi savoir si, dans ton travail graphique, il y avait une influence musicale ?

Lukas Verstraete : Mon mémoire/écrit de fin d’étude concernait une tentative de mettre en relation des extraits de bande dessinée avec des séquences/tentatives de sons. Avant de faire un dessin, je pense toujours à l’environnement (quels devraient être les sons environnants par exemple). Avant de faire un dessin, je mets tout à plat par écrit. Ce que le lecteur devrait entendre, ou ce qu’il se passe. C’est peut-être pour cela que mes dessins sont un petit peu brutaux, ou plus « jetés » que les comics classiques.

Annabelle Dupret : En découvrant celui-ci, on pense à toute cette « punk attitude » qui a eu aussi une influence énorme sur les arts graphiques. Car il y a du trash, un esprit incisif de caricature etc.

Lukas Verstraete : Je n’ai jamais véritablement été influencé par la scène indépendante ou underground par une voie directe. Je pense juste que j’ai absorbé beaucoup, parce que j’avais soif. Ça s’est énormément transmis par mon éducation. J’ai vu énormément. C’est même surprenant, tout me semblait normal et au même niveau, il n’y avait ni sommets ni chancres !

Annabelle Dupret : Pourrais-tu me parler de l’articulation scénaristique du livre, du processus d’écriture « préalable » ?

Lukas Verstraete : C’est une sorte de « méta », je veux dire qu’il s’agit « d’y parler du travail lui-même ». Et dans cette pratique je me positionne presque comme un « directeur hollywoodien » !

Annabelle Dupret : Une dessinatrice m’a dit un jour quelque chose de proche. Selon elle, « la bande dessinée est même plus efficace que le cinéma parce que quand vous voulez faire voler quelqu’un, vous ne devez pas chercher de câble ! ».

Lukas Verstraete : Absolument. Tout y est possible ! Dans le cinéma d’Hollywood, les réalisateurs se disent « Il doit y avoir cette scène, et celle-ci, et celle-là » et ils les agencent. Et c’est aussi ce que je fais avec mes dessins. Je me dis qu’il doit y avoir une explosion par exemple, puis aussi un autre élément, et ensuite, je les connecte. Et c’est ce que j’ai fait pour « Ramone » et l’histoire sur laquelle je suis en train de travailler. « Ramone » est une histoire où je voulais que le fil soit « trouver la fin », « la fin du livre », mais aussi, « la fin du personnage ».
Cette idée comportait également un aspect philosophique de la notion de « fin » du type « Quelle pourrait être la fin ? », « Peut-on tourner autour de la fin ? », ou « Y a-t-il une manière de l’éviter ? ». Vers la fin du livre il y a aussi ce challenge pour les personnages « d’arriver à la fin » ! Mais au final, personne ne veut y arriver. Donc, j’ai d’abord joué beaucoup à cela dans mon esprit… Et c’est ensuite que j’ai commencé à dessiner, et que j’ai juste vu ce qui se produisait graphiquement puis narrativement. Il y avait des dessins qui arrivaient, et progressivement une histoire émergeait.

Annabelle Dupret : Est-ce un processus proche de l’abstraction ?

Lukas Verstraete : Peut-être, d’une certaine façon, mais disons aussi que, pour moi, c’est surtout une approche qui serait surréaliste dans le sens où : « Tout peut surgir » ! Ce serait le meilleur terme. C’est l’idée que « tout peut arriver ». Et ce n’est pas une écriture automatique. Quand j’écris, je dessine les lignes, et tout peut surgir. C’est une recherche, où j’ai le début, la fin, et quelques points d’ancrage, et il s’agit de trouver ce qui articule tout cela, et la manière dont on trouve un chemin pour les traverser. Au final, c’est cette manière de « traverser » qui devient de plus en plus forte et marquante. Après un moment, c’est ce qui devient le plus important.

Annabelle Dupret : Dans tes récits graphiques, y a-t-il une recherche autour de la langue, autour des expressions etc. ?

Lukas Verstraete : Je pense que c’est présent. On m’a souvent dit avec appréciation que c’était réellement un livre très « flamand ». Et donc, je suis très curieux de voir la traduction, car j’utilise des mots qui sont très proches de la manière de parler, et même des phrases que l’on croirait intraduisibles. Et je pense que cette traduction est possible. J’aime le néerlandais, le flamand. C’est dans un sens très brut, mais aussi, toujours, au cœur de la même langue, très sensuel et sensible. Par ailleurs, il me semble que c’est très rare que l’on lise une bande dessinée à voix haute. Quand je fais mes bandes dessinées, je les lis à voix haute. L’équilibre à trouver, c’est de ne pas user de trop de mots.

Annabelle Dupret : Je suis aussi très intéressée par le côté ironique et cynique, voire parodique de ces êtres parfois masqués en rats ou en souris. Pour moi, dans ton récit, ça évoque ce paradis à double tranchant de la vie collective, cette idée de communauté où se noie l’individu.

Lukas Verstraete : Le chat est le patron, et les souris sont sous son contrôle. Ça semble très stupide et… ça l’est ! Et c’est une chaîne sans fin puisqu’il y a au-dessus du chat, une femme qui est la patronne du chat. C’est très cynique, mais ça se présente aussi comme une coïncidence : les souris, le chat, et la femme, se présentent comme dans la vie ! On est en fait loin du conte de fée…

Annabelle Dupret : Étonnamment, quand on voit tes croquis et tes dessins, on est convaincu que tu as des influences en bande dessinée.

Lukas Verstraete : Oui, c’est clair. Je suis très influencé par Nero de Marc Sleen, pour le mouvement et les histoires. C’est assez rude dans un sens. Puis il y a également Lucky Luke, également pour ses histoires, mais aussi pour ses couleurs.

Annabelle Dupret : Et dans la bande dessinée contemporaine, par exemple au niveau de la couleur etc. ?

Lukas Verstraete : Je pense à Olivier Schrauwen. J’aime l’idée qu’il sait raconter une histoire, mais que tout peut arriver dans les manières de la dessiner. Quand je lis une bande dessinée, je suis parfois dépité et je me dis que non, tous les personnages ne doivent pas se ressembler. Dans cet exemple-ci, il montre comment tout est possible avec un seul personnage. Je suis également influencé par Brecht Evens, car chez lui, le dessin, c’est le travail d’une page. Il s’agit de faire d’une page une page, et non de la quadriller…

[Entretien réalisé à Gand en novembre 2016.]

Entretien par en novembre 2017

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