De Tournai à Toulon

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Soyons un peu bilanciel et tentons une prospective moins générale et à court terme puisque la période hiémale où tout le monde parle de la bande dessinée s’y prête, invitant comme chaque année, en un carême-prenant, à danser autour d’un marronnier ne cessant de grandir (les chiffres seraient là pour le dire).

Il y a deux ans, Soleil ressuscitait Futuropolis. [1] S’en suivit la polémique que l’on sait, d’une inquiétude oscillant entre l’arrivisme d’un éditeur méridional cultivant la «bédé» ratissant large, principalement par la testostérone et les fortes poitrines à peine cachées ; et la peur de perversion d’un symbole éditorial tutélaire, quasi paternel, par des «indés» exigeant et fragiles, mais engrangeant désormais plus que des succès d’estimes et tirant à eux une bonne part des couvertures médiatiques.
L’appréhension et les discours qui accompagnèrent cette résurrection vinrent donc principalement de ces éditeurs et de leurs amateurs, exprimant l’outrage de la récupération et la crainte de se voir écarter et dévaliser de ce qu’ils avaient défriché et semé dans une indifférence générale.
Futuropolis-Soleil n’était pas le seul à venir sur ce «créneau» mais focalisait sur lui les tensions, évolutions et tentatives que suscitait la diversité du marché de la bande dessinée. Pourtant, il semblerait que ceux qui ont le plus à craindre pour l’instant ne soient pas ceux que l’on croit.

Aujourd’hui, avec un peu de recul, nous constatons que l’arrivée de tous ces nouveaux a fait moins de concurrence aux «indés» que prévu, qu’ils apparaissent parfois complémentaires,[2] qu’ils ont produit des livres que les «indés» n’auraient pas faits et que ces derniers gardent encore une présence médiatique forte.[3] Bien évidement, tous ne s’en tirent pas aussi bien malheureusement et cette multiplication de livres se fait au détriment d’une visibilité en librairie qui touche surtout les éditeurs «indés», aux productions plus rares et autrement exigeantes, les fragilisant encore davantage.[4] En ce sens, oui, certaines craintes se sont confirmées, mais tiennent moins à Futuropolis qu’à une surproduction générale que ne peuvent disposer les surfaces restreintes des librairies.

Avant d’aller plus loin, rappelons que cette notion «d’indés» ne satisfait personne et surtout pas les intéressés, et que le Futuropolis qui semble être l’ancêtre de ce petit monde n’était pas un éditeur «indé» mais un éditeur parmi d’autres, partageant alors plus que d’autres une exigence pour la bande dessinée en tant que patrimoine et forme littéraire et/ou artistique.
C’est cette exigence dont se sentent les héritiers : L’Association, Cornélius, Frémok, Six pieds sous terre, Ego comme X, Les Requins Marteaux, etc.
L’originalité du Futuropolis d’alors était donc surtout d’avoir voulu défendre et promouvoir une bande dessinée d’auteur, une bande dessinée adulte à travers des livres et des collections soignées.[5]

Une bande dessinée d’auteur qui fut alors (déjà) rapidement perçue par d’autres comme un marché porteur, un moyen de se diversifier.
Ce fût principalement le cas de Casterman,[6] éditeur traditionnel et grand public, qui créa ex nihilo la revue (A Suivre) [7] à partir de laquelle une politique éditoriale d’albums se mit en place. Ce fut la création des «Romans (A Suivre)» et du fameux édito où l’on parlait « d’irruption sauvage de la bande dessinée dans la littérature ».
A l’époque, seul Bruno Lecigne rappela régulièrement l’aspect commercial de cette démarche, soulignant son côté récupérateur et artificiel, qui par son succès et la qualité de ses auteurs fit rapidement de Casterman le «Gallimard de la bande dessinée» tout en faisant oublier ses buts d’origine.

Futuropolis disparut au début des années 90, (A Suivre) à la fin de cette même décennie. Casterman continua bon an mal an cette politique éditoriale, pour aboutir depuis à la collection «écritures», essayant de gérer la fin de sa revue emblématique et son nom/label qui faisait fuir la clientèle à l’heure des one-shots, des Intégrales et de l’émergence d’une bande dessinée d’auteur renouvelée par ceux dénommés les «indés».

Quand Soleil récupère Futuropolis, c’est avant tout pour cette image passée, cette aura éditoriale[8] et pour faire ce que Casterman avait fait en son temps.
C’est ce que le recul de deux années nous permet de mieux voir maintenant, à l’heure où Dumontheuil, Munoz, De Crécy, J.-C. Denis sont publiés ou vont être publiés par Futuropolis-Soleil. C’est cette volonté d’être présent d’où il a toujours été absent et de devenir lui aussi le «Gallimard de la bande dessinée»[9] que recherche l’éditeur toulonnais.
Futuropolis ne récupère donc pas Blutch ou David B., mais fait comme Casterman en son temps et les publie.[10]

Cela est d’autant plus intéressant que l’éditeur de Tournai semble pratiquer aujourd’hui une politique exactement inverse, créant Jungle pour mieux vendre une «bédé/produits dérivés»,[11] tout en rendant moribonde «écritures» sensée être sa vitrine, sa «collection Blanche» où se pratique davantage de traductions que de travaux originaux. Ajouter à cela l’épisode récent et lamentable des rééditions en petit format des Corto Maltese, et l’on finit par se demander si l’éditeur belge n’a plus pour vision d’avenir qu’une politique à la fois opportuniste et rentière, entre succès télé à adapter en «bédé» et valorisation de son catalogue à la manière de ce qu’il fait avec Tintin.
Aujourd’hui Casterman laisse une place libre qu’il a longtemps occupée, un peu partagée,[12] que Futuropolis-Soleil s’emploie à maîtriser.

