Pirus

par

Entretien avec Pirus (et un peu Mezzo aussi …) réalisé pendant la dédicace de Deux Tueurs.
Les conditions étaient difficiles (surtout que l’anticritikacouatique a encore des progrès à faire dans la formulation de ses questions), mais comme les deux tueurs … pardons ! … auteurs sont supers sympas y’a pas eu trop de problèmes.
P.S. : Si Mezzo ne parle pas beaucoup c’est pas parce qu’il faisait la gueule mais parce qu’il dédicaçait à tour de bras.

[Jessie Bi|signature]

Jessie Bi : Plip, la planète rectangle est un livre pour les enfants ou pour les adultes ?

Pirus : Les deux. Quand je l’ai fait je n’y ai pas spécialement pensé. C’est une histoire que j’ai faite comme ça, car je n’avais pas travaillé en tant que dessinateur depuis Rose profond.
Quand je l’ai commencée je n’en connaissais pas la fin. Il n’y avait pas de plan préétabli. Puis au fur et à mesure cela a pris forme. C’est un peu influencé par Krazy Kat, pour le graphisme et dans l’esprit. On peut pas vraiment dire si ça s’adresse aux enfants ou aux adultes.

J.B. : Le format est plutôt bande dessinée.

P. : Oui. Ils ont agrandi les dessins pour les mettre à ce format là. Les dessins étaient un peu plus petit. Quand j’ai commencé cette histoire j’imaginais plutôt un bouquin dans le format de Maus. Je travaillais donc à ce format là. Chez Delcourt ils ont agrandi, mais ça ne me dérange pas.

J.B. : Tu as fait cette histoire pendant les élections présidentielles …

P. : Ah ! Non pas du tout ! Elle a été faite entre novembre de l’année dernière et janvier. Quand j’avais un peu de temps, comme ça, en faisant une image de temps en temps. Et puis au bout d’un moment je me suis dit qu’il fallait terminer. En fait pendant les vingt premières pages je ne savais pas du tout où j’allais …

J.B. : C’est une improvisation, alors ?

P. : Oui, c’est ça exactement, c’est une improvisation.

J.B. : Dans ton livre tu ne fais pas référence aux shadocks aussi ? Je pense à ça a cause de la planète rectangle.

P. : Oui, ça je l’ai vu après, mais sur le coup je n’y ai pas pensé.

J.B. : Les références à Herriman sont voulues ?

P. : Voulues ? … Euh … disons que …
(ami lecteur, lectrice mon amour, interruption pour cause de dédicace …)
C’est marrant car j’ai eu l’occasion de voir des dessins de Herriman avant qu’il fasse Krazy Kat. Tu sais dans le bouquin en couleur édité par Futuropolis. Et j’ai vu que lui aussi avait au départ un dessin plutôt tenu, avant de le lécher.
Mais disons que c’est vrai que je me suis un peu inspiré de Herriman, mais en même temps pour moi c’était une question de maturité. J’étais arrivé à un stade où je me rendais compte que le dessin à la Disney était une impasse graphique. A part dénoncer le truc Disney comme on l’avait fait avec Dionnet dans Rose profond, je ne voyais plus vraiment ce que je pouvais faire avec un dessin pareil.
Entre temps comme j’avais aussi une petite frustration de scénario, j’ai entrepris d’en raconter avec Mezzo. Et je pense avoir mûri pendant cette période … plus ou moins inconsciemment … Mais même ma main s’est libérée. Sans trop dessiner d’ailleurs. Mais là j’ai vraiment l’impression d’avoir trouver mon truc. Là je suis libre et ça se voit, je crois.

J.B. : Tu as des projets de bandes dessinées dans ce style ?

