Thomas Gosselin

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Thomas Gosselin a pris l’habitude d’apparaître là où on l’attend le moins. Il y a exactement dix ans, du9 l’avait interviewé une première fois, l’interrogeant alors sur des premiers livres qu’il avait lui-même scénarisés et dessinés : L’humanité moins un, Au recommencement, ou Les héros avancent masqués : autant de livres surprenants. Une décennie plus tard, Thomas Gosselin a ajouté a sa bibliographie quelques chefs d’œuvre, parmi lesquels Lutte des corps et chute des classes (avec François Henninger au dessin) ou encore Lettres d’amours infinies. Retour sur une année 2018 particulièrement riche.

Voïtachewski : Je voudrais commencer par rappeler que l’actualité ces temps-ci est chargée pour vous : il y a eu Les visés avec Giacomo Nanni chez Cambourakis, Lettres d’amours infinies en solo chez Atrabile, L’espacée avec Yoon-sun Park chez Vide cocagne et bientôt La trêve, chérie avec Isao Moutte chez l’Employé du moi. Quatre livres en presque un an, avec quatre dessinateurs, quatre nationalités (voire plus ?) et quatre éditeurs différents. Cela entraîne donc plusieurs questions : est-ce une simple coïncidence de calendrier ? Dans Lettres d’amours infinies, votre style s’adapte en fonction des différentes histoires. Le fait de travailler avec des dessinateurs permet-il un prolongement de ces variations ?

Thomas Gosselin : Ces livres ont été écrits à différents moments, et chaque dessinateur, dessinatrice ou projet a suivi son propre rythme, mais en gros, de mémoire, tout a été rédigé entre 2014 et 2017, même si des idées fermentaient dans ma tête depuis quelques années. Et le fait que toutes ces sorties coïncident autant, c’est une des raisons qui font que ça soit chez différents éditeurs. Pour les origines nationales des dessinateurs, ce n’est pas calculé non plus, on habite tous en France, à Paris ou à Angoulême, on se croise régulièrement. Mais c’est intéressant, car je pense qu’on a tous grandi en lisant des bande dessinées différentes, les uns des autres (par exemple je lisais aussi bien Donald que les Schtroumpfs ou que la revue britannique The Beano quand j’étais petit), même si je ne pense pas que dans le résultat final, ça soit tellement visible.
De confier ces textes à d’autres, ça me permettait en effet de me concentrer sur mes Lettres d’amours infinies. C’est vrai qu’il y a eu plusieurs fois où je devais réfléchir à plusieurs histoires en même temps, que ce soit pour moi ou pour d’autres dessinateurs, ça s’est sans doute retrouvé dans mon écriture et mon dessin.

Voïtachewski : A propos d’éditeurs, Atrabile est votre éditeur le plus régulier. Quel est votre histoire avec eux ? Comment choisissez vos éditeurs ?

Thomas Gosselin : Au départ, tout s’est fait par correspondance. Atrabile avait refusé une première proposition que je leur avais soumise, mais ils l’avaient quand même fait de manière avenante, en s’enquérant de mes autres projets. J’en avais un de disponible et je l’ai envoyé, à tout hasard, ça leur a plu alors que ce n’était que le début, et ils ont accepté que le livre évolue complètement en cours de route. Ce sont des bons « premiers lecteurs » pour moi, ils sont attentifs à mes histoires, on discute quand on n’est pas d’accord, ces discussions peuvent transformer le livre. Pourtant ils ne sont ni dictateurs ni paternalistes, à la fin j’ai bien l’impression que c’est un livre à moi qui sort, et pas un projet d’éditeur. Et puis comme ils me refusent parfois des projets, ça ne les vexe pas trop que j’aille voir d’autres éditeurs. Comment je les choisis : j’essaie surtout de faire les bandes dessinées que j’ai envie de faire, je les commence malgré tout, et je trouve qui accepte de les publier ! Et Atrabile, leur catalogue n’est jamais honteux, il est sélectif, je me sens bien parmi leurs autres auteurs. Bon, les autres éditeurs je les choisis aussi, il faut que je sois à l’aise dans leur politique éditoriale.

Voïtachewski : Je voudrais revenir sur Lutte des corps et chute des classes, paru en 2013 chez l’Apocalypse qui (sauf erreur de ma part) est votre premier album de bande dessinée dont vous ne réalisez pas le dessin. J’ai lu que vous en parliez déjà en 2009, dans une première interview avec du9. Je me rappelle aussi avoir lu des premiers extraits des Lettres d’amours infinies il y a quelques années dans DMPP, je crois. Faut-il en déduire que chacun de ces albums a plusieurs années de gestation derrière lui ?

