Tracy Chahwan

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À 25 ans, la libanaise Tracy Chahwan vient de publier son premier album de bande dessinée, intitulé Beirut, Bloody Beirut, aux éditions Marabulles. Il raconte l'histoire de deux jeunes femmes qui ne se connaissent pas, mais qui décident, à la sortie de l'aéroport de Beyrouth, de partager un taxi pour rentrer chez elles. Sauf qu'au gré des détours de Karim, le taximan, elles se retrouvent finalement à errer toute une nuit dans la capitale libanaise. De la banlieue sud tenue par le Hezbollah aux quartiers chrétiens de l'Est, elles croisent la route d'une galerie de personnages, tous plus fous les uns que les autres.

Tracy dessine Beyrouth en noir et blanc, tout en contrastes : son terminal d’aéroport et son autoroute bordée de portraits de martyrs, ses ruelles étouffantes, ses statuettes de la vierge dans les halls d’immeubles et ses boîtes de nuits bondées. L’occasion d’évoquer avec elle ses influences et son parcours de jeune auteure, ainsi que sa vision d’une ville folle et obsédante, grand réservoir d’inspiration que l’on ne fuit pas si facilement, et qui a produit ces dernières années une jeune génération d’auteurs de bande dessinée talentueux, à l’image de Tracy.

Mathieu PéQuignot : Si tu devais définir le genre de ton premier album, Beirut, Bloody Beirut, que dirais-tu ?

Tracy Chahwan : Je dirais que c’est de l’aventure, surtout. Une sorte de Tintin libanais trash (rires). J’adore Tintin, je le lis encore aujourd’hui.

Mathieu PéQuignot : As-tu pensé à des auteurs en particulier en le dessinant ?

Tracy Chahwan : Au niveau graphique, José Muñoz qui m’a beaucoup inspiré. En particulier son album Le bar à Joe, avec Carlos Sampayo, qui m’a vraiment donné envie de faire de la bande dessinée. Muñoz a un trait expressif, et ça rappelle beaucoup la musique, aussi. Eux sont très inspirés par le jazz, moi c’est plutôt le punk et le rock. Après, les gens disent parfois que mon style leur rappelle Charles Burns, mais si c’est le cas, c’est inconscient. Et pour ce qui est de l’intrigue, il y a ce petit film de Scorsese : After Hours. C’est un personnage qui se perd dans un quartier de New-York, et qui rencontre des gens complètement tarés.

Mathieu PéQuignot : Au départ, c’était ton travail de fin de master aux beaux-arts…

Tracy Chahwan : Je l’ai terminée il y a deux ans, mais j’ai passé pas mal de temps à l’arranger après. C’est mon éditrice qui est venue me trouver. Tout est parti d’une interview que j’ai donnée à Arte. Joann Sfar l’avait partagée sur Facebook et c’est comme ça que mon éditrice m’a trouvée.

Mathieu PéQuignot : Tu es libanaise, mais tu as grandi à Chypre, c’est ça ?

Tracy Chahwan : Je suis née au Liban et j’y ai vécu jusqu’à mes huit ans, avant de passer dix ans à Chypre, pour le travail de ma mère qui était journaliste à l’AFP. Avant ça, elle était traductrice free-lance, mais au Liban, une situation pareille avec trois enfants à charge, c’est très difficile. Puis après le lycée, j’ai aussi fait un an à Paris dans une prépa’ d’arts, avant de revenir au Liban à 19 ans, où je suis rentrée à l’Alba [Académie Libanaise des Beaux-Arts].

Mathieu PéQuignot : Donc tu as été coupée du Liban pendant longtemps ?

Tracy Chahwan : Non, quand même pas. Je revenais chaque été. En plus, Chypre, c’est plutôt mort. Je m’ennuyais, là-bas. La plupart de mes souvenirs marquants d’adolescente sont au Liban. Quand on faisait les quatre cents coups pendant l’été, ou bien en 2006, avec la guerre contre Israël…

Mathieu PéQuignot : Quand est-ce que tu as commencé à dessiner Beyrouth ?

Tracy Chahwan : J’ai commencé un peu à Paris, parce que j’étais dans une quête d’identité… à Chypre, je n’étais pas du tout intégrée — les chypriotes sont des insulaires, ils restent entre eux. J’étais surtout pote avec des étrangers. Et je ne me sentais ni Chypriote, ni vraiment libanaise, ni française — même si j’ai été élevée en français. De toutes façons, je crois que tous les libanais ont un problème d’identité. Et moi encore plus, avec mon parcours. J’ai commencé à m’intéresser à mes… origines — je n’aime pas ce mot, mais bon… — quand j’étais à Paris. Là-bas, j’ai commencé des projets à partir de mes souvenirs de la guerre de 2006. Et puis, je pense que c’était mon destin, de rentrer au Liban (rires). C’est arrivé par accident, parce que je n’avais pas été assez sérieuse à Paris. Mais c’est avec Beirut, Bloody Beirut que je m’y suis vraiment mise. J’avais besoin de comprendre la ville un peu mieux. C’est une ville dont j’ai du mal à me faire une image claire… Beyrouth, c’est tout un monde. En plus, quand je suis arrivée ici à 19 ans, j’avais changé. J’avais voyagé, j’avais une vision plus globale. Je me posais plus de questions sur la société, la folie qui habite la ville… D’autant que pendant plusieurs années, j’ai mis le Liban de côté, je ne m’y suis plus intéressée. Je crois que j’avais besoin de fuir un peu.