P. : J’aimerais bien en faire, mais pour l’instant le problème est qu’il faut que je fasse encore des trucs pour Mezzo. Quand on commence à travailler avec quelqu’un il faut ensuite alimenter sans arrêts.
J’ai en tête des histoires mais pour l’instant je ne peux pas en dire plus. Disons que peut-être qu’avant de faire des bandes dessinées je ferais peut-être un ou deux bouquins pour enfants. Et quand je serais un peu soulagé du côté scénario avec Mezzo, je pourrais peut-être en envisager un pour moi à ce moment là. Donc dans l’immédiat non, même si cela reste un de mes désirs.

J.B. : Ça fait quoi de passer de scénarios très très noirs comme dans les Deux tueurs ou Les désarmés, à des histoires comme Plip la planète rectangle ?

P. : Ben Ouais … une sorte de schizophrénie (rires) …

Mezzo (s’adressant à Pirus) : Il aime pas ! Ça le choque, j’crois (rires) …

Pirus : Ça te gêne ?

J.B. : Non, au contraire, je trouve ça très bien. Je trouve ça sain même …

P. : Exactement, c’est vrai on a le droit de tout faire. Souvent les dessinateurs ou les scénaristes se cantonnent trop dans un genre.
Si tu regardes par exemple la musique – j’aime beaucoup la musique – et bien un groupe comme les Kinks peuvent faire You really got me qui est un morceau rock hyper agressif, et faire ensuite une ballade … Pour moi c’est la même sensation, le polar c’est agressif, et ça c’est quelque chose de plus plaisant de plus doux, mais c’est pas deux mondes complètement séparés.

J.B. : Je trouve aussi que Plip se rapproche de bandes dessinées que l’on trouve dans Lapin chez L’Association.

P. : Oui, oui c’est vrai. Et il y a aussi ce côté dessin léché … Mais j’ai aussi été influencé par Spiegelman, il n’y a pas que Herriman …

J.B. : Spiegelman a lui aussi été influencé par Herriman …

P. : Oui exactement.
Mais en voyant et tous ces dessinateurs de L’Association, Spiegelman, Herriman, et tous ces dessinateurs de L’Association … je me suis dit : c’est vrai ! on est pas obligé sans arrêt de faire un dessin trop réel … trop « beau dessin » … trop académique …
En fait je m’embarquais vers le beau dessin avec mon système et ça devenais trop académique. Même si malgré tout je pense que c’était pas trop mal … Mais j’avais qu’en même envie de me libérer de ça, de me lâcher.
Voir Spiegelman m’a encouragé. Je me suis rendu compte qu’on pouvait raconter une histoire en lâchant complètement le dessin. Peu importe finalement. Pourquoi utiliser toujours les mêmes codes graphiques hyperpesants ? Je pense y être arrivé avec Plip, et j’en suis assez content.

J.B. : Les références à 2001 sont voulues elles aussi ?

P. : Ah non pas du tout, alors là pur hasard ! Non et puis d’ailleurs 2001 j’aime pas ça ! De Kubrick j’aime bien L’ultime razia, Lolita, tout ça … Mais après 2001 etc … même Orange mécanique je m’en fous. Y’a plus assez de légèreté, on sent le cinéaste qui se prend pour un grand cinéaste. Ça me gêne. J’aime bien les cinéastes quand ils gardent un petit côté série B.
Dans les deux tueurs c’est ça que j’aime bien, on garde ce petit côté série B, plus même que dans les désarmés. Les désarmés fait plus grande histoire écrite, tandis que là c’est plus lâché plus direct. Moi je préfère !

J.B. : Pour la couverture des Deux Tueurs, y’a-t-il un clin d’œil à Tarantino ?