Thomas Gosselin : Avec Guillaume Trouillard, on avait commencé un feuilleton dans la revue Clafoutis, qui s’appelait L’Île de Lobatchevski, mais on n’a pas réussi à aller au-delà du deuxième épisode. Lutte des corps et chute des classes, je l’écrivais au fur et à mesure, j’ai dû accélérer un peu quand ça a commencé à paraître en feuilleton, puis Lapin s’est arrêté, je me suis retrouvé bloqué, je ne sais plus trop dans quel ordre… Il fallait que je me documente un peu sur la chasse à courre, des trucs un peu ennuyeux, pour essayer d’en dégager des éléments marrants et surtout pas que ça se voit… Oui, ça peut me prendre du temps car je suis un peu feignant, et j’aime improviser, faire rentrer mes lectures et mes rencontres dans ce que je raconte, alors il y a forcément des moments où je suis coincé. Lettres d’amours infinies est plus récent mais j’avoue que j’ai réussi à y faire rentrer des histoires un peu plus vieilles. Tout ça met du temps aussi parce que je fais plusieurs projets en même temps, et je pense que ça ralentit ma cadence. Mais c’est aussi plus agréable de travailler comme ça, en balançant entre — je suis toujours dans au moins une autre histoire en arrière-pensée pendant que j’en raconte une, c’est peut-être pour ça que les gens les trouvent parfois compliquées.

Voïtachewski : Les Lettres d’amours infinies est à mon sens l’un des albums les plus forts de ces dernières années… Le récit est tellement foisonnant, dense et complexe que je voulais le chroniquer, mais je ne sais pas du tout par où commencer ! C’est une impression que j’ai eu sur d’autres œuvres (Les sept milliards de chasseurs-cueilleurs, Lutte des corps et chute des classes) mais pas à ce point. J’ai l’impression que ces ouvrages sont marqués par des thèmes tels que la variation et l’inachèvement… Vous seriez d’accord ? Est-ce là un reflet de ce qu’est le 9ème Art ?

Thomas Gosselin : J’aime beaucoup les livres qui donnent l’envie aux lecteurs et lectrices de poursuivre le récit, un fois le livre terminé. Je m’applique à laisser mes fins ouvertes, en général, que le lecteur ait l’impression que l’histoire continue sans lui. Pour les variations : dans ma tête, je n’ai pas l’impression que tout se passe bien chronologiquement ou mécaniquement, j’essaie de montrer ça sur papier. Je pense qu’on peut faire des bandes dessinées pour essayer de comprendre son propre fonctionnement psychique, et le révéler ainsi aux autres… En même temps, il faut des livres qui transforment et enchantent les gens qui les lisent, même si c’est sans doute un vœu pieux ou présomptueux, j’essaie de viser ça, c’est la moindre des choses !

Voïtachewski : La bande dessinée est un thème qui apparaît en filigrane dans vos livres… Je pense entre autres aux Lettres d’amours infinies qui peut être vu comme une exploration des potentialités de la bande dessinée, à travers tous ces styles, toutes ces histoires inachevées de série B… et puis dans L’espacée, ces premières pages dans lesquelles j’ai cru déceler de très nombreuses références à Objectif Lune. En plus de ça, vous avez des expériences avec tellement d’éditeurs-clés de la bande dessinée alternative… Que pensez-vous des évolutions de ces dernières années, de la reconnaissance croissante de la bande dessinée comme art à part entière ?

Thomas Gosselin : Comme, j’imagine, la plupart des auteurs de bande dessinée, j’ai voulu en faire depuis que je suis petit. C’est que je n’ai pas tellement grandi, ou bien que j’étais déjà mature quand j’étais enfant. C’est quand même une pratique liée à nos rêves d’enfants, bon, mais je trouve ça très bien, de rester puéril. Après, c’est de l’art, mais puisque ce sont des classifications qui changent selon les époques, selon les pays… Je trouve que c’est presque une chance que ça ne brasse pas autant d’argent que le cinéma, par exemple… Ça fait un tri : il faut vraiment être motivé pour être auteur de bande dessinée ! La reconnaissance intellectuelle, on en parle au moins déjà depuis les années 60. Pour moi, la période plus riche en création de bande dessinée en France, c’était les années 70 (je parle en terme de ce qui reste de cette époque), avec Charlie Mensuel et les premiers numéros de l’Echo des Savanes. Pour se rapprocher des littératures plus « sérieuses » ou adultes, il y a eu des tentatives de passerelles : Mandryka essayait de connecter sa revue à la philosophie et à la psychanalyse, plus récemment il y a eu comme une vague autobiographique, aujourd’hui beaucoup de bandes dessinées de reportage… Dans ma pratique en tout cas (pas forcément dans ce que je lis), je reste attaché aux récits d’imagination, d’évasion, donc ça reste forcément un peu gamin, un peu infantile, enfin, plutôt « adolescent » parce que je mets un peu de sexe, un peu d’orgueil philosophique, sur l’adulte en devenir. Pour L’Espacée, en effet, j’ai voulu faire comme si après Objectif Lune, il n’y avait pas eu On a marché sur la lune. Je voulais frustrer les lecteurs ! Ça relève de ma volonté d’inachever les choses.