Que l’on s’en offusque ou pas, Soleil fit une affaire remarquable en récupérant le nom de Futuropolis. Cela lui a permis, nous l’avons vu, de récupérer une aura presque mythique et savamment construite depuis des années, mais aussi de profiter de la polémique suscitée par cette récupération (involontairement sûrement) autant d’un point de vue médiatique que d’un point de vue stratégique, puisque le bruit ainsi fait permet de parler de soi tout en avançant caché au yeux des concurrents les plus directs, qui ne sont surtout pas les «indés» auquel tout le monde pensait et que tout le monde entendait.
Enfin le nom Futuropolis a l’avantage d’un label ou d’une collection sans en avoir les inconvénients. C’est un nom d’éditeur, qui fonctionne comme tel (sans le logo Soleil par exemple) mais qui offre au sein de Soleil celui d’un label voire d’une collection.
L’intelligence des éditeurs est de s’être donné la possibilité de faire des livres de tout formats et de pagination, tout en gardant une identité par le cartonnage de couverture et son aspect mat. Pour l’instant on reconnaît un livre Futuropolis, et les pièges d’une collection, de son sérialisme formateur sous-jacent, sont ainsi évités.[13]

Actuellement, Futuropolis-Soleil semble avoir le champ libre. Dargaud-Dupuis-Casterman se cherchent ou se diversifient, multiplient les collections (comme l’horrible Expresso de Dupuis), continuent de publier leurs vieilles gloires ou de réifier leurs vieilles recettes. Delcourt n’a pas les mêmes préoccupations, ayant trouvé une forme de reconnaissance par d’autres moyens (la qualité de certaines de ces séries, de certaines de ces traductions). Quand à Glénat il vit de Titeuf et Dragon Ball, et continue de dormir.[14]
Tout cela peut être une bonne nouvelle pour les éditeurs dits «indés» ou un instant de répit, c’est selon.

Notes

  1. Notons que la marque « Futuropolis » appartient à Gallimard. Futuropolis-Soleil est donc un Futuropolis-Soleil-Gallimard. Mais comme l’idée de ressusciter «Futuro» semblerait être celle du propriétaire de Soleil, et que Gallimard se met quasiment en même temps à sortir des bandes dessinées sous son propre nom et, d’une certaine manière, concurrencer le nouveau « Futuro », nous avons délibérément, dans cette « Humeur », préféré parler d’un Futuropolis-Soleil.
  2. Je pense à Actes Sud par exemple
  3. Même si celle-ci tourne principalement autour de quelques-uns (L’Association, Cornélius), ils restent pour l’instant une référence, et les diverses polémiques suscitées par leurs fondateurs (où les ruptures entre ceux-ci) n’ont fait qu’involontairement renforcer cette présence. Peut-être une leçon à méditer d’ailleurs… un «polémiquons pour exister» si l’on veut.
  4. Je pense en particulier à des gens comme le Frémok.
  5. Une originalité d’autant plus grande qu’à l’époque tout se passait dans des revues.
  6. De Glénat aussi mais d’une manière plus confuse, par manque d’expérience et de catalogue cohérent.
  7. A l’habillage élaboré par Etienne Robial, créateur de Futuropolis.
  8. Une image justement construite et entretenue par les «indés»
  9. Symboliquement bien entendu, sachant qu’aujourd’hui Gallimard édite lui aussi de la bande dessinée.
  10. Ces deux auteurs furent publiés dans (A Suivre), le premier dans la première moitié des années 90, le second dans la deuxième moitié des années 80.
  11. Caméra Café, etc.
  12. Avec Dupuis par exemple, mais dont la collection Aire Libre est elle aussi moribonde, ou avec Dargaud dont la collection Poisson Pilote révèle avant tout, aujourd’hui, l’absence regrettée de la personnalité éditoriale de Guy Vidal.
  13. Il y a bien la collection 32 qui existe comme une sorte de résurgence lointaine, uniquement évoquer par l’étrangeté du format, de la fameuse collection 30×40. Mais par son peu d’avenir elle semble l’exception qui confirme la règle. Au reste on pourra s’en souvenir comme d’une tentative éditoriale intéressante, peut-être courageuse, essayant de renouer avec une publication régulière, feuilletonesque à la manière d’un (A Suivre) en son temps. Pour ma part je trouve qu’elle fonctionne comme des échantillons payants d’un album à venir avec pour unique but de dire «Futuropolis !» sur les lutrins, places de choix où ils ne peuvent qu’être placés en raison de leur format et de leur souplesse inhérente.
  14. Notons que si Casterman semble laisser une place vacante, cela n’a aucune influence sur son chiffre d’affaires. Casterman peut très bien se porter de mieux en mieux financièrement tout en étant de plus en plus absent d’une bande dessinée d’auteur digne de ce nom.
Humeur de en janvier 2007

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