P. : Non, pas vraiment. Le fait que les types aient un costard cravate, etc … c’est pas nouveau pour nous. Il y en avait déjà dans les désarmés, qui était sorti avant les films de Tarantino. Nous, on aimait déjà bien les flingues, les costards, etc … Et puis là, pour le noir et blanc, mieux vaut que les types aient un costard en noir et blanc, graphiquement c’est beaucoup plus intéressant, ça fonctionne tout seul.
Et puis les blues brothers avaient déjà ce genre de costard et personne n’a fait chier Tarantino avec ça. Mais je nie pas non plus qu’il y ait une influence. On a beaucoup aimé Reservoir dogs, et ça m’a certainement influencé. Mais pour le reste, l’histoire est personnelle. Et je ne crois pas que ce soit du sous-Tarantino.
De toute façon et un peu cyniquement, s’il faut ça pour accrocher ponctuellement le public, pourquoi pas ? Si ça peut nous aider allons-y finalement ! Dans dix ans les gens retiendront si ça était une bonne ou une mauvaise bande dessinée. On ne sait pas et on verra bien si elle surnage.
Et dans dix ans, si elle ne coule pas, on ne fera pas forcément référence à Tarantino, mais on dira c’est un polar des années 90, on les faisait comme ça, etc … Nous c’est ce qu’on cherche plutôt.

J.B. : Ce que j’ai beaucoup aimé dans les Deux Tueurs c’est qu’il n’y a pas vraiment de début, ni vraiment de fin.

P. : Oui c’est ça. On rentre dans leur vie, ils ont tous un passé qu’on ne connait pas, on les accompagne un peu, puis on ressort de leur vie. J’aime bien cette idée. J’ai fait aussi ce scénario en opposition aux désarmés où je me reprochait un petit peu – même si le scénario est pas trop mal – d’avoir voulu faire un scénario trop bien vissé, trop démonstratif, où tous les tenants et les aboutissants sont expliqués.
C’est un peu une idée scolaire du scénario. C’est presque ce côté … même si dans les désarmés c’est pas ça … mais bon tu vois, en littérature policière ce que j’aime le moins par exemple c’est Agatha Christie. Il n’y a rien qui m’énerve plus, que de savoir pourquoi machin a fait ci avec ça, etc … Ce qui existe, ce qui est intéressant pour moi, c’est les personnages. Ce sont eux qui font avancer réellement l’histoire. A partir de là donc j’aime bien l’idée de pas savoir d’où ils viennent, qui ils tuent, personne a de noms, on sait pas où ils sont …

J.B. : On ne sait pas quel produit toxique c’est …

P. : Voilà exactement ! Et donc tout ça laisse de la place à une certaine poésie. Aux lecteurs d’inventer les réponses. Mais en même temps ce n’est pas gratuit. L’orange et ce genre de choses par exemple.

J.B. : Les Deux tueurs sont ancrés dans le présent à la différence des désarmés, pourquoi ?

P. : Oui ça aussi c’est volontaire. Dans Les désarmés il y a encore cette peur de la réalité, qui est à mon avis un des grands défauts de la bande dessinée française. Soit on se réfugie dans la bande dessinée historique, soit on utilise des codes qui ont déjà été éprouvés. Pour Les désarmés on peut dire que c’est un peu ça, puisque c’est les codes des années 50, même si je pense que malgré tout nous sommes arrivés à magnifier un petit peu le genre, en tout cas à le faire décoller, et à ne pas y rester ancré bêtement. Ce n’est pas la platitude rétro habituelle …
Le côté nostalgie c’est très bien, mais au bout d’un moment il faut savoir le dépasser. Faire des voitures de maintenant, utiliser les manières de parler de maintenant, etc … je crois que c’est aussi important. Pour qu’on puisse dire dans une vingtaine ou une trentaine d’années « eh bien voilà, c’était comme ça à l’époque ».
Mais ça c’est tout un processus mental, car au début quand on fait des histoires qui se passent dans les années 50, c’est parce que justement on a un peu peur de la réalité. On n’ose pas l’aborder.

J.B. : Mais les désarmés c’est vraiment un hommage à l’esprit des séries B, des comics pulp, etc … Les voitures par exemple n’ont rien à voir avec celles qui roulaient à l’époque. Il n’y a pas un souci du détail historique.