Mathieu PéQuignot : Et ça a marché, de faire une bande dessinée pour mieux saisir la ville ?

Tracy Chahwan : Tout ce que je raconte dedans est un peu vécu — à part le massacre à la fin ! (rires) Le personnage est plus ou moins moi, je l’ai dessinée sur mon modèle. Donc de sortir tout ça, de prendre du recul, c’était assez thérapeutique.

Mathieu PéQuignot : À quel point est-ce que c’est représentatif de la réalité, selon toi ?

Tracy Chahwan : Je fais de la fiction, pas du documentaire, donc il y a une part de caricature. Dans le cas du passage dans la banlieue sud, au début de l’album, je l’ai dessiné sans y avoir mis les pieds. Pour ça, j’ai utilisé des éléments de l’imaginaire collectif qu’on a de cette banlieue, comme le fait qu’il y ait beaucoup de ces posters géants de martyrs du Hezbollah et de Nasrallah [Le leader du Hezbollah]. Mais j’avais quand même envie de découvrir la banlieue sud en vrai, de sentir l’ambiance, et j’y suis allée plus tard avec des amis français. Et ce qui est marrant, c’est que, dans la réalité, ça s’est passé un peu comme dans ma bande dessinée, des scooters ont suivi ma voiture. Sauf qu’ils ont été super gentils ! Ils m’ont aidée à me garer, ils ont été me chercher un café (rires).

Mathieu PéQuignot : Donc il y a une part de fantasme ?

Tracy Chahwan : Je fantasme le côté trash, mais il est aussi bien réel, parce que ces quartiers-là sont trashs au quotidien. Moi, je l’ai juste accentué. Il y a aussi un côté fun, comique et grotesque, mais le personnage principal est en même temps apathique, détachée des événements, elle se sent étouffée. Au Liban, il y a une sorte de violence normalisée, d’excès. D’un côté c’est très convivial, et d’un autre côté très violent. J’ai essayé de rendre ça dans ma bande dessinée.

Mathieu PéQuignot : Le centre-ville[1], tu l’as déjà dessiné ?

Tracy Chahwan : Non. Le centre-ville est comme une ville fantôme. On le voit quand on marche dans les rues, il n’y a jamais personne. Il est là, mais c’est juste une façade, il n’y a rien derrière. Et puis, on n’a jamais eu d’aventures avec mes amis, là-bas. Alors je ne l’ai jamais dessiné, parce que dans mon inconscient, il n’existe pas.

Mathieu PéQuignot : Dernièrement, tu as remporté le prix Mahmoud Kahil, décerné par l’université américaine de Beyrouth, dans la catégorie « illustrations et infographies ». Tu es aussi exposée dans le cadre du Lyon BD Festival 2018, en juin, aux côtés des libanais Karen Keyrouz, Joseph Kaï, Barrack Rima et Raphaëlle Macaron. Qu’est-ce que ça te fait, de savoir que tu es vue comme une des auteurs prometteuses de ta génération ?

Tracy Chahwan : Ça me stresse complètement ! ! ! (rires) J’ai toujours peur de ne pas me renouveler, de stagner. J’ai peur de la paresse.

Mathieu PéQuignot : Dans l’avenir proche, quels sont tes projets ?

Tracy Chahwan : Pour mes projets persos, j’ai toujours envie de parler du Liban, plutôt dans des histoires courtes. J’aime raconter des histoires urbaines, et pour ça, je préfère parler de Beyrouth plutôt que de Paris, par exemple. Il s’y passe beaucoup plus de choses. À une époque, j’avais commencé des strips d’humour noir, The Suicide, que j’aimerais beaucoup continuer. Ça parle un peu de moi et des problèmes qu’on a quand on est jeune, au Liban… Il y a aussi un groupe qui m’a proposé de faire un clip, ce qui m’intéresse beaucoup : El Rahel El Kabir. Ils font une musique engagée, très riche. Sinon, j’ai envie d’avancer avec le collectif Zeez dont je fais partie. Au Liban, à part le collectif Samandal, il y a peu de structures, de maisons d’éditions. On aimerait bien faire quelque chose comme un journal, assez conceptuel. Et avec Karen [Keyrouz] et Nour [Hifaoui], on vient de rejoindre Samandal. Avant, on était juste contributrices, mais maintenant, on rejoint le travail d’édition.

[Entretien réalisé le 23 mai 2018, par visioconférence]

Notes

  1. Le centre-ville historique de Beyrouth a été détruit dès le début de la guerre civile. Depuis les années 1990, un énorme projet immobilier le reconstruit. Une petite partie des anciens bâtiments traditionnels a été restaurée, mais dans l’ensemble, les ruines ont été rasées et remplacées par des tours.
Entretien par en juin 2018

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