Voïtachewski : J’étais surpris en lisant votre première interview sur du9 quand vous disiez que vous improvisiez sur certains de vos récits. C’est encore vrai ? Personnellement, j’ai en vous lisant cette impression d’un sens caché et quasi-ésotérique derrière vos œuvres, pas sûr que cela aille bien ensemble…

Thomas Gosselin : À part Les Visés, qui était écrit depuis un moment quand Giacomo Nanni s’y est attaqué, tout est écrit au fur et à mesure. Auparavant, je n’écrivais jamais les idées de scénario quand elles apparaissaient, je les laissais aller et venir, j’avais peur d’atrophier mon imagination si je me mettais à prendre des notes. Mais ça change, je suis en train d’écrire d’autres histoires complètes, en ce moment. Lorsque j’ai fini de l’écrire, je n’ai plus envie de la dessiner, c’est pourquoi je travaille avec d’autres auteurs. C’est plus délicat de prendre son temps pour improviser quand on travaille avec quelqu’un d’autre… En fait je procède par épisodes, de deux à six pages environ, et comme finalement je suis assez lent à la tâche, le temps d’en dessiner un, j’ai des nouvelles idées pour d’autres épisodes. Assez vite, disons vers le milieu de livre, je sais comment l’ensemble va se terminer, il s’agit alors de trouver des phases pour retarder cette fin tout en me conduisant à elle, par des variations à partir de jeux que je m’invente. En fait, dans l’ordre, je pense qu’en général : je trouve un début, une envie, une petite expérience de pensée, puis à partir de ce début je dégage des cadres pour me permettre d’improviser dedans, de la façon la plus dynamique qui soit, en jouant avec les propres limites du cadre.

Voïtachewski : Un autre point fort de votre œuvre, c’est le politique ou l’actualité qui n’est jamais très loin et qui attend les personnages au tournant. Blackface Babylone et Les visés peuvent facilement être lus comme des questionnements sur la violence et le racisme des sociétés contemporaines. Ce que j’ai pu voir sur La trêve, chérie laisse envisager une approche similaire. Est-ce que dans votre processus d’écriture le réel revient au galop, est-ce que vous cherchez à le chasser ou à le circonscrire dans certaines de vos œuvres précises ? Pour approfondir cette question, j’ai l’impression qu’à Lettres d’amours infinies répond Les visés : la mort vient se mêler à l’amour…

Thomas Gosselin : Souvent j’essaie d’éviter de parler de l’actualité et des technologies dans mes bandes dessinées. J’aimerais faire des livres qui pourront se lire encore dans quelques décennies, dans quelques siècles. Même si ça ne sera sûrement pas le cas, mais je pense que pour les lecteurs et lectrices contemporains-e-s, cette intention apporte peut-être une couleur un peu intemporelle ou irréelle à mes récits. Après, les histoires qui s’appuient sur des mondes trop fantaisistes, je n’y comprends rien, je n’arrive pas à entrer dedans. Il faut qu’il y ait des passages et des points d’appui entre mon imagination et la réalité. C’est comme lorsqu’on raconte un rêve : d’abord le rêve ne vient pas de nulle part, il est au moins inspiré par nos journées d’avant, ensuite on le transforme en essayant de le rendre intelligible ou même prémonitoire. Alors ce ne sont pas que des aventures déconnectées de ce qui nous arrive, ce ne sont pas non plus des regards sur la vie réelle, il faut que ça circule entre le sommeil et la veille, entre mon réel privé et le réel partagé. Il s’agit d’offrir des prospectives, des propositions et des ouvertures aux gens qui me lisent… Mais bon, ça change, je commence à avoir envie de raconter d’autres choses, moins oniriques, plus méchantes, on verra. Entre Lettres d’amours infinies et Les Visés, il y a sûrement un grand écart mental, mais aussi entre quelques-uns des épisodes de Lettres d’amours infinies, chaque chapitre colle à l’humeur qui m’animait quand je l’écrivais ou la dessinais…

[Entretien réalisé par email en décembre 2018]

Entretien par en février 2019

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