P. : Oui, mais Mezzo préférait inventer son univers, il fait des images qui correspondent à celles qu’il a en tête. Et quand il doit dessiner une voiture il préfère l’inventer …

J.B. : Auriez-vous aimé faire les deux tueurs en couleur comme les désarmés ?

P. : Ah non. nous on préférait en noir et blanc. Je sais pas si toi aussi ?

J.B. : Oui moi aussi je préfère !

P. : Pour les désarmés, à l’époque le problème était qu’on était chez Zenda. L’histoire devait faire environ 70 pages. J’ai vraiment le chic pour faire des histoires d’un format bâtard … Zenda voulait la publier en deux tomes, alors que nous on aurait préféré en un seul tome, et évidemment il préférait aussi la couleur. La couleur fait soit disant plus vendre. Mais bon avec le recul et si jamais on avait l’opportunité de ressortir cette histoire en un seul tome on le ferait à ce moment là en noir et blanc.

J.B. : Je trouve pourtant que les couleurs des désarmés sont vraiment très très bien.

P. : Oui elles sont très bien. Je ne pense pas qu’il y ait de meilleurs couleurs pour le noir et blanc de Mezzo. Mais en même temps, en ouvrant le livre il peut y avoir un côté indigeste. L’ensemble c’est presque trop. Même si les couleurs sont très très bien. Mezzo en est très content.

J.B. : Les couleurs font penser à celles des comics des 50’s.

P. : Oui elles sont très flashy et agressives par moment comme celles des comics. Mais en même temps il y a de la subtilité.
Par contre ce qui s’est passé pour deux tueurs, c’est qu’au départ c’était une histoire qui faisait une trentaine de pages au format normal. Et quand on a démarché les éditeurs et Delcourt en particulier, on nous a expliqué que pour faire un bouquin normal, il aurait fallu ajouter à cette histoire une autre de 14 ou 16 pages. Ç’aurait été un bouquin bâtard. Une histoire aurait pu tuer l’autre …
Donc avec Mezzo on a décidé de reformater les pages pour en faire un bouquin carré. Cela a plu à Delcourt et voilà.
Finalement de quelque chose qui était une contrainte au départ on a réussi à en faire un objet dont on est très content. Quelque chose qu’on aurait pas pensé à faire d’emblée. Cela vient d’un accident. Ce livre finalement est un accident.

J.B. : Je trouve le format parfait moi aussi.

P. : Il est vraiment en adéquation avec l’histoire. La forme et le fond se complètent. Et ça c’est quelque chose qu’avec Mezzo on recherche de plus en plus. C’est pour ça que ça m’étonne que tu dises que t’aimes pas trop la couverture. Pour nous c’est le livre dont on est le plus content.

J.B. : J’aime pas trop l’orange.

P. : C’est bizarre parce que c’est « le jaune série noire ». Même ça c’est codifié quelque part.
On avait fait des essais sur ordinateur avec une palette graphique. On avait essayé avec du rouge, un rouge vermillon tirant vers le orange vraiment très flash, mais c’est vrai que ça rendait moins bien. Même si au départ Mezzo pensait utiliser le rouge.

J.B. : Est-ce que Mezzo t’influence en tant que dessinateur ?

P. : Inconsciemment je ne sais pas, il n’y a pas de hasard non plus. Ma grosse influence pour le noir et blanc vient surtout de Milton Caniff.

Mystère Ho (qui entre deux réassorts écoute et se mêle à la conversation) : Et Calvo ?

Pirus : Non, plus maintenant.

Mystère Ho : Je parle de ça à cause de Rose Profond.

Pirus : Pour Rose Profond il y a vraiment un manque de maturité de ma part. Le bouquin commence comme Calvo, mais j’évolue beaucoup trop vite dans le livre, et au fur et à mesure le trait n’est plus le même. Dionnet qui était le scénariste ne m’a pas assez tenu. J’aurais préféré qu’il me serre la vis.

J.B. : Quand tu fais un scénario pour Mezzo, tu fais un découpage en dessin ?

P. : Oui voilà, puis ensuite c’est la phase la plus intéressante de ce boulot, je lui explique le découpage. On voit alors si c’est possible ou pas. En général ça l’est car comme je dessine moi même je sais à peu près ce que peut faire un dessinateur. On en discute avec Mezzo. Puis là on rajoute encore des choses. On règle toute la mise en scène, le jeu des personnages. Comme je disais dans l’interview des Inrocks je me retrouve quelque fois à mimer une scène. C’est à ce moment là que tout se fait, que l’on met tout au point. C’est vachement intéressant et ça prend même pas mal de temps car on tient à ne rien laisser au hasard. C’est bien car chacun à du recul sur le travail de l’autre. Il y a un échange permanent. Il y a des scénaristes ils filent ça à leur dessinateur, puis c’est fini. Ils ne se voient plus, mais à la fin ça se voit. Il faut une osmose.

J.B. : On sent vraiment cette complicité, je trouve qu’elle est du même ordre que celle entre Munoz et Sampayo.

P. : Je crois qu’il ne faut rien laisser au hasard, surtout avec ce genre d’histoire. C’est très carré, très discipliné en fait.

J.B. : Vous faites aussi des histoires courtes que je n’ai pas lues.

P. : Oui dans Margerin présente, qui est plutôt un collectif d’humour à la base. Mais nous on avait carte blanche pour faire des histoires noires (rires) …

J.B. : Ça va être publié un jour ?

P. : Là on va faire une histoire inédite que Mezzo va dessiner bientôt. Puis on va réunir toutes ces histoires. Ca sortira au mieux en Janvier au pire au mois de mars. On pense plus en janvier pour Angoulême. Déjà tout est fait il reste plus que cette histoire que Mezzo va dessiner.

J.B. : Tu ne serais pas tenter d’intervenir sur le dessin de Mezzo, de faire une bande dessinée à deux ? Pour aborder d’autres sujets par exemple ?

P. : Ah non ! Là impossible !
Non et puis je crois que ça marche bien justement à cause de la séparation. Moi il me laisse faire le scénario assez tranquillement. Il a du recul sur mon scénario et j’ai du recul sur son dessin pour certaines choses. On se consulte, on veut tout mettre au point, mais c’est normal.
Mais sinon je ne me ferais pas faire ça. Ça serait trop, il y a déjà beaucoup de travail de part et d’autre … Je pense même que ça serait malsain … Je sais pas ce que tu en penses Mezzo ? …

Mezzo : Je suis fasciné qu’il puisse poser des questions comme ça. (rires)

Pirus : Si ! C’est intéressant …

Mezzo : Pourquoi pas, mais pas pour ce genre de choses.

Pirus : Ou alors ce serait un exercice qu’on s’imposerait …

Mezzo : On partirait alors carrément sur d’autres bases.

Pirus : Oui. Peut-être qu’un jour Mezzo me fera des scénarios et c’est moi qui dessinerait … Mais en plus Mezzo a un style qui demande beaucoup de patience. Et moi je n’ai plus de patience pour dessiner. Quand je fais un truc ça part à toute vitesse. Ca se voit d’ailleurs dans Plip.
Ayant écrit parallèlement, mon dessin est devenu un peu comme une écriture quelque chose de très instinctif. En fait je veux aller de plus en plus vers un dessin qui soit une écriture. Je ne veux même plus me servir d’un pinceau.

J.B. : Vous allez rester dans le genre du polar ?

P. : Pour l’instant oui. Déjà nous on ne fait pas de séries. On fait des bouquins isolés. Alors si en plus on sort du genre, cela risque de nous nuire. Il faut s’installer dans l’esprit des gens, leur donner quand même des repères.
Là il y aura des récits noirs qui vont sortir, et déjà même pour ça on a un peu peur. On se demande comment les gens vont prendre ces récits noirs. Par rapport à du polar, c’est pas la même chose. Est-ce que les gens qui attendent du polar ne vont pas être désarçonnés ? Après, ce qu’on aimerait faire, enfin l’histoire que j’ai dans la tête serait un peu pareil, un huis clos et toute l’histoire serait quasiment un casse de banque.
Pour l’instant on maintient la ligne polar. Mais Mezzo me pousserait vers autre chose, car on a un cinéaste qu’on aime beaucoup c’est Billy Wilder. Je sais pas si tu vois ce film Sunset Boulevard … Tu l’as déjà vu ?

J.B. : Non je l’ai jamais vu.

P. : Eh bien on aimerait carrément faire des histoires comme ça. Il y a une petite intrigue policière dans ce film, mais loin des propos du polar. Faire un drame en bande dessinée, je crois que c’est ça qui nous plairait. Mais ça se serait pour plus tard. Pour l’instant restons dans le polar. Je crois que c’est le genre de chose qu’il faut amener mais tout doucement, il faut pas être trop pressé. Ce serait trop dangereux.

J.B. : Mezzo fait aussi des couvertures pour la collection épouvante de J’ai lu et …

Mezzo : C’est pas important ça.

J.B. : Mais malgré tout vous ne seriez pas tenter d’exploiter cette identité graphique et ce genre d’histoire ?

Mezzo : J’ai horreur de ce genre d’histoire.

Pirus : Ceci dit tu aimes bien les histoires un petit peu étranges, un peu bizarres … (Je dirais pas comme Burns, parce qu’il aime pas qu’on parle de Burns …)
Nous on aime le fantastique. Même dans deux tueurs, il y a un peu de fantastique. Est-ce que l’eau crame vraiment ou pas ? On ne le sait pas. Pour moi le fantastique il ne doit pas aller trop loin non plus.

J.B. : A la fin le décor est vraiment surnaturel !

P. : Oui, eh bien ça pourtant c’est un truc vrai. C’est d’après un article que j’ai lu dans Libé sur une décharge de trucs chimiques qui existe réellement aux États Unis. Je trouvais ce décor super, et du coup je me suis dit que j’allais mettre mes Deux tueurs dans cet univers.
Il y a quelque chose à laquelle on tient beaucoup aussi, c’est l’économie du décor, des personnages, etc … Aujourd’hui dans les bandes dessinées il y a trop de tout, et nous volontairement on se limite. Un peu comme une scène de théâtre si tu veux.
Ce qui est bien quand tu te limites justement, c’est que ça t’oblige à avoir beaucoup de ressources imaginatives. Tu as très peu d’objets donc tout sert : l’orange, le cabanon, le papier peint, les barres de fer … Les objets prennent beaucoup d’importance. Ils ne sont pas seulement là. On veut que les choses dont on se sert pèsent, intensifient le récit.

J.B. : Ça intensifie le récit et ça accroche mieux l’imaginaire du lecteur je trouve.

P. : Oui, ces objets qui lui paraissent anodins, qu’il connaît, il va lui même leur donner une importance incroyable. Je trouve ça vraiment intéressant. Donner de la force aux choses anodines.

J.B. : Actuellement qu’est-ce que vous aimez dans la bande dessinée ?

P. : Pour Mezzo et moi c’est surtout la bande dessinée américaine. Personnellement je lis très peu de bande dessinée, mais ce que j’aime c’est Spiegelman. Un truc que j’ai découvert récemment c’est Friedman «le pointilliste», je sais pas si tu connais ? En tout cas c’est vraiment fabuleux ! Sinon tous les trucs comme : Burns, les choses qui sortent dans Raw

J.B. : Et Miller ?

P. : Euh … Je trouve ça très intéressant graphiquement. Il y a de l’audace graphique. Pour ça il renouvelle bien le genre. Mais sinon je ne peux pas dire que son dessin me touche réellement. ce que je reproche à Miller c’est toujours ses héros américains, leur côté supers-héros, un peu Hulk, etc … Ce côté grand guignol me gêne un peu. Autant les personnages de Maus me touchent vraiment, je me sens proche de leurs sentiments, de ce qu’ils peuvent vivre, autant ceux de Miller sincèrement je m’en tamponne un peu.
Graphiquement c’est balèze, c’est un mec qui se bat. J’aimerais vraiment qu’en Europe il y ait des dessinateurs qui osent ce qu’il ose. Ici c’est la mort de la BD, c’est donjons et dragons … On en peut plus quoi ! On va crever là-dessus, c’est terrible !.

J.B. : Pourtant avec des démarches comme celles d’Amok ou de L’Association il y a de l’espoir je trouve.

P. : L’Association j’aime bien ce qu’ils font. Mais en même temps là, c’est presque l’inverse. Il y a par moment une complaisance dans le minimalisme. Je suis assez difficile je veux à la fois une ambition graphique et une ambition scénaristique. J’aime peu de choses mais celles que j’aime recueillent ambition graphique et narrative.
La bande dessinée française de manière générale ne m’intéresse pas du tout. Il y a cent mille fois plus d’idées dans trois pages d’Akira – même si le personnage d’Akira ne me touche pas vraiment – que dans toute la production française depuis dix ans. En France on manque beaucoup de bouquins de fond, où les personnages ont vraiment une force, une présence. Les personnages manquent de vie.
Souvent dans la bande dessinée française il y a un côté prépubère. On dirait que c’est fait par des gens qui n’ont jamais couché avec une fille. C’est incroyable.

Mezzo : Tu verrais le nombre de mecs qui te demandent de faire une femme à poil sur ton bouquin.

Pirus : Nous on échappe encore à ça …

Mezzo : On échappe un petit peu à ça … Mais en tout cas réduire ton boulot à ça c’est horrible !

Pirus : C’est quelque chose que je ne m’explique pas. Ces BD pour moi, n’ont aucun sens … Voilà, pour résumer c’est ça, elles n’ont pas de sens. Mais tu vois une bande dessinée que j’ai beaucoup aimée justement c’est les Watchmen. C’est ça qui m’a donné envie de faire du scénario. Il y a eu la rencontre avec Mezzo et en même temps la lecture des Watchmen. En lisant ça j’ai vu qu’on pouvait faire un scénario ambitieux tout en restant simple. Le découpage auquel je n’aurais même pas pensé, est hyper simple, et très clair. Voyant mais très clair.
Je me suis servi de ce découpage. Il y a une contrainte mais là encore très utile finalement. Tu n’as pas à te poser de questions comme combien tu vas mettre de cases dans ta planche, etc …
Je ne dis pas non plus que ma vision du découpage s’arrêtera à celle-ci, enfin j’espère … Mais quoique dans Deux tueurs elle marche très bien peut être mieux que dans les désarmés. Pour un format carré c’est vraiment très très bien.

J.B. : Je sais que c’est aussi agaçant pour toi que le rapprochement avec Burns pour Mezzo, mais on a souvent fait le lien entre les désarmés et les désaxés.

P. : Réellement je n’ai pas pensé deux secondes aux Désaxés. C’est vrai que le titre ressemble au film. Mais sincèrement si j’avais su, je crois que j’aurais cherché un autre titre.
D’ailleurs Mezzo et moi on aime beaucoup le titre des Deux tueurs. Un titre vachement simple. En ce moment dans la bande dessinée il y a trop de gens qui cherchent à donner des titres un peu trop littéraires.
Avec Deux tueurs, le titre est dégagé de toute dimension psychologique, à la différence des désarmés. Je trouve ça plus fort.
Avant on pouvait se permettre de donner une dimension psychologique à un titre, mais maintenant tout le monde fait ça.
Donc maintenant j’essaie de trouver des titres d’une neutralité absolue et percutants. Ce qui n’est pas évident d’ailleurs.

Entretien par en décembre 1995

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